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La France demande des troupes russes

Le prince N. Koadachev à S. D. Sazonov (da quartier-général impérml, le i/iU décembre 1915).

Paul Doumer est venu hier de Petrograd. Il a eu riionneur d'être invité à la table impériale et d'être reçu en audience privée par S. M. Après l'audience, M. Paul Doumer est allé trouver le général xVlekséev et a eu avec lui une longue conversation. Le chef de fétatmajor m'a demandé de lui servir d'interprète.

car quoique comprenant bien le français, il s'exprime avec difficulté dans cette langue. Il m'a chargé de vous faire connaître confidentiellement cette conversation, son objet étant plutôt de la compétence du ministre de la guerre que de celle du chef de l'état-major général.

Le but du voyage de Doumer (il vous est sans doute connu) a semblé être d'obtenir le consentement de S. M. et de son chef d'étatmajor à l'envoi de soldats russes en France. Les Français s'en réfèrent à leurs pertes effroyables en hommes (en moyenne i/jo.ooo par mois), à la quantité limitée de matériel humain en France (on y a déjà appelé sous les drapeaux plus de lô "/o de la population), et à la signification fatale qu'aurait non seulement pour la France elle-même, mais aussi pour la Quadruple-Alliance, la rupture de la ligne française, qui se trouve si près du cœur de la France. Pour empêcher cette rupture, les Français ont tout ce qu'il faut, sauf une quantité suffisante d'hommes : ils se tournent vers leurs Alliés pour l'avoir. Exposant sa demande d'une façon tout à fait persuasive et élégante, M. Doumer eut l'imprudence d'insister trop sur les services réciproques que se rendent les Alliés. Les Français nous donnent

des fusils (il nous en a promis encore iSo.ooo en sus de ceux promis précédemment), nous leur donnerons des hommes. Cette proposition d'échanger des objets inanimés contre des hommes vivants a humilié particulièrement le général Alekséev, déjà peu enclin à envoyer nos soldats en groupes séparés à des expéditions lointaines et énigmatiques. Il a répondu à Doumer que la question de cette expédition était trop importante pour pouvoir répondre sur-le-champ, que d'ailleurs à première vue il trouve beaucoup d'inconvénients et de difficultés à satisfaire la demande des Français, mais qu'il est particulièrement tourmenté de la responsabilité morale à l'égard de ces hommes que l'on se propose d'envoyer se battre parmi des étrangers, sur une terre étrangère, sous des chefs étrangers. Il fit même allusion à la possibililé du découragement parmi eux, ce qui ne se produirait pas s'ils combattaient sur leur terre natale, pour un but compris d'eux, etc. Finalement, il dit qu'il en conférera avec le ministre de la guerre et que c'est celuici qui fera connaître ce qui aura été décidé en dernier ressort. Le seul point sur lequel il a donné son consentement a été la formation en Russie d'un ou de deux régiments (composés surtout de volontaires) qui seraient envoyés en

France à titre d'expérience. De plus, il est nécessaire que ce détachement soit complètement spécialisé et que les éléments étrangers qui y entreront ne comprennent qu'un nombre déterminé d'officiers français, puisque nous ne pouvons pas donner suffisamment de nos officiers. Enlin, il est entendu que ce détachement ne doit pas être pris sur le front, mais dans les réserves ou dans les nouvelles levées. Il est visible que les deux interlocuteurs ne paraissent pas avoir été très satisfaits du résultat de leur conversation. Le soir même, le général Alekséev me dit qu'il n'appuiera guère la demande française. Il ajouta qu'il faudrait vraisemblablement tout de même faire quelque chose pour nos Alliés et envoyer une de nos divisions en France, mais que là se borneront nos secours en hommes (Doumer demandait l'envoi de 4o.ooo hommes par mois). Le général Alekséev n'a pas fait mention à M. Doumer de l'envoi de cette division.

30 — Projet de paix séparée avec la Turquie.

Le prince N. Koudachev à S. D Sazonov {du quartier-général de l'Empereur, le 5/18 février 1916).

LE 5 août, quand les Turcs apprirent que l'Angleterre avait déclaré la guerre à l'Allemagne, leur situation aurait dû être claire pour eux : ils ne pouvaient plus attaquer la Russie sans tomber à la discrétion de la Bulgarie. Si cette puissance se joignait à l'entente pour écraser la Turquie, cette dernière, prise entre la Bulgarie, la Russie, l'Angleterre et la Grèce, était perdue. Les Turcs attaquèrent cependant et leur châtiment traîna d'abord. C'est que la Bulgarie ne voulait marcher que si on lui donnait Constantinople. La Russie, à qui elle était promise, ne put se résoudre à acheter de ce prix le concours bulgare. Le résultat en fut d'abord la perte de Varsovie, Lemberg, Czernowitz, Vilna et Mitau, puis celle de la Serbie et du Monténégro. L'optimisme diminua alors, comme le prouve la lettre suivante :

Hier, sur l'invitation du général Alekséev, i'ai examiné avec lui comment utiliser le plus avantageusement la prise d'Erzeroum par nous. Il n'y a pas de doute que ce succès détermine

le moment psychologique connu et il convient de ne pas le laisser passer. S'il est reconnu qu'il est avantageux de conclure la paix ^vec les Turcs, il ne faut pas perdre de vue qu'un moment aussi favorable ne se retrouvera pas d'aussitôt...

On pourrait aussi utiliser le brillant succès de notre armée du Caucase exclusivement pour son développement militaire, mais cela ne serait pas facile, étant donné le nombre relativement insignifiant de nos troupes pour de vastes espaces comme ceux du front du Caucase, toujours considéré comme secondaire, et de l'impossibilité, selon les' mots du général Alekséev, de retirer un seul soldat du front principal.

Sans vouloir se faire l'avocat d'une réconciliation à tout prix avec la Turquie, le général Alekséev m'a prié de vous confier quelquesunes de ses pensées à ce sujet...

Quels qu'aient été nos espoirs et nos calculs d'utiliser l'intervention de la Turquie pour nous dédommager à ses dépens lors de la conclusion de la paix, nous devons reconnaître que nos calculs ne se sont pas trouvés justes et n'ont plus guère de chance de le devenir. D'autre part, si la guerre se prolonge, après sa terminaison, toute entreprise nous deviendra

fort pénible. Ce serait en particulier le cas de celle contre les Détroits. Sur cette question, les généraux Danilov et Alekséev sont absolument du même avis. (Sur l'opinion de Danilov, vous vous rappelez mes leltres de décembre 191/1 et de janvier igiB). Pour nous l'important est d'atteindre notre but principal qui doit être de vaincre notre ennemi principal. De là dépend le rétablissement de notre frontière et la reprise du territoire perdu. Notre principal adversaire est l'Allemagne, et comme il est certes plus important pour nous de recouvrer la Courlande que de conquérir les Détroits, notre premier but doit être l'écrasement de l'Allemagne. C'est une tâche si difficile que son accomplissement exige toutes nos forces... et le sacrifice de quelques-unes de nos espérances... INous pouvons proposer la paix à la Turquie sans rien sacrifier de nos intérêts réels et en renonçant seulement pour un certain temps à nous emparer des Détroits. Elle aurait pour base le staia quo ante hélium avec rétablissement des capitulations et des autres droits acquis par traités. De plus, on exigerait l'éloignement des Allemands et on promettrait de protéger la Turquie contre l'Allemagne en cas de représailles de cette dernière. Si la paix avec la Turquie était réta-

blie sur cette base, l'armée du Caucase deviendrait disponible... On pourrait la transporter en Bessarabie et peut-être ainsi entraîner la Roumanie, ou, si la Turquie le demandait, l'envoyer défendre Constantinople. L'Angleterre respirerait plus librement quand les dangers de l'expédition d'Egypte et du mouvement musulman auraient disparu. Elle pourrait diriger son armée d'Egypte (9 divisions) à Salonique et à Kavalla, faire changer l'attitude de la Bulgarie, et avec l'armée serbe reconstituée et les troupes françaises et italiennes délivrer la Serbie. Si la Turquie cesse d'être notre ennemie, tout change dans les Balkans en notre faveur... Sans doute nous devons sacrifier quelques beaux rêves pour y arriver, mais rien ne nous empêche de continuer à les caresser dans l'avenir. . .

Je vois que j'ai un peu emmêlé mes pensées avec celles du général Alekséev, quoique j'aie très nettement exprimé ces dernières. Bien que le général Alekséev déclare avec instance qu'il ne désire pas passer pour le champion et l'initiateur de la paix avec la Turquie, dans le fond de mon âme je suis convaincu qu'il la considère comme la chose la plus favorable pour nous.

Sans doute les difficultés de cette paix sépa-

rée ne seront pas petites... Il faudra persuader les Turcs. On pourra agir sur eux par la logique et par l'argent. Je suis convaincu qu'une fois qu'ils seront convaincus qu'on ne leur demande plus de céder leur capitale, il ne sera pas difficile de leur faire comprendre qu'ils tirent les marrons du feu pour les Allemands. . .

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