Projet de traité russo-bulgare. (N
UN peu avant l'annexion de la Bosnie, le prince de Bulgarie s'était entendu avec l'Autriche pour se proclamer indépendant et tsar lorsqu'elle serait annoncée. Il avait donc pendant la crise plutôt été du côté de l'Autriche que de celui de la Russie à laquelle le traité d'alliance de 1902 le liait. Pendant la crise, la tension des rapports entre la Turquie et la Bulgarie avait été grande. Elle fut diminuée en partie grâce au sacrifice que fit la Russie au profit de la Bulgarie d'une portion de l'indemnité de guerre que lui devait la Turquie. Les Jeunes-Turcs, alors au pouvoir, n'en restèrent pas moins très hostiles à la Bulgarie. L'Allemagne, dont ils devenaient les partisans acharnés, comprit qu'elle ne pourrait compter sur leur coopération que si elle les soutenait contre la Bulgarie. Elle commença à préconiser une alliance turco-austro-roumaine, capable d'écraser d'un coup la Bulgarie au commencement d'une guerre. Ces menées allemandes trouvèrent surtout leur expression publique en septembre 1910. Elles échouèrent à cause des intelligences secrètes de Ferdinand avec l'Autriche. Celle-ci semble avoir eu
de la répugnance à créer une situation qui l'aurait placée, sans possibilité de trouver un contre-appui éventuel, entre l'Allemagne d'une part, la Roumanie, la Turquie et l'Italie de l'autre, puissances qui formulaient toutes des revendications sur des territoires austro-hongrois. Mais à Saint-Pétersbourg on ignorait plus ou moins les liens qui liaient Ferdinand à l'Autriche, et voyant que la Russie et la Bulgarie paraissaient avoir les mêmes ennemis, on y rédigea en décembre 1909, certainement de concert avec le représentant de la Bulgarie, le projet de traité russo-bulgare reproduit ci-après : il était destiné à apporter au traité de 1902 les modifications rendues nécessaires par le changement inquiétant survenu dans les relations de la Russie avec la Turquie et l'Allemagne. L'initiative de la rédaction de ce traité était-elle venue de la Russie ou de la Bulgarie? A-t-il été signé et puis détruit en conformité avec son article 16 quand il est devenu nul ? C'est ce que nous ne savons. On peut simplement remarquer que GuéchofT parle du traité de 1902 comme encore en vigueur en 191 2.
Les Gouvernements Impérial russe etTsarien bulgare ont convenu de contracter au nom de leurs intérêts communs l'accord secret suivant :
I . En cas de guerre de la Russie simultanément avec l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et la Roumanie, ou avec rAutriche-lïongrie et la Roumanie, et aussi en eus de guerre entre la
Russie et la Turquie, quelle que soit la Puissance qui ait pris l'initiative de la guerre, la Bulgarie s'engage, si le Gouvernement russe l'exige, à mobiliser aussitôt toutes ses forces, à commencer les opérations en conformité avec les plans élaborés à l'avance, et à ne pas les arrêter avant que les buts visés dans ces plans aient été complètement atteints, et en tout cas, pas avant d'avoir obtenu le consentement du Gouvernement russe.
2. Si r Autriche-Hongrie, alliée à une autre puissance non provoquée par la Bulgarie, attaque cette dernière, la Russie s'engage à procurer à la Bulgarie un appui militaire effectif.
3. Si la Turquie, sans y avoir été provoquée par la Bulgarie, ouvre les hostilités contre celle-ci, la Russie s'engage à mobiliser suftîsamment de troupes dans le Caucase (et si c'est nécessaire dans le district militaire d'Odessa) pour alléger la situation de l'armée bulgare sur le théâtre de la guerre en Europe. Tout en conservant pour elle-même la liberté d'agir suivant les circonstances, la Russie contracte en tout cas l'engagement d'aider effectivement la Bulgarie par les armes si une troisième puissance, sans y avoir été provoquée par la Bulgarie, prenait parti contre la Bulgarie dans
une guerre de celle-ci contre la Turquie.
Ix. Dans le cas d'issue heureuse d'une guerre avec l'Autriche-Hongrie et la Roumanie ou avec l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et la Roumanie, la Russie s'engage à faire son possible pour l'agrandissement du territoire bulgare avec les localités à population bulgare situées entre la mer Noire et la rive droite du Danube. En outre, la Russie prêtera à la Bulgarie un appui efficace pour la rectification, dans la mesure du possible, des autres frontières du royaume de Bulgarie dans les directions où il la désire. De plus la Bulgarie aura droit dans les indemnités de guerre à une part proportionnée à la participation de ses forces à la guerre et aux dépenses qu'elle aura entraînées.
5. Consciente que la réalisation, si chère à la Russie, des idéals élevés des peuples slaves dans la péninsule balkanique, ne sera possible qu'après une terminaison heureuse de la lutte de la Russie avec l'Allemagne et l'Autriche- Hongrie, la Bulgarie contracte l'engagement solennel dans ce cas (et aussi dans celui de l'union de la Roumanie et de la Turquie aux Puissances sus-mentionnées) de faire tous ses efforts pour empêcher l'élargissement du cadre de la guerre. En ce qui concerne les puissances,
soit alliées, soit amies de la Russie, le gouvernement bulgare observera à leur égard une attitude amicale.
6. En cas d'issue heureuse de la guerre avec la Turquie, la Russie s'oblige à faire tout son possible pour que le territoiie bulgare soit augmenté des localités à population bulgare, par exemple dans les limites fixées dans les préliminaires de paix conclus à Saint-Stefano le 19 février 1878.
7. Si les résultats de la guerre dans les cas prévus par les articles i, 2 et 3 du présent traité, ne répondent pas complètement aux buts fixés, la Russie s'engage à employer tous ses efforts à conserver à la Bulgarie ses frontières actuelles et à faire limiter dans la mesure du possible les indemnités qui lui seront demandées.
8. [Rédaction en commun du plan d'opérations et de ses modifications, la masse bulgare principale devant agir contre le principal ennemi commun.]
9. Dès l'ouverture des opérations, l'armée bulgare agira indépendamment, mais en se guidant vers les buts fixés à l'avance et dont elle ne pourra se désister que d'accord avec le haut commandement russe ou sous l'influence d'une force majeure. Si au cours de la guerre
ce haut commandement juge nécessaire de changer les huts fixés d'abord, les directives correspondantes seront complètement obligatoires pour l'armée bulgare. Le traité actuel ne sera obligatoire dans toutes ses conséquences qu'en cas d'exécution complète de cette exigence, si nécessaire pour le succès de la guerre.
10. En cas de coopération des armées russe et bulgare sur un même théâtre de la guerre, le commandement en commun sera exercé par le généralissime russe. [Dans tous les autres cas, ce commandement appartiendra au commandant de l'unité la plus importante, et si les unités sont de même rang, au plus ancien des commandants.]
11. [Un plénipotentiaire militaire russe sera attaché au généralissime bulgare, et d'autres officiers aux autres détachements bulgares s'il y a lieu. Ils auront voix délibérative, mais on pourra ne pas suivre leurs avis en en donnant la raison par écrit.]
12. [Obligation pour la Bulgarie de s'entendre d'avance avec la Russie pour la nomination du généralissime (si le tsar bulgare ne commande pas lui-même) et du chef d'Etatmajor général.]
i3. [Droit de réquisition égal pour chaque
armée sur le territoire de l'autre. Mise à la disposition des Russes des ports bulgares.]
i4. [La présente convention est conclue pour une durée de cinq ans et continuera ensuite jusqu'à l'expiration d'une année après sa dénonciation.]
i5. [La convention doit être tenue secrète.] i6. [En cas de dénonciation de la convention, ses deux exemplaires seront détruits et on continuera à la tenir secrète.]