‹ Les doigts de fée; comédie en cinq actes (volume 2)Chapitre 6 sur 68 · SCÈNE VL · texte numérisé non relu

SCÈNE VL

Le Comte, Richard, La Comtesse.

La Comtesse. Nous parlions de vous, mon cher monsieur Richard !

Richard {bégayant). Madame la comtesse . » .

La Comtesse. Et d'où venez-vous donc, pour nous arriver de si bonne heure?

Richard. De chez notre nouveau sous -préfet qui m'avait invité à dt^euner.

Le Comte. Il n'est donc pas si avare qu'on le dit? . il reçoit donc ? • . .

Richard. A merveille ... on trouve chez lui . . • de tout . . . excepté à déjeuner . . . aussi je suis sorti de table .

Le Comte. Avec satisfaction ?

Richard, Avec appétit! Et comme il me disait

LES DOIGTS IJF. FÉK.

Vous le voyez, c'est sans façon ; nous recommencerons quand vous le voudrez ... je lui ai répondu : Tout . . , tout . . . ont de suite.^

La Comtesse {assise près de la table). Asseyez- votis doue ... il y a bien longtemps, monsieur Richard^ qa*on ne vous a vu ?

KiCiiAK]>. Mais . . . avant-liier . . .

La Comtesse. Le temps nous paraît long.

Richard. A moi ... de même . . . Aussi, vous le voyez, je me suis arrêté chez vous en allant au château de Trëmazan.

Le Comte. Chez madame de Trémazan, notre cousine . , . qui a, dit-on, grand monde eu ce moment ... du monde de Paris?

Richard. Des amis ... à moi . . . avec qui je serai heureux de passer la soirée.

La Comtesse. Nous réclamons la journée de demain r

Le Comte. Pour nous ... et pour mon fils Tristan . . . que nous attendons.

Richard. C'est trop de bontés ! J'accepte, mes chers voisins . . . j'accepte avec d'autant plus de plaisir que je pars ...

La Comtesse, Vous quittez la Bretagne ? Richard. Oui!

Le Comte. Votre domaine de Kerbriand?

Richard. Oui !

La Comtesse. Et où allez-vous ? . . • dans quel pays ? . . .

Richard. Je n'en sais rien encore.

Le Comte. Chercher fortune, sans doute ?

Richard. A quoi bon . . . quand on a assez pour soi . . .

La Comtesse. Pour vous, d'accord . . , mais vous pouvez vous marier . . .

Richard. Moi! un bègue! . . . c'est tout au plus si devant M. le maire ... il peut dire ... oui !

La Comtesse. Allons donc ! . . .

Le Comte. Vous plaisantez !

Richard. Non vraiment ... et avant-hier encore, en racontant à mademoiselle Hélène . . . pourquoi j'étais décidé à ne jamais me marier . . .

LES DOJUTS DE FÉK.

La Comtesse {stupéfaite)^ Quoi ! . vous rîisÎHz î Hélène . .

KicuAiiD, Eh! mon Dieu! je lui disais . . «

scènp: vil

Les Précédents, Bertiïe, puis Tristan.

Berthe (en dehors). Le voilà! le voilà!

lliCHARD {à part). Mademoiselle Berthe !

Berthe (entrant). Le voilà ! le beau Tristan de Léonnais î ^ (La comtesse se levé et va au-devant de Tristan.)

Tristan (entrant vivement et les embrassant tous). ]\Ion père ! . . . gi-and'mère ! ma petite cousine 1 . . . mon cher Richard! que j'ai de plaisir à vous revoir! Ah ! que c'est bon de se retrouver ici! (Le coynte et la comtesse V embrassent. Où est donc Hélène ?

La Comtesse (avec humeur). Elle va venir!

Le Comte (bas à sa mère et lui montrant Richard^. Vous pouvez renoncer, je crois, à vos idées . . .

La Comtesse (de même). C'est déjà fait!

Tristan (pendant ce temj)s, causant avec Berthe) Hélène a-t-elle fait comme toi, petite cousine ? depuis six mois, est-elle devenue encore plus jolie ?

Berthe. Plus jolie que moi! . . . ah! je le crois bien, et sa voix et ses talents ...

La Comtesse (bas au comte). Bon ! voilà qu'elle va la vanter.

Berthe. Elle a a[)piis en un mois à peindre les Heurs . . . elle a appris à les faire.

Le Comte (bas à la comtesse). Arrêtez-la donc, ma mère !

Berthe. C'est-à-dire qu'il n'y a pas à Paris d'artiste en renom qui l'égale ... et les roses qu'elle fait ...

Richard. C'est à les cuei . . . cucillir.^^

La Comtesse (à part, avec humeur). Et lui aussi (Haut.) Assez, Berthe, assez ; nous avons à nous oc.'CUper de choses plus série use?^.

Le Comte. Ma mère raison. Asseyez-vDus là

DOIGTS DK FKK.

monsieur le voyageur, et racontez-nous ce que vous avea fait à Paris (Ils s'asseoient.)

Tristan. Ce que j'ai fait? mon droit d'abord,' puii mou stage,^^^ et plus d'une fois j'ai plaidé dans nos conf^ renées particulières, car j'ai là . . . (Se frappant le front,) lui projet ! . . . celui de me faire avocat.

La Comtesse (aaec indignation). Toi ! ... toi !.. ,

Tristan. Pourquoi pas?

La Comtesse. On t'appellerait maître Lesneven !

Le Comte. Mais il u'y a pas un seul liomme titré, parmi les avocats.

Tristan. C'est bien là-dessus que je compte pour commencer ma clientèle ... les plaideurs seront encliantéa dctre défendus par un vicomte.

Richard. Surtout si le vicomte a du talent.

La Comtesse. Assez ! l'idée seule de te voir revêtu de cette robe . . .

Tkistan. Je vous jure qu'elle ne me va pas mal . ♦ . Tu vei-ras, Berthe ... et puis ... si je ne suis pas avocat, que voulez-vous que je fasse ?

La Comtesse. Ce qu'ont fait tous les Lesueven depuis deux cents ans !

Tristan. Rien ! . . . merci, grand'mëre, ce n'est plus de notre temps. Tout ce qui a du cœur, parmi nous, sent que le travail est la loi du monde. Les uns se font agriculteurs, les autres éleveurs, les autres soldats . . . c'est-àdire les uns nous font vivre et les autres se font tuer ... et moi ... je veux me faire . . .

La Comtesse. Marchand de paroles!

Tristan. Quelle belle marchandise ! . . . elle ne coûte rien au fabricant ... et se vend très cher à l'acheteur.

La Comtesse. Jamais les Lesueven n'ont gagné d'argent !

Tristan. Je m'en aperçois bien, et c'est pour cela que je veux changer de système. (Mouvement du comte,) Ecoutez . . . mon père ... il faut parler franc ! . . . Vous m'avez donné, et je vous en rend? grâce, une santé de fer, une bonne tête, un bon cœur, et une imagination qui aime tout ce qui brille . . . Eh bien . tout cela, tête, cœur et corps, a besoin de vivre, et, pour vivre, il faut de l'argent.

La Comtesse. Mais n'as-tu pas . ?

Tristan. La petite ferme de cent mille francs que m'a lalss(^e ma pauvre mère ... ce n'est pas assez . . •

Le Comte. Ne sommes-nous pas là? . • .

Tristan. C'est bien là ce dont j'enrage ! " . , . J'ai honte de consumer toutes vos économies.

La Comtesse {avec Jinesse), Mais avec ton nom tu peux faire un beau mariage . . .

Tristan. Devoir ma position à ma femme! oh! ma foi non ! .- . . cela me répugne ! . . . vrai ! . . . je vaux mieux que cela ! . . . car, vous le dirai-je ? j'ai eu quelques succès dans nos conférences. Tous mes futurs confrères sont venus me serrer la main et me donner des éloges qui s'adressaient non pas au vicomte de Lesneven, mais au jeune avocat ; et le plaisir d'être quelque chose par moimême, le sentiment de ce que je pouvais valoir, l'espoir de l'avenir, tout cela m'a rempli d'une joie inconnue, j'ai senti qu'il y avait quelque chose là, et ce quelque chose, je veux l'employer !

Richard. Bravo !

La Comtesse {avec mystère). Et nous l'emploierons ! . . • mais, Dieu merci, sans t'abaisser à débiter des phrases ou autres drogues semblables ; ainsi, ne nous reparle plus de ce beau projet, et reste ce que tu es.

Tristan {se levant et allant reporter sa chaise au fond du théâtre. Tout le monde se lève). C'est bien décidé?., que votre volonté soit faite, grand'mère ! . . . Mais alors . je jouerai ! je ferai des dettes, je mangerai votre argent

Le Comte. Tristan! Tristan!

Tristan. Ah ! il n'y a pas de milieu ! . . . j'ai voulu être un homme sérieux, cela ne vous convient pas ? n'en parlons plus I . . . Seulement attendez-vous à toutes les folies de la terre ! les chevaux ! les plaisirs ! . . . i?crthe,) Et pour commencer, petite cousine, nous allons noua amuser pour deux ans, pendant les vacances . . . concerts, bals, tous les plaisirs!

La Comtesse. Tristan ! . . .

Tristan. Je vous ai prévenue, grand'mère, voilà, cf que c'est que des plaidoiries rentrées.^^

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