L'intervention russe en Perse. (N
LE traité conclu entre la Russie et la Grande- Bretagne le 3i août 1907 permettait à chacune des deux puissances d'intervenir à main armée en Perse pour y défendre ses intérêts. Au commencement d'octobre 1908, pendant que le ministre des affaires étrangères Izvolsky voyageait dans l'Europe occidentale pour s'y concerter avec les autres cabinets au sujet d'une protestation contre l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, il apprit u à son profond regret que le Conseil des ministres avait décidé d'envoyer à Tebriz, principale ville du nord-est de la Perse, un escadron de cosaques et deux compagnies d'infanterie». Il télégraphia aussitôt (5/ 18 octobre) :
Dans les circonstances actuelles, cette mesure, coïncidant avec le départ de Téhéran à Tebriz des Cosaques persans, ne sera évidemment pas interprétée, tant en Perse qu'en Angleterre, comme une précaution pour défendre nos nationaux, mais comme une intervention armée au profit du gouvernement du Shah. Il est pour moi complètement clair que tel est le but de Hartwig ; on ne voit pas cependant dans ses télégrammes que la vie et les biens des sujets russes à Tebriz aient éprouté jusqu'à présent un préjudice sérieux. Je suis convaincu... que le premier pas est fait pour une intervention plus étendue. C'est complètement contraire à mes assurances à Londres et au programme indiqué par moi, et ce sera une raison suffisante pour demander mon remplacement.
M. Izvolsky avait raison de se préoccuper de ce qui pourrait accroître la défiance des Anglais envers la Russie, car, comme le prouve la dépêche suivante, à ce moment même, ceux-ci prenaient à Constantinople des précautions contre les Pvusses.
13, Les Anglais demandent aux Turcs de fortifier le Bosphore. (N" i6).
Dépêche de D. T. S. Zinoviev, ambassadeur de Russie à Constantinople (13/26 nov. 1908).
PAR ma dépêche n** 2^0 du i/i4 de ce mois, V. E. a pu voir qu'y étant poussé par les conseils de l'ambassadeur d'Angleterre, le Grand Vizir insista plus d'une fois auprès du Sultan pour qu'il approuve le projet de renforcement des fortifications du Bosphore élaboré par une Commission spéciale... ]N 'ayant pas obtenu de réponse à une nouvelle demande faite à la suite d'une nouvelle démarche de l'ambassadeur d'Angleterre, le Grand Vizir avertit le Sultan qu'à l'ouverture du Parlement turc, le ministère serait interpellé au sujet des causes ayant incité le Gouvernement à interrompre le renforcement de la défense du Bosphore et que dans ce cas, pour se justifier, le ministère serait forcé de présenter la correspondance échangée sur la question entre Yildiz et le ministère. Kiamil Pacha ajouta que le désir de défendre le Sultan contre toute responsabilité, l'avait poussé à demander l'ap-
probation la plus rapide du projet de fortifications nouvelles.
Le Sultan répondit... qu'à raison des sentiments amicaux témoignés par la Russie à la 7'urquie lors de la crise (sentiments qui méritaient de la reconnaissance), il considérait comme inopportun de recourir à des mesures pouvant paraître offensantes pour le Gouvernement russe et par suite d'activer la réalisalion des fortifications du Bosphore. [Le Sultan annonça aussi au Grand Vizir qu'il chargeait le maréchal Cliakir Pacha d'examiner les fortifications du Bosphore.]
Dans sa réponse, le Grand Vizir expliqua au Sultan que s'il éludait la ratification du projet de fortifications, il donnerait lieu à des bruils désavantageux pour lui, des personnes supposant que cette opposition avait pour origine l'intention du Sultan de faciliter l'accès du Bosphore à l'armée russe et de l'utiliser... [Le Sultan signa immédiatement le projet.]
14, — En janvier 1909, TAllemagne préparait une agression. (N°' 68-71).
Le comle Osten-Sacken, ambassadeur de Russie à Berlin, à M. Izvolsky.
PAR les rapports ci-joints... V. E. pourra voir avec quelle hâte fiévreuse on active dans les administrations les travaux ayant un caractère indubitable de préparation à un conflit armé. Contre qui ?
[L'incident du Daily Telegraph] a donné un accès plus aisé au parti militaire auprès de TEmpereur et dispose celui-ci à écouter plus favorablement son avis au sujet du meilleur moyen de sortir de la situation critique actuelle... [Or, ce parti] considère la guerre comme le seul moyen possible de rétablir aux yeux des masses le prestige du pouvoir monarchique ébranlé par les derniers événements... [parce qu'il croit] que la supériorité transitoire actuelle de son armée donne à rAllemagnc les meilleures chances de succès... [D'un autre côté, une guerre heureuse pourrait, au moins pendant quelque temps, diminuer la pression des courants radicaux pour des modifications
libérales de la constitution en Prusse et en Allemagne...]
En ce qui concerne la politique étrangère de l'Allemagne, sans parler du mécontentement de l'Empereur au sujet de notre rapprochement avec l'Angleterre et de ses reproches sur notre prétendue ingratitude pour sa partialité à notre égard pendant la guerre russojaponaise, il n'y a pas de doute que ces sentiments peuvent l'amener à se joindre au camp des adversaires du monde slave et à utiliser de concert avec l'Autriche la minute oi^i nous sommes faibles militairement...
L'empressement du Cabinet de Berlin à agir de concert avec l'Autriche-Hongrie dans les affaires balkaniques est d'autant plus remarquable que l'extension de l'action de la Triple Alliance aux questions de l'Ori^snt turc était considéréejusqu'à présent comme contraire aux intérêts de l'Allemagne à raison de ses rapports traditionnels d'amitié avec la Russie. Il est remarquable aussi que les efforts de l'Allemagne à Constantinople sont tournés contre nos efforts pour éloigner les complications provoquées dans la péninsule des Balkans par cette politique du baron d'.Erenthal que le Cabinet de Berlin en principe n'approuve pas. Cette contradiction est particulièrement cho-
3i DOCUMENTS SECRETS
quante dans la position prise par rAllemagne à Constantinople au sujet de notre dernière proposition où nous nous efforçons de régler le côté financier du conflit turco-bulgare. L'insinuation que notre proposition cache la pensée de regagner notre ancienne influence prépondérante sur le monde slave des Balkans vient indubitablement de Berlin et est l'un des principaux arguments pour agir auprès de la Porte contre nos efforts pacificateurs.
Tout ceci nous impose l'obligation d'agir avec circonspection, et cela d'autant plus qu'il est présentement difficile de prévoir le but actuel et les conséquences possibles de l'entrevue qui va avoir lieu à Berlin entre le roi Edouard et l'empereur Guillaume. La finesse du roi et le tempérament impulsif de l'empereur présentant un vaste champ pour les éventualités les plus inattendues, tout rapprochement entre les Cabinets de Berlin et de S'-James apparaîtrait comme un coup porté à notre situation parmi les Grandes Puissances...
Suivaient trois rapports demandés par Osten- Sacken aux attachés techniques de son ambassade : 1" Celui de l'attaché militaire A. Michelsson (20 janvier/2 février 1909).
i . — Considérations militaires techniques
Celui qui a le plus de chances de réussir est en général celui qui prend l'initiative de la l^uerre. Comme condition du succès dans une guerre contemporaine apparaît la préparation de l'organisation, du matériel et de l'instruction...
A) L'organisation de l'armée allemande... s'est développée de telle façon que depuis plus de dix ans elle a atteint une stabilité presque complète. Les perfectionnements qui y sont introduits annuellement concernent surtout les armes techniques et le renforcement des cadres des réserves. Les premiers sont la conséquence des perfectionnements techniques et les seconds celle de l'accroissement de la population. Ils sont la condition pour que V organisation de l'armée ne vieillisse pas. Grâce à cela, l'armée allemande... maintient constamment son organisation à la hauteur des exigences contemporaines... et peut commencer la guerre à tout instant. Par suite, il est dijficile de trouver dans cette orgcmisation des indications sur la proximité de la guerre...
B) Les moyens matériels du combat, grâce au rapide développement de la technique con-
temporaine, changent constamment... Le maximum de la préparation pour la guerre est atteint quand ils sont parfaits. Lors du séjour à Berlin du chef d'état-major général F. F. Palitsyn à la fin de 1907, je lui ai exposé que suivant moi ce maximum serait atteint par F Allemagne au printemps de 1909...
i) Le réarmement de t' infanterie par des fusils Mauser modèle 98 avec balle c S » qui dure depuis 1898 avec des retards à cause de changements dans le modèle du fusil, puis de la balle (actuellement u S » pointue) est terminé. Non seulement toute l'infanterie, mais aussi les réserves en sont armées. Quoique les Allemands aient été un peu désillusionnés sur les résultats de la balle S et en cherchent une nouvelle, il n'en est pas moins certain que l'armement de leur infanterie, l'année prochaine, ne le cédera en rien à celui des infanteries russe et française...
Le réarmement de la cavalerie par la nouvelle carabine (1898) n'est pas encore effectué. D'après certains renseignements les carabines sont prêtes... Cette lacune n'a pas d'importance décisive à cause de la distribution déjà effectuée de mitrailleuses à la cavalerie.
Les mitrailleuses commandées il y a trois ans sont maintenant prêtes et distribuées...
Jusqu'à présent, nous en étions mieux pourvus que les Allemands ; le rapport a changé depuis cette année.
2) Le réarmement de r artillerie de campagne avec un affût sans recul et à boucliers (modèle 1896 A) devait être achevé à la fin de 1908... Il est possible que l'armée de seconde ligne {das Besatzungsheer) n'en recevrait pas, mais toute l'armée de campagne et la réserve de première ligne en sont déjà réarmées. Seules, les 63 batteries d'obusiers légers de campagne n'ont pas été transformées, mais dans la grande quantité d'artillerie de campagne (583 batteries), cela n'a pas grande importance...
3) Réarmement de l'artillerie lourde. Je n'ai pas de données précises sur le degré oii il se trouve, mais il n'y a pas de doute que les Allemands, sous ce rapport, ont été toujours en avance non seulement sur la Russie, mais même sur la France qui s'eff'orce seulement maintenant d'égaler l'artillerie lourde de campagne des Allemands en introduisant de gros €alibres. Les nouveaux obusiers lourds sans recul (i5 cm. de campagne et 23 cm. de siège) et le canon long de 10 cm. augmentent encore la supériorité précédente des Allemands. Cette puissante artillerie lourde peut nettoyer rapi-
dément la route pour l'avance des troupes de campagne jusqu'au fond du territoire ennemi...
4) La reconstruction des forteresses n'est pas terminée, mais il semble que c'est surtout vrai de Kehl, Germersheim et Mayence où les travaux dureront probablement encore deux ans. Les autres forteresses, à en juger par le budget de 1909, ont encore à recevoir leur artillerie et d'autres moyens de défense, mais le plus gros de leur reconstruction est évidemment terminé...
5) Le réseau des chemins de fer et des canaux a depuis longtemps atteint une grande puissance... J'indiquerai seulement, comme dernières mesures, la reconstruction du pont de Dirschau aujourd'hui terminée, la recons Iruction qui s'achève du nouveau pont de MarieuAverder, le renforcement imminent du pont de chemin de fer de Graudenz et le développement du réseau de la Prusse orientale... Il est intéressant de remarquer que l'on continue à voir dans les grandes stations de chemins de fer ces immenses tas de charbon de terre qui apparurent lors du conflit d'Algésiras.
6) Les troupes techniques ont atteint un degré extraordinaire, sinon comme qualité, tout au moins comme quantité. Les Allemands
jugent avec raison qu'il est plus avantageux de munir toute l'armée de téléphones et de télégraphes sans fil qui ne sont que bons plutôt que de ne doter qaane partie de l'armée d'appareils parfaits, qu'il vaut mieux avoir i3 ballons dirigeables et beaucoup de ballons captifs que de s'acharner tellement à la poursuite d'un dirigeable supérieur, qu'on n'en a aucun à emmener à la guerre et qu'on la fera à l'aveugle comme autrefois, qu'il vaut mieux s'assurer rapidement par voie de réquisition des automobiles et des routières lourdes et d'occasion qne d'attendre l'apparition de types plus parfaits. — Tout cela n'est d'ailleurs important que si la guerre est proche. Si nous faisons la supposition inverse, la façon d'agir des Allemands ne sera pas raisonnable. Le fait qu'ils la pratiquent est donc une indication qu'ils se préparent, non à une guerre éloignée, mais bien à une guerre très proche. 7) Nous ne connaissons pas l'étendue de leurs approvisionnements en munitions et en vivres. Mais s'ils n'étaient pas suffisants pour toute une campagne, la puissance de production de l'industrie militaire allemande est si grande qu'elle pourra fournir les quantités nécessaires pendant la guerre même. L'augmentation des approvisionnenients de réserve
dans les dépôts de la frontière prévue par le budget de 1909 mérite en tout cas l'attention. Le transport déjà commencé des munitions d'artillerie lourde à la frontière est aussi une indication importante.
C) Je passe maintenant à linstruction des troupes. L'introduction de nouvelles armes a forcé naturellement à la modifier... Presque tous les règlements ont été revus en 1907 et 1908. — En 1907, les troupes parurent aux manœuvres médiocrement instruites, mais en 1908 elles possédaient parfaitement les nouveaux règlements... Il est donc probable que la publication des nouveaux règlements sera terminée et que les troupes les auront appris au printemps de 1909...
Je conclus : l'armée allemande a depuis longtemps le meilleur commandement, son etlectif a cru avec la population ; celle-ci aime son armée et lui donne les soldats dont elle a besoin, sans s'occuper des fermentations sociales, L'armée allemande peut donc être considérée comme la meilleure armée de terre Cil égard à son effeclif. . .