scène xni
Hélène, Richard, Madame de Berny,
Richard (donnant le bras à madame de Bemy). Calmez-vous, madame . . .
Madame de Berny. Je vous remercie ... ce ne sera rien!
Hélène. Eh ! mon Dieu ! . . . (Avec inquiétude.) Qu'y a-t-il donc ? . . .
Richard (qui vient de faire asseoii madame de Berny sur un fauteuil). Il y a que . . . Madame était à étudier des étoffes, lorsqu'on lui remet un petit billet . . . Elle pâlit . . . elle chancelle ... et sans mon bras qu'elle a daigné accepter . . .
Hélène. O ciel ! eest donc une nouvelle . •
Madame de Béent. Affreuse ! ... je nirai pws au bal.
Hélène. Le bal de la marquise de Menneville ?
Madame de Berny. Et quel autre m'eût cajsé une telle émotion ! c'était une lutte ! un défi public entre nous deux . . . elle avait juré de ne pas nf inviter ... et j*avais juré, moi, qu'elle m'inviterait . . . parce que je comptais sur son frère, le directeur général, qui, pour m'être agréable, m'avait formellement promis d'obtenir de sa sœur une invi tation ! je devais être présentée a l'ambassadeur persan . . . eh bien ! la marquise a résisté aux prières, aux instances, eux ordres de son frère . . . Quand elle devrait se brouiller avec lui, a-t-elle dit, quand elle ne devrait jamais donner de bal . . . elle ne cédera pas . . . elle ne céderait à per^ sonne, pas même au schah de Perse!
Richard. Dès que cela devient . . • une question poli tique ... j'y renoncerais . . .
Madame de Berny (se levant). Y renoncer! . . . mais c'est une honte . . . une humiliation . . . aux yeux de tous ! . . . (Bas, à Richard.) plus encore . . . aux yeux d'une personne que je devais trouver à ce bal! (A Hélène.) Et puis un autre chagrin, car ils m'arrivent tous aujourd'hui ! je n'ai plus besoin de ma nouvelle coiffure ! je ne vais pas ce soir à l'Opéra !
Hélène. Comment cela?
Madame de Berny. M. de Berny, qui devait m'y conduire, vient d'être nommé d'une commission
Hélène (à part). 0 ciel!
Madame de Berxy. Qui s'assemble ce soir !
Richard. Celle dont le duc de Penn-Mar fait partie ?
Hélène (vivement). Une commission pour un chemin de fer ?
Madame de Berny. Oui.
Hélène (de même). Qui doit passer dans un coin de Morbihan ?
Madame de Berny. Précisément.
Hélène (avec un transport de joie). Ah ! m&lame chère madame ! . . .
Madame de Berny. Qu'avez -vous donc? . . .
Hélène. Je vous aurai une invitatim au bal de la marquise.
Madame de Berny (poussant 'jlii cri de joie). Ah ne me trompez pas ! {Portant la main à son cœur,) n€ me donnez pas des émotions pareilles ! une invitation . • . k moi!
Hélène. A vous ! si vous le voulez !
Madame de Berny. Je le veux . . . que faut il faire?
Hélène. Obtenir de votre mari . . .
Madame de Berny. Je l'obtiendrai î oh ! oui ... je l'obtiendrai.
Richard. Mais . . . vous ne savez pas encore . . .
Madame de Berny. C'est égal!
Hélène. Que, dans la commission, il vote pour la rive gauche !
Madame de Berny. Il votera !
Eichard. Vous entendez bien ! la rive gauche !
Hélène. N'allez pas vous tromper.
Madame de Berny. Oui . . . oui . . . c'est compris ! il faut que la commission . . . que la commission . . . donne à gauche ! 62 et vous comptez, pour cela, sur mon mari ! c'est dit. (A Hélène.) Mais j'aurai mon invitation ?
Hélène. Vous l'aurez ! ( A Richard, pendant que madame de Berny arrange sa coiffure devant la glace à droite?) Le succès est assuré, la majorité est à nous ! car nous avons déjà deux voix !
Richard. Celle du duc ... il vient de me le dire !
Hélène. Et celle de monsieur Balthasar! elle m'est acquise d'avance.
Madame de Berny (avec effroi). Balthasar!
Richard. Qu'avez-vous donc?
Madame de Berny. Je ne réponds plus de rien !
Hélène. O ciel !
Madame de Berny. Si M. Balthasar vote pour, mou mari votera contre!
Richard. Ils ... ils .. . sont . . . confrères
Madame de Berny. Ils sont ennemis !
Richard. Cest . . . c'est ce que je voulais iire !
Madame de Berny. Ils se détestent ! . . . une riva lité . . .
Richard. De femmes !
Madame de Berny. Non, de millions I Vous ni savez pas quelles haines effroyables s'allument de million
naires à millionnaires ! nos jalousies, à nous autres femmes, Fenvie des hommes de génie, entre eux, les guerres même des conquérants ne sont que des idylles auprès des haines des capitalistes de nos jours ; auprès de ces combats acharnes de spéculateurs qui rivalisent de créations industrielles, qui luttent de chemins de fer. qui joutent de luxe, de profusions, d'extravagances ! M. Balthasar donne un bal de vingt mille francs, M. de Berny donne un souper de quarante ! M. Balthasar crée une revue, M. de Berny fonde un journal ! Enfin, si, par bonheur, M. Balthasar à l'idée de se construire un hôtel, mon mari me donnera sur-lechamp un palais; j'y compte bien. C'est un steeple-chase de vanité prodigue, où le vainqueur ne voit, pour prix de la course, que le désespoir du vaincu ! . . . voilà où nous en sommes !
Richard. Je comprends ! . . . sachant que M. Balthasar est pour nous . . .
Hélène. Jamais M. de Berny ne consentira à être de son avis.
Richard. Aucun moyen ... de l'y contraindre ?
Madame de Berny {vivement). Si! un seul . . . (A Richard,) je vous ai dit qu'il était jaloux comme un tigre! et il y a quelqu'un dans ce moment, un adorateur assidu qui le désespère, dont l'image le poursuit même à la Bourse, et trouble ses rêves dorés ! Si je consens à ne plus le recevoir chez moi, mon mari accordera tout !
Richard. Quel dévouement ! . . .
Madame de Berny {vivement a Hélène). Mais j'aurai mon invitation?
Hélène {de même). Vous l'aurez!
Richard {avec compassion). Et ce pauvre jeune homme ... cet amoureux? . . .
Madame de Berny {paiement). Peu m'importe . . je n'y tiens pas !
Richard. M. de Berny a donc tort d'être jaloux !
Madame de Berny (à Richard). De celui-là, oui!... («Se tourna nt vers Hélène.) Adieu . . . adieu • . je répoadi le tout. ( Elle sort vivement par le fond.)