Les Diplomates russes à Tétranger
IE i8/3i mars 1917, le ministre-président prince J Lvov avait chargé S. G. Svatikov d'organiser une Administration centrale de la milice à la place du Département de la police qui avait été supprimé. Le 17/30 mai suivant, le Gouvernement provisoire lui confia la réforme de l'Agence politique du Déparlement de la police à l'étranger. Un télégramme de Kerenski du 20 août/ 7 septembre mit fin à cette mission. Svatikov, en octobre 1917, en exposa les résultats dans deux rapports sans date.
I, I. Coopération de quelques diplomates à Vokhrana {police secrète). [Pas de trace qu'elle ait eu lieu à Stockholm et à Christiania. A Londres, elle s'est bornée à l'expédition du courrier du policier Litvin. A Paris, les diplomates russes n'avaient de contact avec Krasilnikov et son agence russe et étrangère que parce qu'il occupait deux chambres à l'ambas-
sade. Celle-ci ne l'invitait que rarement à des cérémonies officielles et n'y tenait aucun compte de la croix de la Légion d'honneur qui lui avait été donnée. Au contraire, Gornostaev, ancien consul à Gênes, et son successeur lanichovski avaient travaillé avec l'okhrana. Il en était de même du consul à Naples von Wisel, qui avait fait surveiller Max. Gorki pendant son séjour à Capii. Svatikov avait en vain demandé la révocation de Gornostaev, devenu consul à Genève. A la légation auprès du Vatican, où avait jadis fonctionné le policier Manousevitch-Manouilov, Bock, le titulaire actuel, déclara n'avoir rien trouvé dans les archives. Le chargé d'affaires à Berne A. M. Onou lit la même déclaration, tout en reconnaissant que son prédécesseur M. M. Bihikov avait prohablement détruit beaucoup de papiers. Svatikov arriva à la conclusion que Bihikov, son prédécesseur Bacheracht, le vice-consul à Davos Golike, le président de la Croix-Rouge Bereznikov et le consul à Genève Gornostaev avaient travaillé pour l'okhrana.]
I, 2. Silaalion de la diplomatie russe à l'étranger {mai septembre 1917). [L'ahsence de titulaires fait beaucoup de tort. Au cours de la visite que Svatikov fit à Poincaré, celui-ci se levant brusquement et faisant le tour de la
chambre, s'écria : o Quand donc la Russie nous enverra-t-elle un ambassadeur! » Le gouvernement a eu tort de ne pas continuer l'épuralion commencée par P. N. Milioukov. La plupart des diplomates restés en fonctions sont dévoués à la contre-révolution. De plus, saul" les chefs de mission, ils sont misérablement payés. — Les Alliés voient d'ailleurs avec alarme c^ qui se passe en Russie. Toute l'Europe occidentale était avec Kornilov et sa presse ne cessait de dire : Assez de paroles, des actes I] I, 3. Conversations avec des personnages poliiiques. [Visite à Poincaré (rapport du 28 août/ 5 sept. 191 7). Il était très ému de la prise de Riga. Il discuta les conséquences immédiates d'un coup contre Pétrograd qu'il considère 0omme presque sans défense, u Nous souhaitons de toute notre âme, dit-il, le succès des énergiques eflbrts de Kerenski pour rétablir l'ordre. L'écroulement de la Russie serait maintenant un malheur national pour la France. » Le président exprima ensuite sa confiance dans le général Zankevitch, homme énergique qui a su éviter une collision entre Français et Russes au camp de la Courtine. — Le président du Conseil des ministres Ribot me parut complètement écrasé des événements de Russie. Il parla avec un franc pessimisme du
rôle futur de la Russie dans la guerre, plaignant amèrement la France du malheur de l'écroulement russe. Il parut extraordinairement intéressé par le fait que Kerenski apparaît à son entourage comme un homme ferme et énergique. Jamais je n'avais vu un homme aussi désespéré que Ribot au moment de notre entretien. Quand je dis le jour suivant à Poincaré que je ne comprenais pas qu'on puisse être aussi impressionnable et aussi abattu que Ribot l'était à cause de la prise de Riga, il me répondit avec tristesse qu'il n'en était pas moins ému et qu'il y voyait le commencement des malheurs de la Russie. Poincaré, Ribot et Jules Cambon étaient très intéressés par la personnalité de Kornilov, Savinkov et de quelques autres qu'ils considéraient comme de bons amis et collaborateurs de Kerenski dans le rétablissement de l'ordre. Ils me demandèrent tous trois quand la Russie passerait de la parole aux actes et s'il n'y avait pas une main ferme en Russie. Les cercles dirigeants en France me parurent surtout préoccupés de savoir qui apparaissait en Russie comme r (( homme d'avenir » {sic'. — Poincaré et Cambon m'exprimèrent aussi le désir que vous sachiez la mauvaise impression produite en France par l'idée d'échanger les plus anciens
prisonniers de guerre en faisant traverser les lignes à des armées entières autour de Minsk. Elle leur était si désagréable qu'ils offrirent de renoncer au même échange avec les Allemands. — En résumé, tous depuis Poincaré et Guesde jusqu'aux anarchistes interventionnistes italiens se placent au point de vue de la défense et s'étonnent du stupéfiant assoupissement de la démocratie russe.]
11. Le mouvement eontre-révolationnaire à l'étranger. [L'ordre actuel n'est pas menacé seulement par les anarchistes, mais aussi par la contre-révolution, quoique la dynastie des Romanoffs puisse être considérée comme enterrée pour toujours, — 11 existe des centres contre-révolutionnaires à Stockholm, Londres, Nice, Rome, ^aples et surtout en Suisse. Ceux qui fuient la révolution s'arrêtent d'abord à Stockholm, et y entrent en relations avec des brasseurs d'affaires et des agents allemands. D'autres contre-révolutionnaires sont groupés à Londres autour des Romanoffs qui y habitent. On y complote de mettre sur le trône le grand-duc Dmitri Pavlovitch parce qu'il est un des meurtriers de Raspoutine. On y parle même de la restauration de Nicolas IL]
[Paris est aussi un grand centre contre-révolutionnaire. Il comprend des membres de la
droite, des banquiers et même des diplomates (parmi ces derniers, d'après le comte Paul Ignatiev, il faut compter le secrétaire d'ambassade VI. M. Gorlov et l'assesseur G. A. Liiders- Weymarn). Au ministère des affaires étrangères, on s'étonna du maintien comme attaché militaire du richissime comte Alexis Ignatiev que les Français considèrent comme contrerévolutionnaire et germanophile. Les contrerévolutionnaires russes à Paris ont pour organe Le Gaulois. Quoique le comte Paul Ignatiev, qui dirige la section russe du bureau allié de contre-espionnage à Paris, m'ait fourni quelques renseignements, je ne dois pas cacher que son bras droit est le policier qui s'est soustrait si longtemps aux recherches de la police française et a dirigé jusqu'en 1909 la police de l'ancien régime à l'étranger, le fameux A. M. Harting ou Landezen (de son vrai nom Abraham Hekelmann). Ce condamné de la justice française a sûrement ne doit point hésiter à vendre nos secrets de guerre aux Allemands )). A. A. Krasilnikov, qui a dirigé les services de l'Agence policière pendant les sept dernières années, doit y aider aussi. Des renseignements fournis par des réfugiés russes m'ont convaincu qu'aux désordres du camp de La Courtine ont pris part non seulement des
anarchistes et des bolcheviks, mais aussi des agents allemands et contre-révolutionnaires qui excitèrent les soldats à pousser leurs exigences jusqu'à l'absurde. Le président Poincaré m'exprima l'hypothèse qu'il y avait là non seulement de la propagande russe anarchiste, mais aussi allemande et tsariste. Des proclamations monarchistes et antisémites ont été répandues dans les camps de Felletin, de La Courtine et dans les hôpitaux russes. A ^ice, les contre-révolutionnaires sont, dit-on, en relations avec la grande-duchesse \nastasie Mikhailovna, qui séjourne tantôt là, tantôt en Suisse. Dans ce dernier pays, d'après des cercles touchant de près au ministère des affaires étrangères français, le défunt ministre de Russie à Berne, Bacheracht, paraissait à un haut degré suspect de liaison avec les Allemands. L'attaché militaire général Golovan m'a dit la même chose de sa veuve... Golovan et les Français soupçonnent aussi Bibikov, qui avait succédé à Bacheracht. Il a été révoqué par Milioukov, mais séjourne encore en Suisse (*). Bibikov et un certain Boubnov
(1) Le iG/29 septembre 1917, il télégraphiait au ministre des affaires étrangères qu'il ne pouvait rentrer en Russie avant d'avoir été autorisé à se faire transférer 200.000 roubles à un taux de faveur. {Pravda, 16/29 nov. 1917-)
seraient liés avec une comtesse Golitsyn qui habitait à Munich avant la guerre et serait la maîtresse de l'attaché militaire allemand. D'autre part, la veuve de Bacheracht aurait autrefois été la femme morganatique d'un grand-duc de Hesse. — D'une façon générale, le personnel diplomatique actuel est toujours dévoué à l'ancien régime et continue à se montrer hostile aux réfugiés révolutionnaires]