SCÈNE vn
Les Précédents, Berthe, puis Tristan.
Berthe (en dehors). Le voilà! le voilà!
Richard (à part). Mademoiselle Berthe !
Berthe {entrant). Le voilà ! le beau Tristan de Léonnais ! u (La comtesse se lève et va au-devant de Tristan.)
Tristan (entrant vivement et les embrassant tous). Mon père ! . . . grand'mère ! ma petite cousine ! . . . mon cher Richard ! que j'ai de plaisir à vous revoir ! Ah ! que c'est bon de se retrouver ici ! (Le comte et la comtesse V embrassent. Où est donc Hélène ?
La Comtesse (avec humeur). Elle va venir!
Le Comte (bas à sa mère et lui montrant Richard). Vous pouvez renoncer, je crois, à vos idées . . .
La Comtesse (de même). C'est déjà fait!
Tristan (pendant ce temps, causant avec Berthe) Hélène a-t-elle fait comme toi, petite cousine ? depuis six mois, est-elle devenue encore plus jolie ?
Berthe. Plus jolie que moi ! ... ah ! je le crois bien, et sa voix et ses talents . . .
La Comtesse (bas au comte). Bon ! voilà qu'elle va la vanter.
Berthe. Elle a appris en un mois à peindre les fleurs . . . elle a appris à les faire.
Le Comte (bas à la comtesse). Arrêtez-la donc, ma mère!
Berthe. C'est-à-dire qu'il n'y a pas à Paris d'artiste en renom qui l'égale ... et les roses qu'elle fait . . .
Richard. C'est à les cuei . . . cueillir.12
La Comtesse (à part, avec humeur). Et lui aussi (Haut.) Assez, Berthe, assez ; nous avons à nous occuper de choses plus sérieuses.
Le Comte. Ma mère a raison. Asseyez-vous là,
LES DOIGTS DE FÉE. lî
monsieur le voyageur, et racontez-nous ce que vous aves fait a Paris. (Ils s'asseoient.)
Tristan. Ce que j'ai fait? mon droit d'abord, puia mou stage,13 et plus d'une fois j'ai plaidé dans nos conférences particulières, car j'ai là ... (Se frappant le front.) un projet ! . . . celui de me faire avocat.
La Comtesse (avec indignation). Toi ! ... toi !.. •
Tristan. Pourquoi pas?
La Comtesse. On t'appellerait maître Lesneven ! l4
Le Comte. Mais il n'y a pas un seul homme titré, parmi les avocats.
Tristan. C'est bien là-dessus que je compte pour commencer ma clientèle ... les plaideurs seront enchantés d être défendus par un vicomte.
Richard. Surtout si le vicomte a du talent.
La Comtesse. Assez ! l'idée seule de te voir revêtu de cette robe . . .
Tkistan. Je vous jure qu'elle ne me va pas mal . . . Tu verras, Berthe ... et puis ... si je ne suis pas avocat, que voulez-vous que je fasse ?
La Comtesse. Ce qu'ont fait tous les Lesneven depuis deux cents ans !
Tristan. Rien ! . . . merci, grand'mère, ce n'est plus de notre temps. Tout ce qui a du cœur, parmi nous, sent que le travail est la loi du monde. Les uns se font agriculteurs, les autres éleveurs, les autres soldats . . . c'est-àdire les uns nous font vivre et les autres se font tuer ... et moi . . . je -veux me faire . . .
La Comtesse. Marchand de paroles !
Tristan. Quelle belle marchandise ! . . . elle ne coûte rien au fabricant ... et se vend très cher à l'acheteur.
La Comtesse. Jamais les Lesneven n'ont gagné d'argent !
Tristan. Je m'en aperçois bien, et c'est pour cela que je veux changer de système. (Mouvement du comte.) Ecoutez . . . mon père . . . U faut parler franc î . . . Vous m'avez donné, et je vous en rend? grâce, une santé de fer, une bonne tête, un bon cœur, et une imagination qui aime tout ce qui brille . . . Eh bien . tout cela, tête, cœur e{ corps, a besoin de vivre, et, pour vivre, il faut de l'argent.
La Comtesse. Mais n'as-tu pas . ?
Tristan. La petite ferme de cent mille francs que m'a laissée ma pauvre mère . . . ce uest pas assez . • •
Le Comte. Ne sommes-nous pas là ?.. .
Tristan. C'est bien là ce dont j'enrage ! w . . . J'ai honte de consumer toutes vos économies.
La Comtesse {avec finesse). Mais avec ton nom tu peux faire un beau mariage . . .
Tristan. Devoir ma position à ma femme! oh! ms foi non ! . . . cela me répugne ! . . . vrai ! ... je vaux mieux que cela! . . . car, vous le dirai-je? j'ai eu quelques succès dans nos conférences. Tous mes futurs confrères sont venus me serrer la main et me donner des éloges qui s'adressaient non pas au vicomte de Lesneven, mais au jeune avocat ; et le plaisir d'être quelque chose par moimême, le sentiment de ce que je pouvais valoir, l'espoir de l'avenir, tout cela m'a rempli d'une joie inconnue, j'ai senti qu'il y avait quelque chose là, et ce quelque chose, je veux l'employer !
Richard. Bravo !
La Comtesse {avec mystère). Et nous l'emploierons ! . . . mais, Dieu merci, sans Rabaisser à débiter des phrases ou autres drogues semblables ; ainsi, ne nous reparle plus de ce beau projet, et reste ce que tu es.
Tristan {se levant et allant reporter sa chaise au fond du théâtre. Tout le monde se levé). C'est bien décidé ?. . que votre volonté soit faite, grand'mère ! . . . Mais alors . je jouerai ! je ferai des dettes, je mangerai votre argent
Le Comte. Tristan ! Tristan !
Tristan. Ah ! il n'y a pas de milieu ! . . . j'ai voulu être un homme sérieux, cela ne vous convient pas ? n'en parlons plus ! . . . Seulement attendez-vous à toutes les folies de la terre ! les chevaux ! les plaisirs ! ... {A Berthe.) Et pour commencer, petite cousine, nous allons nous amuser pour deux ans, pendant les vacances . . . concerts, bals, tous les plaisirs!
La Comtesse. Tristan ! . . .
Tristan. Je vous ai prévenue, grand'mère, voilà c# que c'est que des plaidoiries rentrées.16