SCÈNE IX
Le Comte, La Comtesse, Tristan, Berthb.
Tristan. Pardons, mes chers parents, de ne pas m'êtro trouvé à votre hôtel, à votre arrivée ; des affaires indispensables m'ont retenu : mais j'étais sûr de vous rencontrer ici.
La Comtesse (regardant la main droite de Tristan) Eh ! mon Dieu, qu'est-ce que je vois-là ?
Berthe. A ta main . . .
Tristan. Rien ! ... un petit morceau de taffetas noir, qui dans toutes les pièces de théâtre, et le théâtre est l'expression de la société, signifie un coup d'épée.
Tous. Tu t'es donc battu ?
Tristan {froidement.) Il paraît !
La Comtesse. Et pourquoi, malheureux enfant, pour quoi ?
Tristan. C'est tout simple, ma grand'mère î parce que vous n'avez pas voulu me permettre d'être avocat.
La Comtesse. Ah ! voilà qui est trop fort !
Tristan. Je vous en avais prévenue, je vous avais dit: Grand'mère, je ferai des dettes . . . J'en ai fait, grand' mère ! je jouerai . . . j'ai joué, grand'mère !
La Comtesse. Tu ne pensais donc pas à ta famille ?
Tristan-. Au contraire, j'y pensais trop et c'est pour me distraire ! . . . avant-hier encore, une partie à Chantilly, avec les plus mauvais sujets de Paris.
Le Comte (avec reproche). Mon fils !
Tristan. C'était aussi dans mon programme, grand'mère ! ... je n'ai que ma parole ... et je t'ai si bien tenue que j'ai parié . . . que j'ai perdu . . perdu soixante mille francs !
Le Comte. Soixante mille irancs !
Berthe. Oh !.. .
Tristan. Oui, soixante mille francs ! . . et encore, s'U n'y avait que cela . . .
Le Comte. Comment ! ... s'il n'y avait que cela ?
Tristan. Eh ! sans doute ! ce n'est rien de perdre soixante mille francs, tout le inonde peut en faire autant \
le difficile . . . c'est de les payer ... et voilà le point vrai ment moral ... de cette affaire . . . car c'est une magni âque affaire ... à plaider I ... et si j'étais chargé . . .
La Comtesse. Veux-tu te taire avec tes mots d'avocal cl de procureur . .
Tristan. Eh ! grand'mère . . . quand trouverai-je jamais un client qui m'intéresse davantage! {Plaidant*) Donc, le jeune Lesneven . . .
Tous. Tristan ! . . .
Tristan. Ah ! dame ! ... w si la défense n'est pas libre . . .
La Comtesse. Mais le fait, malheureux enfant ... le fait ! ... ce duel ! . . .
Tristan. J'y arrive . . . monsieur le premier président . . . 46 mais du calme, au nom du ciel ! {La comtesse et le comte Rasseyant sur le canapé a gauche, Berthe est debout derrière eux, Tristan, debout devant eux, saisit une chaise sur laquelle il s'appuie en plaidant.) Donc, le jeune Lesneven avait perdu soixante mille francs dans la nuit. Le lendemain, qui était hier, son adversaire vient les réclamer. Comme mon client ne possède qu'une petite ferme, et qu'il ne la porte pas habituellement sur lui ... il demande le temps de la vendre pour s'acquitter. Son créancier refuse . . . Etonnement, indignation de mon client ! . . . réponse blessante de son créancier ! mon client s'emporte. Son créancier s'oublie. " Monsieur, vous me rendrez raison ! — Oui, monsieur . . . mais quand vous m'aurez payé ! " Alors mon client court chez un marchand d'argent, M. d'Hérival, un usurier en grand : " Monsieur, il me faut soixante mille francs, à l'instant. — Monsieur, il me faut des garanties !" Mon client lui remet alors les titres d'une ferme qui vaut cent mille francs, touche ses soixante billets de banque, et, au milieu du club, les jette noblement à la figure de son adversaire, prend rendez-vous avec lui, lui donne ce matin un coup d'épée dans la poitrine, en reçoit un dans la main ... et voilà comment, messieurs, le jeune et intéressant Lesneven a perforé un homme, attrapé une blessure, forcé un banquier à devenir propriétaire foncier, et perdu, lui, la seule propriété qu'il possédât. Le tout parce qu'on n'a pas voulu lui permettre d'être avocat '
Le Comte {allant à lui). Et tu as remis tes titres de propriété à ce M. d'Hérival ?
Tristin. Il le fallait bien ... il ne prête plus que sm de bons biens, francs de toute hypothèque : il a si souvent rencontré, dans le grand monde, des millionnaires insolvables.
Le Comte (à part). O ciel !
Tristan (gaiement). Et pour les remboursements ! . . • il est féroce ! il ne ferait pas grâce d'une heure, d'une demi-heure ! et, comme le Shylock de Shakspeare, il se payerait, faute de mieux, sur une once de chair humaine !
Le Comte. Comment?
Tristan. Quant à moi, j'ai payé, je suis en régie, et je ne crains rien.
Le Comte (à part). O mon Dieu! s'il savait . . .
Berthe (à Tristan). Et moi, je trouve . . .
Tristan. Ah ! tu as écouté ? . . .
Berthe. La fin !.. . pour te dire que tu as eu tort de ionner ta ferme : il fallait tout uniment t'adresser à M. de Ploërmel, mon tuteur, à qui j'aurais dit que je voulais . . .
Tristan. Tu es adorable ! mais tu ignores absolument le chapitre de la tutelle, ma chère ... tu ne peux rien donner . . . excepté . . . une poignée de main ... à un cousin qui se noie . . .
La Comte s sf-. Et moi, Tristan, je te reprocherai un chapitre que tu as tout à fait passé sous silence . . . pourquoi ton voyage en Angleterre ? pourquoi y es-tu demeuré pendant une année entière !
Tristan. Ah ! ne me parlez pas de cela, grand'mère ! toute ma gaieté se dissiperait sur-le-champ !
La Comtesse. C'était pour Hélène !
Tristan. Eh bien ! oui ! non pas que j'y pense encore, mais, pour notre famille, je voulais savoir ce qu'elle était devenue !
Berthe et Le Comte. Eh bien ?
Tristan. Chez lady Evendale, où nous pensions que, malgré son premier ref usuelle avait cherché un asile, on ne l'avait pas vue ; et en Ecosse, en Angleterre, toutes mes recherches pendant une année ont été vaines. Tout est fini, nous ne la reverrons plus, nous n'aurons plus de eee nouvelles.
Berthe (à demi-voix). J'en ai eu !
Tristan ^vivement). Toi ! ... et tu ne nous le dia pas! Sa lettre, o j est-elle ? voyons-la.
Berthe. Elle ne m'a pas écrit ! mais voilà deux ans qu'à ma fête je reçois un mouchoir brodé par elle . . . j'en suis sûre ! j'ai reconnu ses doigts de fée, mon chiffre entouré de myosotis, ne m'oubliez pas ! et d'un travail si rarôj si précieux, que la marquise de la Véga estimait ce mouchoir mille à douze cents francs.