CHAPITRE IV
Rapports des anges avee les hommes.
Riea n'est isolé dans la création. Il y a mille points de contact entre ce monde et le monde des esprits. L*£glise enseigne qu'il y a des rapports entre Thomme et les anges, bons et mauvais. Nous allons en dire quelques mots, en commençant par les rapports des bons anges avec les hommes.
Rapports des bons anges avec les hommes.
L'Écriture nous représente les anges qui ont persévéré dans Tamitié de Dieu sans cesse occupés à bénir et à glorifier son saintnom dans le ciel, ou à exécuter ses ordres et ses volontés sur la terre. L'apôtre saint Jean, décrivant dans l'Apocalypse le bonheur des saints dans le ciel, s'exprime ainsi sur les anges : « Et tous les anges se tenaient debout autour du trône et des vieillards et des quatre animaux; et ils se prosternèrent sur le visage devant le trône, et ils adorèrent Dieu en disant : Amen. Bénédiction, gloire, sagesse, action de grâces, honneur,
puissance et force à notre Dieu, dans les siècles des siècles, Anaen (i). » Cette belle image peint adnairablenoent Toffice des anges en présence du souverain maître de toute créature.
Ces nobles intelligences, sans s'éloigner de la face de Dieu, exécutent ses volontés et ses désirs sur le reste de la création ; elles sont particulièrement les instruments de sa Providence auprès des hommes. C'est un article de la doctrine catholique que les anges sont chargés de veiller sur les hommes. N'est-il point dans l'ordre que les créatures supérieures exercent une action sur les créatures inférieures? Aussi les saintes Écritures sont pleines de témoignages à l'appui de cette vérité, et les Pères sont unanimes à la proclamer. C'est là un point qui est hors de toute discussion. Contentons-nous de rappeler ces paroles de Bossuet dans sa Préface sur l'Apocalypse : « Pour ce qui regarde la doctrine de ce divin livre, dit-il, elle est la même sans doute que des autres livres sacrés : mais nous avons à y remarquer en particulier les vérités que nous y voyons particulièrement expliquées. Nous y voyons avant toute chose le ministère des anges : on les voit aller sans cesse du ciel à la terre, et de la terre au ciel ; ils partent, ils interprètent, ils exécutent les ordres de Dieu, et les ordres pour le salut, comme les ordres pour le châtiment, puisqu'ils impriment la marque salutaire sur le front des élus de Dieu (Apoc. vu, 3), puisqu'ils altèrent le dragon qui voulait engloutir l'Église (xii, 7), puisqu'ils offrent sur l'autel d'or, qui est Jésus-Christ, les
{i)Apoc.\n, n,i2.
parfums qui sont les prières des saints (viii, S). Tout cela n'est autre chose que l'exécution de ce qui est dit : Que les anges sont esprits adminisirateurs envoyés pour le mi- 7iistère de notre salut (Heb. i, 14). Tous les anciens ont cru dès les premiers siècles que les anges s'entremettaient dans touties les actions de TÉglise (Tertul. De Bapt.,^^ 6.) : ils ont reconnu un ange qui présidait au baptême, un ange qui intervenait dans l'oblation , et la portait sur l'autel sublime, qui est Jésus-Christ; un ange qu'on appelait YAnge de VOraism (Tertul., De Orai. 12.), qui présentait à Dieu les vœux des fidèles : et tout cela est fondé sur le chapitre viii de l'Apocalypse, où on verra clairement la nécessité de reconnaître ce ministère angélique.
« Les anciens étaient si touchés de ce ministère des anges, qu'Origène... invoque publiquement et directement l'ange du baptême, et lui recommande un vieillard qui allait devenir enfant de Jésus-Christ par ce sacrement (i).,. Quand je vois, poursuit Bossuet, dans les prophètes, dans rApocalypae, et dans l'Évangile même, cet ange des Perses, cet ange des Grecs, cet ange des Juifs (Dan. x, 43, 20, 31; XII, 1), l'ange des petits enfants, qui en prend la défense devant Dieu contre ceux qui les scandalisât (Matt. xviii, 40), l'ange des eaux, l'ange du feu (Apoc. xiv, 18; XVI, 8), et ain$i des autres; et quand je vois parmi tous ces anges cehii qui met sur l'autel le céleste encens des prières (Ibid. vui, 3) : je reconnais dans ces paroles une espèce de médiation des saints anges; je vois même le fondement qui peut avoir donné occasion aux païens de
(1) Orig. Hom» I in Ezech.
distribuer leurs divinités dans les éléments et dans les royaumes pour y présider : car toute erreur est fondée sur quelque véité dont on abuse. Mais à Dieu ne plaise que je voie rien dans toutes ces expressions de l'Écriture qui blesse la médiation de Jésus-Christ, que tous les esprits célestes reconnaissent comme leur Seigneur, ou qiii tienne des erreurs pafennes, puisqu'il y a une différence infinie entre reconnaître, comme les païens, un Dieu dont râction ne puisse s'étendre à tout, ou qui ait besoin d'être soulagé par des subalternes, k la manière des rois de la terre, dont la puissance est bornée; et un Dieu qui, faisant tout et pouvant tout, honore ses créatures, en les assockiM, quand il luiplatt, et à la manière quHl lui plaît, à son action (i). »
Cette dernière réflexion de Bossuet écarte ces frivoles objections que l'on opi>ose à la doctrine catholique, en prétendant qu'elle est contraire à la toute-puissance de Dieu, dont elle semblerait proclamer l'insuffisanee à gou^ verner le monde par lui-même. Dieu peut tout par lui'même, nms il se plaît à honorer ses créatures en les ds-* sodant à son action ; il le fait et pour les hommes et pont losanges; et c'est par là aussi que le monde ne présente pas seulement un nombre plus ou moins grand dHnditir dus, mais qu'il forme une société réelle dont toutes les parties se rattachent les unes aux autres. L'unité est le cachet des oeuvres de Dieu.
D'après la doctrine de l'ÉgUse, it y a donc des anges chargés de veiller à la garde des hommes; nous nommons
(I ) Préface sur VApo$aïypu, xvnu
ces anges les anges gardiens. Mats y a-t-il un ange gardien particulier pour chaque homme, pour chaque individu, quel qu'il soit? Il n'existe pas de définition expresse de l'Église sur cette question. — Toutefois, pour les élus, les justes et les fidèles, c'est le sentiment unanime des Pères et des théologiens quMls ont tous un ange gardien particulier. Quant aux infidèles, quelques Pères ont cru qu'ils n'avaient pas tous un ange gardien ; mais pourtant la plupart pensent que la bonté de Dieu a donné à tous les horamies, quels qu'ils soient, un ange gardien : c'est l'opinion communément reçue parmi les théologiens catholiques (i).
Cette doctrine des anges gardiens a quelque chose de profondément touchant. L'homme est faible, sujet à mille défaillances, environné de périls de tout genre et dans l'ordre physique et dans l'ordre moral : eh bien! Dieu lui donne pour auxiliaire un être créé comme lui, mais plus élevé, plus puissant et déjà fixé dans le bonheur éternel ; il lui donne un prince de sa cour pour l'aider, le soutenir, le protéger et le défendre durant son périlleux pèlerinage sur cette terre. Que peut-il y avoir de plus touchant? Et quelle gratitude ne doit pas exciter dans l'homme cette conduite de Dieu à son égard ! Et d'un autre côté, comme cette doctrine est éminemment propre à élever l'homme et à le rappeler au respect de lui-même! Dieu m'a confié à la garde d*un esprit céleste, je vis constamment dans la campagnie d'un ange : quel honneur pour moi ! quelle
(1) Voir saint Thom., Part, i., q. cxiii.
estime Dieu professe pour ma personne, et me serait-il permis après cela de m'avilir encore en oubliant ma propre dignité ! Voyez aussi par quel étroit lien cette doctrine rattache la terre au ciel. Nous ne formons plus avec les anges qu'une seule cité de Dieu» suivant la remarque de saint Augustin, cité dont une partie en nous est exilée et souffrante, et Tautre partie en eux triomphante et secourable (i). Un commerce intime s'établit ainsi entre le ciel et la terre. Membre de la société terrestre, Thomme appartient déjà par ses relations à la société céleste, il y compte un ami particulier; et cette amitié, en lui rappelant les hautes destinées qui l'attendent, l'invite à ne pas attacher trop de prix à la poussière que ses pieds fouleront pendant quelques années.
Nos anges gardiens veillent sur nous et dans l'ordre temporel et dans l'ordre spirituel; l'homme tout entier est confié à leur généreuse sollicitude. Mais l'Écriture et les Pères nous les représentent surtout comme nos auxiliaires dans Tordre du salut. Ils nous aident à prier, offrent à Dieu nos prières et nos bonnes œuvres, et nous rapportent du ciel les secours et les grâces dont nous avons besoin pour vaincre les tentations et avancer dans la vertu.
Tel est le noble ministère des saints anges, tels sont en général les rapports qui existent entre eux et l'humanité. Voyons maintenant les rapports d'un autre genre des mauvais anges avec les hommes.
(1) d Cum ipsis eiiim sumus una civitas Dei... cujus pars in nobis peregrinatur, pars in illis opitulatur. » Civ, Dei, lib. x, viu
Rapports des mauvais anges ou des démons avec les hommes»
Les anges étaient tous créés pour le bonheur. Mais une partie d'ejitre eux méconnut la loi de Dieu et se précipita volontairement dans Tabîme de l'enfer. Séparés de Dieu, éloignés à jamais de sa face bienheureuse, les anges révoltés sont en proie aux plus horribles souffrances, et leur malheur n'aura point de fin. Mais leur volonté ulcérée et livrée tout entière au mal brûle de propager la révolte et de faire des complices ; elle a voué a Dieu et à ses œuvres une haine implacable, et ces malheureux esprits cherchent particulièrement à assouvir cette haine en arrachant l'homme à Dieu et en le rendant misérable. Ils sont les ennemis naturels de l'homme.
L'Église a toujours cru à cette inimitié des démons contre les hommes ; elle a toujours enseigné qu'il y avait des rapports entre eux et nous. Il y a surtout deux sortes de rapports, dont nous dirons quelques mots, ce sont les tentations et les possessions.
h DES TENTATIONS.
Que les démons tentent les hommes et s'efforcent de les faire tomber dans le péché, c'est là un article de la foi chrétienne si hautement attesté dans les saintes Écritures que quiconque admet leur autorité divine ne peut le révoquer en doute. L'ancien et le nouveau Testament en par-
lent très-clairement en cent endroits divers. Le diable, sous la figure du serpent, fut le tentateur de nos premiers parents : « c'est par l'envie du diable, dit la Sagesse, que la mort est entrée dans le monde (i). » On connaît les paroles de saint Pierre : « Soyez sobres et veillez, écrit-il aux fidèles, parce que le diable, votre ennemi, tourne autour devons comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer (2). » — Saint Paul, dans son épître aux Éphésiens, exhorte les fidèles « à se revêtir de l'armure de Dieu, afin de pouvoir se défendre des artifices du diable (3). b — Mais pourquoi citer d*autres textes? tout le monde sait que le nouveau Testament surtout atteste presque à chaque page cette eff'rayante vérité. Cependant l'apôtre saint Paul nous avertit en même temps que Dieu ne permet point au démon de nous tenter au-dessus de nos forces : Non patietur vos tentari supra id quod potestis (4).
Organe toujours fidèle de la révélation divine, TÉglise nous parle sans cesse des embûches de tout genre que Vennemi du salut tend à nos âmes ; elle nous exhorte vivement à veiller et à prier pour ne pas succomber aux tentations dont nous sommes chaque jour assaillis. Dans ses prières et sa liturgie, elle combat elle-même cette action des esprits de ténèbres et demande à Dieu d'écarter des fidèles les coups qu'ils cherchent à leur porter.
Je ne m'arrêterai pas à justifier cet article du symbole chrétien. Les rationalistes de toute nuance le repoussent
0) Sap. II, 24.
(2) I Petr. ▼, 8.
(4) I Cor. X. 15.
au nom de la raisoo et de la philosophie. Qu*y faire? Quand on n'admet l'existence ni des bons ni des mauvais anges, il va de soi qu'on ne peut non plus admettre leur action ni sur le monde ni sur l'homme. Nous avons vu plus haut au nom de quelle raison et de quelle philosophie les rationalistes rejettent l'existence des anges et par suite celle des démons. La raison qu'ils invoquent ne nous a point paru très-raisonnable, et leur prétendue philosophie ne nous a guère semblé qu'un étroit et mesquin sensua* lisme. Nous pouvons nous en tenir là. Ajoutons seulement un mot.
S'il existe des démons, pourquoi ne pourraient-ils pas se mettre en rapport avec l'homme? Pourquoi ces esprits ne pourraient-ils pas agir sur nos âmes? Quelle impossibilité, quelle difficulté même présente une action de ce genre? Évidemment cette action est possible, et sous ce rapport il n'y a pas à discuter. Maintenant quant à ia question de savoir si elle est réelle, si elle existe véritablement, tout dépend de la permission de Dieu, de l'ordre qu'il a établi pour le gouvernement du monde moral* Or cette question est résolue par la révélation. Nous avons vu tout à l'heure en quel sens; cela nous suffit. Abordons immédiatement l'examen du second mode par lequel) les démons agissent sur les hommes.
I|. DBS POSSBSSIiWS.
Les tentations s'adressent à l'âme, les possessions marquent l'action du diable sur le corps de l'homme. On entend en général par possession un acte par lequel
le démon envahit le corps d'un homme (nous ne parlons que des hommes), 5'en empare et y agit en maître. Par là le corps se trouve, du moins jusqu'à un certain point, en la possession du démon, qui peut exercer sur tout l'organisme la plus funeste influence et y causer des dérangements profonds. Néanmoins, quoique maître du corps dans une certaine mesure, l'esprit malin ne peut jamais disposer de l'âme, il n'est point maître de la volonté do malheureux qui est possédé, et celle-ci peut toujours résister à ses suggestions. En un mot la possession s'arrête au corps, à l'organisme; en soi elle ne va pas plus loin. C'est ce qui explique pourquoi, avec la permission de Dieu, elle peut même atteindre des justes.
Les Évangiles parlent très-fréquemment de démonia* ques, dépossédés du démon; ils nous montrent Jésus chassant les démons et coi^férant même expressément ce pouvoir à ses disciples. Voici un fait entre phisieurs autres, nous citerons textuellement. Une foule nombreuse entourait les disciples de Jésus ; il arrive et il leur demande de quoi 11 s'agissait entre eux : a Un de la troupe prenant la parole, lui dit : Maître, je vous ai amené mon fils qui est possédé d'un esprit muet, lequel, dès qu'il is'empare de lui, le jette contre terre, en sorte que mon fils écume, grince des dents et sèche; j'ai prié vos disciples de le chasser, mais ils ne l'ont pu. Jésus répondant leur dit : génération incrédule, jusqu'à quand serai-je avec vous? Jusqu'à quand vous souflTrirai-je? Amenez-moi cet enfant. Et ils le lui amenèrent. Et dès qu'il eut aperçu Jésus, l'esprit commença à l'agiter, et étant tombé par terre, il se roulait en écumant. Jésus demanda au père
de Tenfant : Combien y a-t-il que cela lui arrive? Depuis son enfance, dit le père, et le démon Ta souvent jeté tantôt dans le feu, tantôt dans Teau, pour le faire périr; mais si vous y pouvez quelque chose, ayez pitié de nous et secourez-nous. Jésus lui répondit : Si vous pouvez croire, tout est possible à celui qui croit. Aussitôt le père de l'enfant s'écriant lui dit avec larmes : Je crois, Seigneur, augmentez ma foi. Jésus donc, voyant que le peuple acGOurallt en foule, parla avec menaces à Tesprit impur, et lui dit : Esprit sourd et muet, sors de cet enfant, je te l'ordonne, et n'y rentre plus. Alors jetant des cris et l'agitant avec beaucoup de violence, cet esprit sortit, et l'enfant devint comme mort, en sorte que plusieurs disaient qu'il était mort. Mais Jésus le prenant par la main et le soulevant, il se leva. — Et lorsque Jésus ftit entré dans la maison, ses disciples lui demandèrent en particulier : Pourquoi n'avons-nous pu chasser ce démon? Et il leur répondit : ces sortes de démons ne peuvent être chassés que par la prière et par le jeûne (i). »
Il y a dans l^s Evangiles beaucoup de faits de ce genre; tout le monde le sait, et nul ne le conteste. Nous sommes donc en droit d'aflSrmer qu'au temps de Jésus-Christ il y avait de vérftàWes possessions; que le Sauveur chassait les démons des corps dont ils s'étaient emparés, et qu'il donna ce pouvoir à ses disciples. Voilà ce qui ressort avec la dernière évidence d'une foule de passages du nouveau Testament.
Je sais que des théologiens rationalistes de l'Allema-
(i) ^flrc. IX, 16-29.
D-igitized by
gne, auxquels leur système défend d'admettre la réalité de ces faits, ont tenté de donner un autre sens aux paroles de rÉcriture; mais vraiment je ne saurais me résoudre à prendre au sérieux leurs interprétations. Ace compte, il faudrait supprimer la grammaire, la logique et le bon sens, et établir en principe que les mots ne signifient plus rien. Dieu merci, malgré les progrès de la philosophie nouvelle, nous n'en sommes pas encore là- Que les rationalistes, qui sont décidés à ne rien admettre de surnaturel, rejettent l'Ecriture Sainte, à la bonne heure; mais qu'ils n'aillent point la torturer inutilement pour lui faire dire le contraire de ce qu'elle dit, au risque de renverser toutes les règles du langage.
Au reste l'histoire des preo^iers siècles de l'Église présente beaucoup de faits analogues à ceux qu'atteste l'Évangile, et la critique rationaliste devra égalenàent s'exercer sur ces faits. Les aociensî Pères affirment que les dirétiens ont le pouvoir de délivrer ceux qui sont possédés du démon, ils disent qu'ils ont souvent exercé ce pouvoir et qu'ils continuent à le faire. Sur quel fondement rejetterez-vous leur témoignage et révoquerez-vous en doute les faits dont ils parlent? Ils rapportait ce qu'ils ont vu, ce que mille téncioins ont vu avec eux, et ils sont tellement sûrs de ce qu'ils avancent, qu'ils portent à leurs adversaires le défi solennel de le nier. Ecoutez Tertullien provoquant publiquement les proconsuls de Rome : « Qu'on fasse venir devant vos tribunaux un homme qui soit reconnu pour être possédé du démon ; qu'un chrétien, quel qu'il soit, commande à cet esprit de parler : il confessera et qu'il est véritablement démon, et qu'ailleurs il
se donne faussement pour un dieu. SMl ne fait pas cet aveu, répandez sur le lieu même le sang de ce chrétien téméraire. Qu'y a-t-il de plus manifeste et de plus sûr qu'une pareille preuve? Voilà la vérité elle-même avec sa simplicité et son énergie. Que pourriez-vous soupçonner? Delà magie ou de la fourberie? Vos yeux et vos oreilles vous confondraient. Non, vous n'avez rien à opposer à révidence, qui se montre toute nue et sans art (i). i>
Saint Justin (2), Origène (5), Minucius Félix (4), Lactance (s), tiennent à peu près le même langage. Saint Augustin, qu'on n'accusera sans doute point de faiblesse d'esprit, rapporte les faits suivants : « Dans une villa Victoriana, à la distance de moins de trente mille d'Hippone, est une Mémoire en l'honneur des martyrs de Milan, Protais et Gervais. Là fut porté un jeune homme qui, vers le milieu du jour dans la saison de l'été, abreuvant son cheval au bord d'une rivière enfoncée, subit l'invasion du démon. Il gisait mourant ou semblable à un mort, quand, selon sa coutume, la maîtresse du lieu vint avec ses femmes et quelques religieuses réciter les hymnes et les prières du soir. Elles se mirent à chanter les hymnes. Les voix semblent frapper le démon et le réveillent. Il saisit l'autel avec un frémissement terrible, et soit qu'il n'ose, soit qu'il ne puisse l'ébranler, il y demeure comme lié ou cloué; et implorant son pardon d'un accent lamen-
{i) Apol. XXIII.
(2) Apol II, n. 6.
(3) Ceh. Yu, 4, 15.
(4) Octav, XXVII.
(5) Initit, Div,, y, 22.
table, il confesse oii, quand et comment il s'est emparé de ce jeune homme. Enfin il déclare qu'il va sortir de son corps, et nomme chacun des membres avec menace de les couper en sortant ; sur cette parole il sort. Mais l'œil du jeune homme tombait sur sa joue ; une petite veine le tenait suspendu comme par une racine intérieure, et toute la prunelle, de noire était devenue blanche. A cette vue les assistants (d'autres personnes encore étaient accourues à ses cris, et tous s'étaient jetés en prière pour lui), malgré la joie de le voir rendu à la raison, déploraient la perte de son œil et disaient qu'il fallait chercher un médecin. Alors le mari de sa sœur, qui Tavait apporté en ce lieu, s'écrie : « Dieu qui, à la prière des saints, a chassé le démon, n'a-t-il pas la puissance de rendre un œil? » Aussitôt il rétablit comme il peut cet œil tombé et pendant, et le bande avec son mouchoir : il ne crut pas devoir le détacher avant sept jours ; ce temps écoulé, l'œil fut trouvé parfaitement guéri... A ma connaissance, une jeune fille d'Hippone, ayant répandu sur elle une huile où le prêtre qui priait pour elle avait mêlé ses larmes, fut délivrée du démon. 11 est encore à ma connaissance que le démon quitta soudain un jeune possédé : un évéque avait prié pour ce jeune homme sans le voir (i). »
Je pourrais invoquer d'autres témoignages de ce genre, mais la chose me parait superflue. Ceux qui repoussent les témoignages des évangélistes et des hommes graves et instruits que nous venons de nommer ne se laisseraient
(1)Ctr. Det, lib. XXII.
pas vaincre par un plus grand nombre de dépositions. Je me permettrai toutefois de soumettre à ce sujet une simple observation à ces esprits d'une foi si difficile. Je fais abstraction du caractère divin des Évangiles et je leur denmnde : en refusant toute valeur aux dépositions si formelles de témoins nombreux, graves et instruits, ne craignez-vous pas de ruiner complètement la foi au témoipage humain? Comment voulez-vous après cela arriver encore à la connaissance certaine d'un fait qui ne se sera pas passé sous vos propres yeux? Accepterezvous le témoignage humain dans un cas pour le rejeter dans un autre? Mais alors où est votre logique? et une pareille conduite n'est-elle point puérile et arbitraire? Car, remarquez-le bien, les témoignages que j'ai rapportés sont revêtus de toutes les conditions que la raison est en droit de réclamer; et parmi les faits historiques que vous admettez avec tout le monde, il en est assurément fori peu qui reposent sur une base aussi ferme. Encore une fois, pourquoi donc acceptez-vous les uns et rejetez-vous les autres? Je sais ce que vous allez me répondre. Vous me répliquerez apparemment que les faits que vous admettez sont des faits naturels et par conséquent possibles, tandis que ceux dont je parle et que vous rejetez sont complètement en dehors de l'ordre naturel et qu'ainsi vous les regardez comme impossibles. — Je dirai tout à l'heure un mot de cette prétendue impossibilité. En attendant,, permettez-moi de vous rappeler un vieil adage que vous connaissez et qui, je crois, n'a rien perdu encore de son antique vérité : On ne raisonne pas contre les faits. Lorsqu'un fait est constaté par des témoignages que tout
homme de bonne foi doit accepter, de quel droit venezvous me parier de Fimpossibilité de ce fait? La raison ne m'autorise-t-elle point à mépriser toutes vos objections métaphysiques et autres et à vous répondre tout simplement : Ce fait est réel, sa réalité est parfaitement constatée, donc il n*est pas impossible.
Je comprends que, lorsquMl s*agit d*u» fait qui sort de Tordre ordinaire et naturel, on se montre plus difficile, on pèse avec plus de sévérité la valeur des témoignages sur lesquels il s*appuie; mais je ne crois pas que la saine raison permette d'aller plus loin : prétendre le faire, c'est ébranler par sa base toute certitude historique en détruisant la foi au témoignage. Or le fait des possessions du démon, attesté par les Évangiles et par les Pères des premiers siècles, présente toutes les garanties que l'esprit le plus difficile peut raisonnablement réclamer. Les païens eux-mêmes ne niaient point la réalité de ces possessions ; seulement ils honoraient comme dès dieux ^ces esprits malfaisants qui s'emparaient de certaines personnes, et que les chrétiens chassaient par la puissance du nom de Jésus-Christ.
Disons maintenant un mot de la possibilité des possessions.
Les démons sont des esprits d'une nature supérieure à l'homme, ce sont des anges déchus. Il peut certainement y avoir des rapports entre ces esprits et l'homme, rien ne s'y oppose, ni dans leur nature ni dans la nôtre; et nous avons vu plus haut que Dieu leur permet d'exercer sur notre âme une certaine action. Qu'y a-t-il et dans leur nature et dans la nôtre qui rende impossible toute action de
LES DOGMES CÂTUOLIQ U£S. 19
ces méiDes esprits sur notre corps? Raisonnons sérieusesèment et sans préjugés. Diratron qae les dàcnons, étant de purs esprits, ne peuvent pas agir sur la matière et par conséquent sur le corps de rbomme? C'est là» ie erois, la seule objection quel(}«e peu spécieuse. Mais pour peu qu'on la considère de près, on voit tout de suite qu'elte n*a rien de séfieux. Notre àme n'est-eUe pas une $uth $taûceptir6BMntsfiritttdle?£t pourtantelle agit sur notre corps^elle le meut et le gouverne. Pourquoi une substance spirituelle plus élevée et plus puissante ne pourrail-elle pas le faire paiement? Et même, abstraction laite de cet exempte de l'action que l'esprit exerce sur le corps, je ne vois pas sur quoi l'on établirait l'impossibilité pour une substance spirituelle d'agir sur une substance matérielle; à ce compte, en effet. Dieu lui-même, ^uî est assurément un esprit pur, se verrait condamné à l'impuissance visà-vis des corps qu'il a créés. Concluons donc que l'action des démons sur le corps de l'homme n'a en soi rien d'impossible^ Rapp^ons-nous seulement. que Ijss démons, comme Je reste des créatures, sont soumis à la volonté du Créateur et du suprême ordonnateur de toutes chpçes, et qu'ils ne peuvent envahir le corps de 1 booune ou l'affliger de quelque manière qu'autant que la sagesse divine le leur permet.
« Nous ferons remarquer, dit très-bien le cardinal Gousset, que les possessions du démon sont très-rares, et qu'elles n'ont jamais lieu sans une concession particulière de Dieu, qui les permet pour éprouver les siens, ou po«r punir l'orgueil du pécheur, ou pour manifester sa puissance : ut manifesteiitur opéra Dei, comme le dit Jésus-
Christ (i). Lorsque Notre-Seigneur prêcha l'Évangile, les possessions étaient beaucoup plus fréquentes qu'elles ne l'ont été depuis l'établissement du christianisnoe. Dieu avait permis au démon d'exercer alors son empire d'une manière plus sensible qu'auparavant, parce que la victoire éclatante que le Sauveur du monde et ses apôtres devaient remporter sur lui était un des moyens lea plus capables de confondre l'aveuglement des Juifs et des païens (2). » Au moment où Jésus-Christ parut sur la terre, le prince des ténèbres était devenu, suivant l'expression de l'Écriture, le prince de ce monde; il semblait régner en maître sur l'humanité afifalblie et dégradée, et il traitait avec une cruelle tyrannie ses malheureux sujets. Il exerçait son empire non-seulement dans l'ordre moral, mais encore dans l'ordre physique ; non-seulement sur les âmes, mais encore sur les corps : de là ces possessions si fréquentes, qui étaient comme la manifestation publique et solennelle du règne de Satan. Jésus-Christ vint par sa croix abattre cette funeste puissance : c'est maintenant, disait-il lui-même un peu avant de mourir, que le prince de ce monde sera chassé dehors (3). A mesure que le règne du divin Sauveur s'étendit sur la terre, l'action visible du démon s'affaiblit, et les possessions devinrent moins fréquentes ; elles allèrent diminuant toujours, jusqu'à ce qu'enfin elles disparurent presque entièrement de la société soumise au sceptre de Jésus-Christ.
(I) Jâan. IX, 3.
(3) Théol. dogmat,^ Traité de Dieu, chap. m, 89.
(3) € Nuuc princeps hujus mundi ejicietur foras. » Joan. \\\, 3t.