SCENE XV
Les Précédents, La Marquise.
La Marquise (entrant vivement). Ah ! ma chère Hermance ... je viens d'essayer ma robe, c'est admirable ; fous vous êtes surpassée ; il y a là un goût ! une invention ! (Apercevant Richard.) Ah ! monsieur Richard . . vous n'êtes pas invité à la matinée dansante de l'ambassadrice ?
Richard. Non, madame.
La Marquise (avec compassion). Je vous plains! . . . vous m'auriez vue ! Hermance m'a improvisé en quelques heures, une toilette qui est un chef-d'œuvre ! une merveille !
Richard. Que sera-ce, portée par vous ! (Bas à Hélène.) Voilà le moment.
Hélène (bas à Richard). Pas encore!
La Marquise (à Richard). Imaginez-vous ce qu'il y a de plus difficile au monde, une robe de bal de jour quelque chose entre la grande parure et la demi-toilotte un compromis entre l'habillé et le négligé. Eh bien ! elle a touché ce point délicat avec une justesse . . . une grâce . .
LES DOIGTS DE FEE. bh
(Regardant la pendule.) Ah î mon Dieu ! trois heures . . dans l'instant . . . une heure à peine pour m'habiller . • • définitivement ! oh ! voyez-vous ... je serai d'un joîi ! . » ? Adieu . . . {Elle fait quelques pas pour sortir?)
Richard (bas à Hélène). Elle part.
Hélène (à la marqiise). Madame! . . . Me permettrez-vous de vous arrêter un instant.
La Marquise. Quelque correction à faire . . . quelque idée nouvelle ? ... (il Corinne qui entre en ce moment,) Ne portez pas encore la robe dans ma voiture . . . laissezla ici.
Corinne (escortant Esiher qui porte un carton que Von place sur une table a droite, près de la cheminée). Prenez garde surtout, mademoiselle, de rien compromettre . . .w (Ouvrant le carton.) Et comme c'est arrangé!
Hélène (à la marquise). Vous êtes donc satisfaite de mon travail ?
La Marquise. Satisfaite ! . . . dites ravie . . . enthousiasmée . . .
Hélène. Ainsi ... si je vous demandais pour prix . . .
La Marquise. Oh ! le prix que vous voudrez ! égorgez-moi ! assassinez-moi ! je ne me plaindrai pas.
Hélène. Il ne s'agit pas de prix d'argent, mais d'une faveur qui me serait bien précieuse.
La Marquise. Laquelle ? Voulez-vous une mission . . . une inspection ... un chef de gare ?
Hélène. Je veux quelque chose de plus facile . . . car vous n'avez pour me l'accorder que quelques mots à écrire, et pourtant j'hésite à vous les demander, car je sens qu'il vous en coûtera beaucoup.
La Marquise. Qu'est-ce donc ?
Richard (à part). Voilà que j'ai peur!
Hélène. C'est . . . c'est de me donner, pour votre bal de samedi prochain, une invitation pour une de mes clientes.
La Marquise (Rapprochant de la table a gauche ei prenant une plume). Une invitation! . . . pour qui, nu toute belle?
Hélène (hésitant). Pour madame • • •
La Marquise. Madame ? . . .
Hélène. Madame de Berny.
La Marquise (jetant la plume avec colère). Inviiu chez moi . . . madame Berny ! . . . j'aimerais mieux avoir . . trente ans ! ... les trente ans qu'elle me donne . . . et quci je n'ai pas.
Richard (à part). Aie ! . . .
Hélène (avec douceur, et s9 approchant de la marquise). Vous m'avez dit quelquefois, madame la marquise, que si jamais je vous demandais un service . . .
La Marquise. Je vous le rendrais et je vous le dis encore . . . mais inviter madame Berny ! . . .
Hélène (avec émotion). Ce sera plus qu'un service . . ce sera une grâce qui vous assure à jamais et mon cœur . . . et ma reconnaissance . . .
La Marquise (avec ironie). Certes, l'offre que voua me faites de votre cœur est bien propre à me toucher ; mais cette offre même, si précieuse qu'elle soit, me prouve que, dans le rang que j'occupe, l'on a tort d'être, comme je le suis, trop bonne, trop simple, dans de certaines relations : c'est une leçon dont je profiterai, mademoiselle, et vous aussi ... je l'espère . . . (A Corinne, d'un ton d'autorité.) Portez cette robe dans ma voiture . . . allez vite.
Hélène (de même). Restez.
Richard (se frottant les mains). A la bonne heure.
La Marquise. Que dites-vous ?
Hélène. Que ces chiffons de gaze auxquels la façon et l'arrangement donnent seuls de la valeur, que cette toilette est encore à moi, madame.
La Marquise. A vous!
Hélène. Nous garderons donc chacune ce qui nous appartient ! vous votre rang . . . moi, mon travail, quelque médiocre qu'il soit.
La Marquise. L'ai-je bien entendu ! vous auriez l'audace . . .
Hélène. De ne donner cette robe ni pour or, ni poiw argent, mais en échange seulement d'une invitation de lai pour madame de Berny.
La Marquise (remontant le théâtre). Jamais! « • Je prouverai que cette toilette est à moi!
Hélène. Je prouverai le contraire, madame, en en disposant comme je l'entends. (Elle la jette dans hx cheminée.)
La Marquise (avec un cri et voulant s'élancer). Arrêtez . . courez . . . brûlée ! (Elle tombe dans les bras de (Jorinrje qui la conduit sur le fauteuil à droite.)
Corinne. Ab ! les nerfs, les nerfs ! ... je connais cela . .
La Marquise (avec désespoir). Retirez-la.
Hélène (s' avançant, froidement). C'est inutile, madame la marquise, la robe n'existe plus, elle est brûlée !
La Marquise (qui est tombée hors d'elle-même dans un fauteuil). Brûlée ! brûlée ! une toilette pareille, qui aurait fait parler de moi dans tout Paris ! mais c'est abominable ! c'est un crime ! Et que voulez-vous que je devienne maintenant ... Il faudra donc paraître à ce bal avec une robe . . .
Corinne. Qu'on aura déjà vue.
La Marquise. Ah ! avec la toilette qui m'a laissé vaincre par madame Berny.
Richard. Cest affreux ! . . .
Corinne. C'est horrible !
La Marquise. Je n'y survivrai pas. (Elle retombe accablée et comme anéantie dans le fauteuil.)
Hélène (froidement). Madame la marquise, voulezvous tout à l'heure, à cette fête, l'emporter sur05 toutes les femmes de Paris ?
La Marquise. Moi !
Hélène. Y paraître avec une toilette plus élégante encore que celle qui était là?
La Marquise {relevant la tête). Comment?
Hélène. Accordez-moi cette lettre d'invitation et je réponds de tout.
La Marquise. Mais par quels moyens, quel miracle . . . improviser une robe ?
Hélène {lentement). Celle de la reine de Portugal!
La Marquise {poussant un cri et portant la main à son cœur). Ah ! ce chef-d'œuvre ! . . . vous consentiriez . . (Avec désespoir.) Mais non ! . . . cette robe est à peine commencée ... et il faudrait pour l'achever deux ou trois jours au moins!
Hélène {froidement). Je promets de l'acheter, ici même, et sur vous, en une heure.
La Marquise. En une heure, impossible!
Hélène. On m'a dit parfois,. . . que j'avais des doigt* de fée ... je m'en servirai . . . Ecrivez senlemei t.
Ki char 1) (lui présentant une plume) E . . . é • • écrivez . . . l'heure avance . . .
Hélène. Les moments sont précieux . . .
La Marqlise {se défendant). Permettez . . .
Rijhard {approchant Vécritoire). Trois heures iîd quart.
La Marquise. Pas même le temps de réfléchir,
Richard {vivement). Vous êtes reine !
Hélène (de même). Vous en aurez la parure.
Richard. Une parure . . . enviéo . . . désirée par ma dame Berny . . .
La Marquise (avec indignation). Par elle!!
Richard. Qui voulait l'avoir à tout prix.
La Marquise (saisissant la plume que Richard lui présente toujours). Je signe!
Richard. Victoire !
Hélène {s' adressant à Corinne). Tout le monde.
Corinne (vers la porte du fond). Tout le monde^ mesdemoiselles.
Richard (à part, et tenant le papier que la marquUt vient de signer). Je cours chez madame de Berny.
Hélène. Tristan sera sauvé ! (Leé jeunes filles pa* missent à la porte du fond. — Hélène s'approche de la marquise dont elle commence à défaire la robe. — La taih tombe.)