SCÈNE YIIL
La Comtesse, Bertiie, Le Comte.
La Comtesse (s'asseyant sur le canapé à gauche). No pas recevoir la famille Lesneven !
Beuthe (debout s' appuyant sur le dos du canapé). Mais, ma grand'mère, êtes-vous sûre que Tristan ne se soit pas trompé ? il est si étourdi ! Tavez-vous vu ?
La Comtesse. Nous avons trouvé, à notre arrivée, un mot de sa main : Mes chers parents, la marquise de Menne ville vous attendra chez elle, ce matin ou ce soir, à votre choix." Et comme votre oncle était pressé . . .
Le Comte (se promenant avec agitation). Oh ! oui ! très pressé.
La Comtesse. Il ajoutait: "Priez Berthe de vous accompagner, la marquise désire la connaître et je la lui aî promise."
Berthe (riant). Me voici ! (Regardant le comte.) Mais comme vous avez l'air agité, mon oncle ?
Le Comte. Ce n'est rien, mori enfant.
Berthe. Et ma grand'mère aussi !
La Comtesse. Faiie attendre la famille Lesneven!
Le Comte (s'asseyant près d'elle sur le canapé à gauche^ pendant que Berthe s'asseoit près de la table à droite et parcourt des gravures de modes). Eh! oui, sans doute c'est très inconvenant ! mais calmez-vous, ma mère, et tâchez d'avoir avec la marquise un air aimable.
La Comtesse. Quand je suis furieuse !
Le Comtk (à demi-voix). C'est égal . c'est demain que notre sort se décide, et si je n'obtiens pas, ce soir, une audience particulière de son frère . . .
La Comtesse {avec fierté). Qu'importe! . , .
Le Comte {avec impatience et toujours à demi-voix) Mon Dieu, ma mère, il y a temps pour tout ! une autre fois nous serons nobles, mais aujourd'hui nous sommeâ industriels, nous sommes dans les affaires.
La Comtesse. Et pourquoi vous j êtes-vous mis? . . contre tous mes avis . . .
Le Comte {de même). Nous y sommes, ma mère ! et depuis deux ans tout va mal par ma négligence, par mon laisser-aller de grand seigneur, parce que vous prétendiez qu'un Lesneven ne devait se mêler de rien.
La Comtesse. Et je le dis encore !
Le Comte. Bien ! bien ! . . . En attendant, cette malheureuse entreprise de défrichements a successivement attiré tous nos capitaux ... et pour en trouver, pour emprunter, il m'a fallu hypothéquer non-seulement nos propriétés foncières . . . mais encore, ce que vous ne savez pas, ma mère ... la ferme de Tristan ...
La Comtesse {effrayée). O ciel !
Le Comte. Qui m'avait laissé sa procuration.
La Comtesse. Tristan !
Le Comte. Que je n'ai pu prévenir encore, et à qui il est inutile d'en parler; car, si nous pouvons obtenir, comme je l'espère, le passage du nouveau chemin de fer sur nos terrains, tout est réparé . . . bien plus, notre désastre devient une magnifique spéculation !
La Comtesse. Et alors . . •
Le Comte. Et alors nous aurons le loisir d'être nobles . . . nobles tant que nous voudrons, ma mère. {Bei^the, qui pendant la fin de la scène précédente a feuilleté sur la table à gauche des journaux de modes et défi alhums regarde vers le fond et se levé vivement.)
La Comtesse. Ah! Tristan I
8CÈNK TX.
Le Comte, La Comtesse, Tristan, Berthe.
Tristan. Pardons, mes chers parents, de ne pas m'êtro trouvé à votre hôtel, à votre arrivée ; des affaires indispensables m'ont retenu : mais j'étais sûr de vous rencontrer ici.
La Comtesse {regardant la main droite de Tristan) Eh ! mon Dieu, qu'est-ce que je vois-là ? Berthe. A ta main . . .
Tristan. liien ! . . . un petit morceau de taffetas noir, qui dans toutes les pièces de théâtre, et le théâtre est l'expression de la société, signifie un coup d'épée.
Tous. Tu t'es donc battu ?
Tristan {froidement,) Il paraît !
La Comtesse. Et pourquoi, malheureux enfant, pour quoi ?
Tristan. C'est tout simple, ma grand'mère î parce quo vous n'avez pas voulu me ])ermettre d'être avocat.
La Comtesse. Ah ! voilà qui est trop fort !
Tristan. Je vous en avais prévenue, je vous avais dit; Grand'mère, je ferai des dettes . . . J'en ai fait, grand' mère ! je jouerai . . . j'ai joué, grand'mère !
La Comtesse. Tu ne pensais donc pas à ta famille ?
Tristan. Au contraire, j'y pensais trop et c'est pour me distraire ! . . . avant-hier encore, une partie à Chantilly, avec les plus mauvais sujets de Paris.
Le Comte {avec reproche). Mon fils!
Tristan. C'était aussi dans mon programme, grand'mère ! ... je n'ai que ma parole ... et je l'ai si bien tenue que j'ai parié . . . que j'ai perdu . . perdu soixante mille francs!
Le Comte. Soixante mille francs !
Berthe. Oh !.. .
Tristan. Oui, soixante mille francs ! . . et encore, s'il n'y avait que cela . . .
Le Comte. Comment ! . . . s'il n'y avait que cela ?
Tristan. Eh ! sans doute ! ce n'est rien de perdi^e soixante mille francs, tout le monde peut en faire autant!
le difficile . . . c'est de les payer ... et voilà le point vraiment moral ... de cette affaire . . . car c'est une magnifique affaire ... à plaider ! ... et si j'étais chargé . . .
La Comtesse. Veux-tu te taire avec tes mots d'avocal et de procureur . .
Tristan. Eli ! grand'mère . . . quand trouverai-je jamais un client qui m'intéresse davantage! {Plaidant.) Donc, le jeune Lesneven ...
Tous. Tristan ! . . .
Tristan. Ah ! dame !.. ."^"^ si la défense n'est pas libre ...
La Comtesse. Mais le fait, malheureux enfant ... le fait ! ... ce duel ! . . .
Tristan. J'y arrive . . . monsieur le premier président . . . mais du calme, au nom du ciel ! {La comtesse et le comte s'asse^ant sur le canapé à gauche, Berthe est debout derrière eux, Tristan, debout devant eux, saisit une chaise sur laquelle il s^ appuie en plaidant^ Donc, le jeune Lesneven avait perdu soixante mille francs dans la nuit. Le lendemain, qui était hier, son adversaire vient les réclamer. Comme mon client ne possède qu'une petite ferme, et qu'il ne la porte pas habituellement sur lui . . . il demande le temps de la vendre pour s'acquitter. Son créancier refuse . . . Etonnement, indignation de mon client! . . . réponse blessante de son créancier ! mon client s'emporte. Son créancier s'oublie. " Monsieur, vous me rendrez raison ! ■ — Oui, monsieur . . . mais^ quand vous m'aurez payé ! " Alors mon client court chez un marchand d'argent, M. d'Hérival, un usurier en grand : " Monsieur, il me faut soixante mille francs, à l'instant. — Monsieur, il me faut des garanties !" Mon client lui remet alors les titres d'une ferme qui vaut cent mille francs, touche ses soixante billets de banque, et, au milieu du club, les jette noblement à la figure de son adversaire, prend rendez-vous avec lui, lui donne ce matin un coup d'épée dans la poitrine, en reçoit un dans la main ... et voilà comment, messieurs, le jeune et int Cessant Lesneven a perforé un homme, attrapé une blessure, forcé un banquier à devenir propriétaire foncier, et perdu, lui, la seule propriété qu'il possédât. Le tout parce qu'on n'a pas voulu lui permettre d'être avocat!
Le Comte {allant a lui). Et tu as remis tes titres de propriété à ce M. d'Hérival ?
LES DOIGTS DK FÊE.
Tristan. H le fallait bien ... il ne prête plus que siij' de bons biens, francs de toute hypothèque : il a si souvent rencx)uti'ë, dans le grand monde, des millionnaires insolvables.
Le Comte (à part), O ciel !
Tristan (gaiement). Et pour les remboursements! . . . il est fëi oce ! il ne fei-ait pas grâce d'une heure, d'une demi-heure ! et, comme le Shylock de Shakspeare, il se payerait, faute de mieux, sur une once de chair humaine !
Le Comte. Comment?
Tristan. Quant à moi, j'ai payé, je suis en règie^ et je ne crains rien.
Le Comte {à part), O mon Dieu! s'il savait . . .
Berthe (à Tristan), Et moi, je trouve . . .
Tristan. Ah ! tu as écouté ? . . .
Berthe. La fin !.. . pour te dire que tu as eu tort de Ion ne r ta ferme : il fallait tout uniment t'adresseï à M. de Ploërmel, mon tuteur, à qui j'aurais dit que je voulais . . .
Tristan. Tu es adorable ! mais tu ignores absolument le chapitre de la tutelle, ma chère ... tu ne peux rien donner . . . excepté . . . une poignée de main ... à un cousin qui se noie . . .
La Comtesse.. Et moi, Tristan, je le reprocherai un chapitre que tu as tout à fait passé sous silence . . . pourquoi ton voyage en Angleterre ? pourquoi y es-tu demeuré pendant une année entière !
Tristan. Ah ! ne me parlez pas de cela, grand'mère ! toute ma gaieté se dissiperait sur-le-champ !
La Comtesse. C'était pour Hélène !
Tristan. Eh bien ! oui ! non pas que j'y pense encore, mais, pour notre famille, je voulais savoir ce qu'elle était devenue !
Berthe et Le Comte. Eh bien?
Tristan. Chez lady Evendale, où nous pensions que, malgré son premier refus, ^elle avait cherché un asile, on ne l'avait pas vue ; et en Ecosse, en Angleterre, toutes me? recherches pendant une année ont été vaines. Tout est fini, nous ne la reverrons plus, nous n'aurons plus de ses tiouvelles.
Berthe (à demi-voix). J'en ai eu!
Tristan [vt ventent). Toi ! ... et tu ne nous le dis pas! Sa lettre, où est-elle ? voyons-la.
Berthk. Elle ne m'a pas écrit! maïs voilà deux ans qu*à ma fête je reçois un mouchoir brodé par elle ... j'en suis sûre ! j'ai reconnu ses doigts de fée, mon chiffre entouré de myosotis^ ne m' oubliez pas ! et d'un travail si rar^e, si précieux, que la marquise de la Véga estimait ce mou* choir mille à douze cents francs.