scène vni
Les Précédents, Hélène.
Hélène (entrant par la porte du fond et allant droit au comte). Mon oncle . . . puisque c'est vous que cela regarde, donnez-moi donc un conseil sur la broderie . . .
Tristan (courant à elle). Hélène ! . . . chère Hélè ne ! . . .
Hélène. Tristan ! . . . (Tristan va pour embrasseï Hélène qui tend ses joues.)
La Comtesse (vivement). Hélène, je vous défends . . -
Tristan. Mais, grand'mère ! . . . vous m'avez bien permis d'embrasser Berthe.
La Comtesse. Eh bien ! j'ai eu tort !
Tristan. Je ne suis pas de cet avis-là ... et la preuve . . . (Il embrasse Hélène; puis lui montrant une broderie qu'elle tient à la main.) Et qu'apportes-tu donc là cousine ? car il paraît que tu fais des merveilles.
Hélène (gaiement). Du tout ! je fais des gilets . . pour mon oncle . . . vois plutôt!
Berthe (regardant la broderie). Ah! c'est délicieux... regardez donc !
Tristan (regardant aussi). Je ne m'y connais pas . . • mais cela me paraît divin. (Au comte.) Et dès demain, mon père, s'offre pour vous une occasion de faire admirer votre nouvelle parure.
Le Comte. Comment cela?
Tristan. Je ne vous ai pas encore dit . . . on ne peut pas tout dire à la fois, et puis le plaisir de vous revoir me l'avait fait oublier. (Passant au milieu du théâtre près de la comtesse.) Je me suis arrêté, en venant, au château de Trémazan.
Richard. Où je vais me rendre,
Tristan. Et où tu seras le bienvenu ... il y a fêt€ et gala.
Le Comte Ils sont si riches !
Tristan. De grands seigneurs ! de belles dames de Paris . . . une entre autres ... que j'ai retrouvée là et qus je connais beaucoup.
Hélène {avec émotion). En vérité!
Tristan. J'ai valsé avec elle cet hiver ! la marquise de Menne ville ! ... et je vous annonce, mon père, sa visite pour aujourd'hui ou demain.
Le Comte. A moi ! que peut-elle me vouloir ?
Tristan. Je l'ignore ! mais il paraît que c'est tths important !
Le Comte Et quelle est cette marquise do Menneville ?
Hélène (/approchant de Tristan). Oui, quelle estelle?
Tristan. Ce qu'elle est? c'est l'élégance, c'est la parure, c'est la mode personnifiées ! Si vous lui parlez de sa santé, elle vous répondra toilette ! de ses projets ? . . . elle vous répondra toilette ! Si vous lui parlez d'elle ou des siens, de son frère qui a des chances pour être ministre, elle vous parlera des robes de cour, auxquelles l'événement pourra donner lieu ; si vous lui parlez de son mari, défunt depuis quinze mois, elle vous parlera de toutes les robes de deuil auxquelles sa douleur a été obligée de se livrer. Elle n'en oubliera aucune, elle me les a racontées à moi ... en dansant le cotillon ! Cela cause,17 cela existe, cela valse ... et pourtant ce n'est pas une femme ! . . . c'est de la gaze, de la soie et des rubans!
Le Comte. Et c'est à moi qu'elle demande une entrevue?
Tristan. A vous, monsieur le comte de Lesneven. {Se frappant le front.) Ah ! j'oubliais encore ! . . .
Richard (souriant). Une dame?
Tristan (à Richard). Non ! un beau monsieur qui, par parenthèse, m'a parlé de toi !
Berthe. De M. de Kerbriand ?
Tristan. Et qui t'attend ! un fashionable qui avait l'air ennuyé ... il est vrai qu'il causait avec madame de Menneville ! un jeune diplomate, notre chargé d'affaires dans je ne sais quel pays, M. le duc de Penn-Mar ! qui est né en Bretagne.
Richard. Un de mes bons camarades ... au co . . collège de Rennes.
Tristan. Et vous croyez peut-être que ce sont là toutes mes rencontres ? détrompez-vous ! j'ai gardé les
meilleures pour la fin. Toute notre famille se trouve efl ce moment au château de Trémazan : tantes, neveux, cousins et cousines!
Le Comte (vivement) Tous nos parents réunis !
Tristan (à Hélène). Ces jeunes filles et moi avons décidé madame de Trémazan à nous donner à danser, et elle voulait vous envoyer une invitation, à vous, mon père, à ma grand'mère, à Berthe et à Hélène, je m'en suis chargé, répondant d'avance du consentement général. Je vous annonce donc que vous êtes attendus à un bal magnifique, qui aura lieu demain au château de . . .
Hélène (avec joie). Est-il possible!
Berthe. Ah ! quel plaisir !
Tristan. N'est-ce pas ? J'invite Hélène pour la première valse, et Berthe pour la première polka !
Richard (bégayant). Et moi, pour . . . pour . . .
Berthe (achevant sa phrase). La seconde . . . car nous reviendrons tard ! n'est-ce pas, ma grand'mère ?
Tristan. Nous ne reviendrons pas du tout ! c'est-àdire le lendemain!
La Comtesse. Impossible, mes enfants !
Berthe. Et pourquoi ?
La Comtesse. Nous n'avons rien de prêt . . . (A Berthe.) pas de toilette de bal ! ... et dans une réunion si brillante, mademoiselle Berthe de Ploërmel de Lesneven doit paraître d'une manière conforme à son rang et à sa fortune, n'est-ce pas, mon fils ?
Berthe. Mon Dieu! mon Dieu! quel dommage!
Hélène. N'est-ce que cela ? console-toi, nous irons au bal!
Berthe (avec joie). 0 ma bonne Hélène!
Tristan (gaiement). Vive Hélène !
Hélène (à Berthe). Je te promets d'ici à demain une toilette délicieuse ... je veux dire simple et charmante comme toi ! de la gaze, des fleurs ; et tu seras, je te le jure, jolie comme un printemps ! et vous, ma tante, j« vous ferai une toilette d'automne, gaie, riante, aimable . . un été de la Saint-Martin.18
Tristan. Une toilette qui donnera envie de vieillir !
La Comtesse. D'ici à demain, cela ne se peut pas .
Hélène. Je réponds de tout !
Tristan {montrant Hélène). Hélène répond de tout!
Berthe. Elle en répond ! . . . elle a des doigts de fée, vous le savez ? (A Hélène.) Mais toi ? ... ta robe ? . .
Hélène. Nous y penserons après, que cela ne t'inquiète pas!
Berthe. Et si tu n'es pas bien ? . . .
Hélène. Je me regarderai . . . dans toi !
Tristan. Ah ! comment ne pas l'aimer ?
Richard. C'est . . . c'est ce que je dis ... et je bé . . bénis mon bégayement qui me permet de le répéter.
Le Comte {bas à la comtesse à gauche, pendant que les quatre jeunes gens causent ensemble, à droite du théâtre)* Oui, ma mère, l'occasion est excellente ! tous nos parents réunis au château de Trémazan comme si je les avais convoqués : je vais, en répondant à l'invitation de notre cousine, envoyer mes lettres à la famille rassemblée.
Berthe {regardant par la croisée à droite). Une voiture entre dans la cour du château.
Tristan {de même). Voiture à la Daumont . . .19 quatre chevaux . . . deux postillons : c'est madame de Menneville . . .
La Comtesse. Qu'il faut recevoir !
Berthe {vivement). Nous ne recevons pas, nous autres femmes.
Hélène {gaiement). Nous ne voyons personne . . nous avons nos robes à faire.
Tristan {passant près des jeunes Jilles). Nous avons nos robes à faire !
Le Comte. Mais, mon fils !.. .
Tristan. C'est une visite pour vous, mon père . • . cela vous regarde . . .
Le Comte. A condition que tu ne me quitteras pas, que tu me soutiendras !
Tristan {traversant le théâtre et revenant près de son père). Allons, puisqu'il le faut ! . . .
Le Comte. M'as-tu apporté de Paris ta procuration pour toucher tes fermages ?
Tristan {tirant un papier de sa poche). La voici " Pouvoir donné à M. le comte de Lesneven, pour louer affermer, hypothéquer, etc., etc."
La Comtesse. Qu'est-ce que c'est ? hypothéquer ?
Le Comte (prenant le papier). Vous le saurez, ma mère.
Hélène {aux deux femmes qu'elle cherche à emmener) Berthe ! . . . ma tante ! . . . mais, Berthe ! . . . mais, ma tante ! . . . venez ! il faut bien que je vous prenne mesure !
Berthe. C'est vrai, grand'mère, elle n'aura pas le temps.
Hélène (sortant par la porte à droite avec la comtesse et Berthe). Adieu, Tristan !
Tristan. Adieu !
Richard Regardant Hélène qrii s'éloigne). Une duchesse . . . cou . . . couturière ! ... où ... où le talent va-t-il se nicher?20 (Le comte et Tristan^ qui sont près du bureau à gauche, sortent par la gauche ; les trois femmes par la droite, et Richard par le fond.)