‹ Les doigts de féeChapitre 1 sur 7 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

— Tien?. Traversier ! Bonjour. Vous êtes casé, vous, à la bonne heure... Aloi, je clierche vainement une table. Ce restaurant regorge.

— Eh bien, mettez-vous là.

— Ma foi, j'accepte. Garçon !... Mais au moins, je ne vous dérange pas ? \'ous n'attendez personne ? Garçon !...

— Du tout. Je déjeune seul. Je vais tout à Iheure à la galerie Furner travailler de mon métier. C'est le vernissage de notre Viviane nationale.

— Notre Viviane nationale ?

— Oui, Viviane Langély-Damaze, allons !

— Ah ! parfaitement, la fille illustre de ce pauvre Langély, l'ancien sénateur, le gâteux le plus converti d'entre les convertis?,.. Attendez, je sais ma leçon : elle a épousé l'orfèvre Damaze, et elle est la liaison dangereuse du millionnaire Campenod, c'est bien cela ? Ma.is, à propos, on nous a beaucoup rasés avec son talent et ses doigts de fée, mon cher Traversier, entre nous soit dit. Vos confrères et vous-même, vous en perdez la tramontane, il est temps d'enrayer, vrai ! Garçon !... Enfin, voilà un garçon... Voyons : des œufs, un légume, comme d'habitude, envoyez-moi le sommelier. . .

— Des œufs, un légume ? Quel menu pour un être aussi violent !

— Moi? Moi, violent?

— Dame ! D'où vient tant de sévérité pour feu Langély, ce malheureux ! La politique vous hante. De son vivant, c'était un très brave homme, on me l'a dit.

— Comment ! Un brave homme ! Un amoureux sénile qui s'est laissé chambrer par sa seconde

femme, boucler, claquemurer, reléguer à la campagne, en province, un affaibli qui est tombé dans la main des calotins de village — lui. l'indomptable sénateur de gauche, lui qui naguère pouvait aspirer à tout ! — un fou qui a gaspillé tout son argent à soutenir des journaux de sacristie ou à commanditer la distillerie des Saints-Pères Tiburciens de Besançon — presque une faillite ! et qui, pour cette belle raison, s'est noblement brouillé avec ses deux filles aînées du premier lit, vous appelez ça un brave homme ? Traversier, mon ami, l'habitude de distribuer à des peintres innombrables de monstrueux compliments, cette habitude funeste vous a rendu bien indulgent ! Vous finirez mal, mon petit, vous finirez dans la peau d'un saint. Et alors, vous n'aurez plus ombre de talent. Que n'épousez-vous la seconde Langély, tenez, la sœur de votre \'iviane ? Elle a des doigts de fée aussi, celle-là : seulement, elle travaille dans la charité. C'est justement votre affaire.

— Et avec ça ? Vous n'avez rien d'autre à m'offrir?

— Mais si ! La troisième, celle du second ma-

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riage, une désolante petite demoiselle de province, apparemment. Si ra vous chante?...

— Merci bien. Après vous...

— Je n'en ferai rien, sans cérémonie... Sommelier!... Oh! quelle maison! Envoyez-moi le sommeher, garçon, je vous en prie...

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Le Tout-Paris des vernissages se pressait à la galerie Furner. . .

Car nous avons un To-ul-Paris des vernissages. Rien de plus bizarre ! Alenez en elïel des Parisiens aux champs, et manlrez-leur simplemenl. au loin, quelques meules ensoleillées, un ruisseau qui luit, une ligne de peupliers, ou ce petit bois dont la couleur, au crépuscule, passe du mauve le plus pur au noir le plus tendre — ils diront peutêtre en bâillant : (( C'est joli, la campagne », mais il n'en sera que de cela. Néanmoins ces mêmes gens pâment, dans les salons de peinture, devant de certains verts, devant de certains bleus : ils ont là leurs délicatesses... A lOpéra également, tel qui n'eût pas seulement prêté l'oreille, en réalité, aux splendides clameurs dune i'utaie courbée par le vent, fera ses délices des « Murnuucs de la forêt », dès que ceux-ci seront nés dans .les trombones et les hautbois.

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Le Tout-Paris des vernissages se pressait donc à la galerie Furner. L'attrait y était extrême, vu qu'on inaugurait enfin ce jour-là l'exposition Viviane Langély-Damaze. Or, qui ne connaissait la jolie, l'élégante et charmante Viviane Langély, jeune femme de l'orfèvre Damaze, elle dont les doigts de fée répandaient et fixaient la lumière en des tableaux qui, déjà, valaient des prix fous ? On la savait ornée de toutes les grâces : la beauté, le don de sourire et de se faire aimer... Les journaux n'avaient point tari là-dessus pendant près de quinze jours. Portraits dans les magazines, chroniques dans les gazettes, médaillons, échos, la publicité de la toute séduisante artiste avait été irrésistible, et son talent s'était extraordinairemcnt accm depuis deux semaines.

On devine à quel point, ainsi préparé, un pareil vernissage devait être couru. Et de fait, on se bousculait, on s'écrasait dans les trois petites salles Furner. Le jeune critique d'art, Edmond Traversier, ne tarda guère à s'y trouver devant ce vénérable baron Duluil qui fournit infatigablement à tous les jouraaux du boulevard, contre de faibles rémunérations, les listes des invités aux

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soirées mondaines, ou les comptes rendus des fêtes artistiques et des galas de charité.

— Bonjour, monsieur Duluit, fit le jeune homme. Gros succès, hein ? Que de monde !

— En effet, répondit le vieillard. Mais je ne fais que d'arriver. Vous qui avez encore de bons yeux, mon petit, indiquez-moi donc où se trouve Théroïne de la fête : l'avez-vous aperçue?

— Sans doute. Elle est là-bas, tenez, toute en gris.

— Ah ! parfait. Attendez un peu. Vous dites : toute en gris ?... Bon. Robe de drap, n'est-ce pas ? Et la garniture ? Passementerie, velours ?

— Ma foi, je n'en sais rien.. Bah ! vous mettrez seulement dans votre article qu'elle était délicieuse, ce sera un bon jugement sur sa peinture... Mais notez surtout que presque tous ses tableaux sont déjà vendus. Voilà qui est important.

Le baron Duluit secoua doucement la tête. En vieux professionnel des « mondanités » qu'il était, il ne faisait cas que de noms propres : tout le reste, ici-bas, ne lui semblait que vanité. La jeune gloire de Mme Langély-Damaze pouvait s'étendre et rayonner, éblouir un public nombreux, attirer

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- - consécration délicate pour une femme à la mode — le? riches amateurs, ou au contraire torn^ ber à rien, Duluit n'était curieux que de noter des noms sur son carnet. Hors cela, nulle chose sur terre ne lui importait : et du moment que Ton ignorait le nom des acheteurs...

— Mais on les connaît, fit en souriant Edmond Traversier, ou du moins on le connaît fort bien. Comment ! c'est à un vieux Parisien conome vous qu'il faut apprendre ça?... Vous ne savez pas encore, voyons, que notre grand mécène Campenod achète tout, ce que le peintre Viviane Langély- Damaze met en vente ? A quoi pensez-vous donc, mon cher confrère, à quoi pensez-vous?...

— Oui, oui, répliquait déjà Duluit, je sais, on m'avait conté en effet... » Car il ne voulait point, passeï- tout à fait pour un béjaune aux yeux de ce galopin. Sur (|uoi, tirant de sa redingote verdie un porte-cartes bien fatigué, le mémorialiste mondain y inscrivit le nom du fameux millionnaire. Joseph Campenod. en ajoutant machinalement, et comme sil se parlait à lui-même : "... dont la galerie bien connue et l'hôtel plein de merveille-, etc.. .. Tant l'habitude de composer

des comptes rendus incite à répéter les formules oiseuses.

— Esl-il venu, ce Campenod ? demanda encore le baron Duluit.

— Soyez tranquille, vous le verrez, je vous le promets... » Et Traversier, sur cette assurance, courut saluer, sourire et médire plus loin, un critique d'art ne se rendant point dans les vernissages, n'est-ce pas, pour y flâner et perdre son temps ?

Il y avait d'ailleurs peu de risques à affirmer que M. Joseph Campenod ne dût pas manquer pour un royaume de venir aux galeries Furner ce jour-là. En n'importe quelle fête où parût Viviane, le mécène la suivait ordinairement de près : il n'allait point faillir à sa coutume, alors que cette fois précisément il se trouvait pour ainsi dire chez lui, en un lieu enfin où presque toul lui appartenait, depuis Fumer lui-même, sa créature, un marchand de tableaux qu'il avait établi, patronné, subventionné, lancé, jusqu'aux toiles exposées dont il avait acheté coûte que coûte les neuf dixièmes !... Les personnes délicates penseront que notre millionnaire eût sans doute pu, quand

ce n'eût été que par coquetterie, ne point se montrer ici, tenir même à n'y pas être vu... Mais M. Josepli Campenod, propriétaire des Grands Magasins du Roule, dédaignait ces subtilités : il était richissime.

Quand il entra, moins d'un quart d'heure après, dans les galeries Furner, certain murmure courut et quelque remous se produisit. Chacun se tournait vers cette silhouette tant de fois aperçue déjà dans Paris, vers ce haut monsieur grisonnant, étrange sosie du roi des Belges, bien mis d'ailleurs et de belles manières, à l'insolence près.

Bientôt un cortège s'était formé derrière le puissant protecteur des arts. Brocanteurs, gazetiers, pique-assiettes, rôdeurs d'ateliers, amateurs avisés et prudents dilettantes, qui jouent à la peinture comme d'autres jouent à la Bourse, jolies dames conviées parfois aux réceptions superbes de l'hôtel Campenod, toute une cour de s'écrier dans un brouhaha : « Mon cher ami... Cher monsieur... Mon cher Campenod... »

Et plus loin on entendait d'autres chœurs, en sourdine : « — Ça marche donc toujours avec la petite peintre?... — Le millionnaire et la belle

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