Le traité entre le Japon et l'Amérique
EN octobre 191 7, les Etats-Unis et le Japon conclurent un traité pour interdire « à quelque gouvernement que ce soit d'acquérir en Chine des droits et privilèges particuliers incompatibles avec l'intégrité et l'indépendance de la Chine », les Etats- Unis reconnaissant cependant au Japon désintérêts spéciaux en Chine, attendu, était-il dit, que « sa position géographique lui donne un droit à de tels intérêts ». A. Alek a publié à ce sujet dans la Pravda du 16/29 ^^^- ^9^1 ^^ article citant un grand nombre de dépêches secrètes :
Le ministre des affaires étrangères du Japon, vicomte Motono, a donna à comprendre » à
l'ancien ambassadeur de Russie, lorsqu'il lui communiqua le texte du traité japono-américain, que lui « Motono, dans la réalité, se rend bien compte qu'il sera impossible d'éviter plus tard des malentendus avec l'Amérique. Mais, il se rend compte aussi que l'influence prépondérante du Japon en Chine elles moyens de pression dont il dispose, lui donnent la supériorité sur les Etats-Unis pour réaliser son interprétation du traité ('). »
Quels sont ces « moyens de pression » ? L'ambassadeur britannique a répondu : « Sir W. Conyngham Greene m'a dit confidentiellement que d'après les rapports de l'attaché militaire anglais au Japon, ce dernier pays a l'intention d'armer l'année prochaine ses troupes de carabines d'un modèle perfectionné, ce qui lui permettra alors de céder à la Chine toutes les carabines qu'il aura en trop... Le Cabinet de Tokio ne vit aucun motif de ne pas donner satisfaction aux désirs du ministère de la guerre chinois, d'autant plus que les armes vendues à la Chine ne serviront pas à équiper une expédition punitive, mais à transformer deux ou trois divisions modèles. On a en vue, en
(*) Dépêche secrète n" 76 de Tokio à Tereclitchcnko, 28 oct./ 5 nov. 1917.
outre, de remettre à la Chine 3oo canons avec leurs munitions, mais il faut 12 à 18 mois pour les préparer... »
La fourniture d'armes à la Chine ne produisit pas une impression favorable sur les Anglais et les Américains... L'envoyé américain à Pékin fit des représentations ou du moins mit en garde le Gouvernement chinois en ce qui concerne le genre d'agissements des Japonais sur cette question. Quand on demanda au ministre du Japon s'il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'annonçaient les journaux au sujet des remontrances américaines, « le vicomte Motono haussa les épaules et dit que la conduite de l'ambassadeur américain l'étonnait et qu'il ne pouvait se l'expliquer que par le désir des diplomates américains de donner sur toutes choses des conseils au Gouvernement chinois (^). »
[Comment la Chine a-t-elle accepté son rôle de pupille ? Le prince Koudachev, l'ancien envoyé à Pékin, télégraphiait le 27 octobre/ 9 novembre à ïerechtchenko] :
« On a publié les protocoles de la mission Lansing au sujet de la reconnaissance par l'Amé-
(') Dépêche 7Ô, 23 oct., / 5 nov. 19 17.
rique d'intérêts spéciaux du Japon en Chine : ils ont produit ici une impression écrasante. Les journaux remarquent que la reconnaissance par deux gouvernements d'intérêts spéciaux sur le territoire d'un troisième est un affront pour ce dernier. Beaucoup pensent que le prestige des Etats-Unis en diminuera dès maintenant, car ils ont fait voir à la Chine qu'elle n'a pas à attendre leur aide dans les affaires politiques. »
Si les Américains « avec la naïveté qui est le propre de la diplomatie américaine » (comme l'écrivait à Terechtchenko l'ancien ambassadeur à Washington Bakhmetev [le i/i-27 octobre 1917]), malgré toutes leurs protestations amicales que la tutelle est interprétée très largement par les Japonais et que cette interprétation produit des conséquences regrettables, font semblant de ne pas se rendre compte de la position de la Chine, les Chinois eux s'en rendent compte nettement, et à ce sujet, il existe parmi eux deux courants :
L'un, représenté parla Gazette de Pékin, journal officiel, comprend le gouvernement et « le monde des affaires » et exprime les dispositions des marchands et des fonctionnaires... Cette (( bourgeoisie » fut affligée de ce que l'envoyé chinois à AVashington resta dans l'ignorance
au sujet d'un acte de première gravité (*);,. [mais depuis elle s'est consolée en songeant aux avantages que lui apportera la collaboration économique du Japon. L'autre courant est représenté par la presse du sud de la Chine : elle ne s'intéresse pas à la position de l'Amérique, car elle sait que la diplomatie américaine, comme l'européenne, a deux poids et deux mesures, l'un pour les forts et l'autre pour les faibles.]
(1) A dire vrai, l'envoyé russe à Washington ne prévit rien non pins. Il rapporte de la mission d'Ishii à Washington : « Actuellement nous nous expliquons graduellement les problèmes de la mission du marquis Ishii et les résultats aux;quels il est arrivé. Je sais que les prétentions du Japon à des droits prépondérants en Chine ne peuvent faire l'objet d'une négociation avec la diplomatie américaine... Je dois dire que mes conversations avec des financiers américains m'ont confirmé dans ce que je soupçonnais de la méfiance des capitalistes aniéricains à l'égard" des propositions du Japon. » (27 sept. 1917.)