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rempli sa carrière (*).» — Il n'est guère possible de mieux dire.
Nous retrouvons la même chose dans le Phédon, Ce dialogue nous montre Socrate, à la veille de boire la cigiie, discourant tranquillement avec quelques amis sur la mort qui va le frapper, cherchant à les consoler en leur montrant que Tâme ne meurt point, et que la mort n'est pour l'homme de bien que l'entrée dans une vie plus pure et plus heureuse. < Assurément, mes chers amis, dit Socrate, si je ne croyais trouver dans l'autre monde d'autres dieux bons et sages et des hommes meilleurs que ceux d'ici-bas, j'aurais tort de n'être pas fâché de mourir. Hais sachez bien que j'espère me réunir bientôt à des hommes justes, sans toutefois pouvoir l'affirmer entièrement. Mais quant à trouver de bons maîtres auprès des dieux, c'est ce que j'affirme... autant qu'on peut affirmer des choses de cette nature. Voilà pourquoi je ne m'afflige pas de mourir, comme on s'en afflge ordinairement; mais j'ai bon espoir qu'il y aura une destinée pour les hommes après leur mort, et qu'elle sera meilleure pour les bons, que pour les méchants, comme le promettent les traditions antiques. » — La philosophie, on le voit, hésite toujours un peu lorsqu'elle marche seule, même sur un terrain qui est le sien. — Socrate entreprend de faire comprendre à se» amis les motifs qu'il a d'espérer après la mort une vie plus heureuse; et, après avoir prouvé que l'âme est immatérielle et distincte du corps, il continue : « L'âme donc, qui est immatérielle et qui de ce monde se rend
auprès d*uD Dieu bon et sage, dans un Heu semblable à elle, excellent, pur, immatériel, et qu'on appelle avec raison le monde invisible, où bientôt, s*il plait à Dieu, mon âme doit se rendre aussi; Tàme, dis-je, étant telle et de telle nature, aurait à peine quitté le corps qu'elle se dissiperait et s'anéantirait, comme le disent la plupart des hommes ! Il s'en faut beaucoup, mes chers amis. » Si l'âme sort pure des liens du corps, « elle se rend vers ce qui est semblable à elle, c'est-à-dire vers ce qui est immatériel, divin, immortel et sage, et, ce but une fois atteint, elle entre en possession du bonheur véritable, délivrée de l'erreur, de la folie, des craintes, des amours désordonnées et de tous les autres maux attachés à la condition humaine, et, comme on dit des initiés, elle passe véritablement l'éternité avec les dieux. »
Socrate parle en vrai sage. On comprend aisément qu'une fois qu'il s'agit de définir la nature de cette vie d'au-delà du tombeau, l'illustre maître de Platon ne fasse plus que bégayer; mais on voit du moins combien il était plein de cette pensée de l'immortalité.
La doctrine de l'immortalité de l'âme faisait partie des traditions religieuses, comme Platon lui-même vient de nous le rappeler, et ce qu'il dit à cet égard doit s'appliquer aux traditions de tous les peuples. Aussi Cicéron ne craint pas d'en appeler au consentement universel des peuples pour prouver l'immortalité de l'âme (i).
Malheureusement cette croyance était loin d'être ferme
(1) Tusçulan., lib. i, n. 16.
dans Tesprit des nations païennes; on ne la trouve point à rétat de dogme absolument certain et nettement déQni , c'est une pensée vague, mal déterminée, mal arrêtée, et ne pouvant ainsi exercer qu'une bien faible influence sur la conduite morale de l'homme. L'éternel honneur du christianisme est d'avoir élevé cette doctrine à la hauteur d'un dogme précis et rigoureux en la nettoyant, si je puis m'exprimer de la sorte, en la replaçant dans son vrai jour, et de l'avoir par là rendue tellement certaine et tellement populaire qu'il ne nous est plus guère possible de la perdre longtemps de vue dans la pratique de la vie. Sur ce point comme sur beaucoup d'autres analogues, le christianisme est venu restaurer la raison humaine et la relever de ses ruines. Car l'immortalité de l'âme est un dogme qui est du ressort de la raison, et il faut que celle-ci soit bien malade pour ne plus être frappée de son évidence.
Je ne m'arrêterai pas à prouver longuement par des arguments rationnels la vérité de ce dogme, il n'est révoqué en doute que par les matérialistes; et parmi les hommes capables de suivre un raisonnement, il en est peu aujourd'hui qui osent nier la spiritualité de l'âme. D'ailleurs je devrai reprendre plus tard ce sujet en traitant des fins dernières de l'homme. Je me bornerai pour le moment à ces courtes réflexions.
L'âme est distincte du corps, elle est simple, exempte de toute œmposition; elle ne doit donc pas périr comme le corps par la décomposition et la dissolution; elle peut donc survivre à la décomposition de l'organisme. Voyez maintenant ses idées, ses tendances, sa vie morale, et dites-moi si tout ce qui est en elle ne proclame pas qu'elle
doit survivre au corps et subsister toujours. Et d*âbord les idées qui sont le fond de là vie intellectuelle de rhomme? A la différence de ranimai, dont toute Texistence se compose de sensations, qui ne voit que des choses qui changent et se modifient chaque jour, qui paraissent et disparaissent dans le flux et le reflux d*une incessante mobilité, Thomme vit étroitement uni par son âme à des idées qui ne varient point, ne changent point, qui sont aujourd'hui ce qu'elles étaient hier, ce qu'elles étaient il y a vingt siècles, qui se révèlent à lui comme ne pouvant jamais périr ni subir la moindre altération, le plus léger changement ; l'animal vit tout entier dans un ordre de choses qui se corrompent, se décomposent et, passent; l'homme au contraire vit par son âme dans un ordre de choses qui ne passent point, il vit dans un monde où la corruption et la mort n'ont point de prise, dans un monde immuable et éternel. Est-il possible que des êtres d'une nature si différente aient la même destinée? Comprend-on qu'une âme dont la nature est de vivre d'idées éternelles soit faite pour mourir?
« L'on veut, dirons-nous avec M. Nicolas, que ce qui se repatt d'immortalité soit mortel? on veut que l'âme, qui ne vivrait qu'un jour, qui ne ferait que passer du néant au néant, s'éprit d'amour, dans ce court passage, pour ce qui est éternel; que toutes ses puissances fussent employées à s'assimiler ce qui serait contre sa nature, et que la pensée humaine, tendue, absorbée dans le sein de l'être, y trouvât le néant, et s'éteignit dans les sources mêmes de la vie? Non, toute ma raison se révolte contre cette contradiction, et je m'écrie avec la Bruyère : « Je ne con-
çoîs pas qu'une âme, que Dieu a voulu remplir de Tidée de son être infini et de ses vérités éternelles, puisse être anéantie (i). >
L'animal ne vit que de choses périssables : quoi d'étonnant qu'il partage leur destinée et périsse avec elles? Hais l'homme vit par son âme d'idées immortelles et impérissables, c'est là son élément; donc il ne périra point.
Aussi toutes les tendances, toutes les aspirations de notre âme sont pour l'immortalité. Nous aspirons invinciblement à une vie sans fin et à un bonheur sans limites ; ces aspirations sont tellement vives, tellement profondes, elles font tellement partie de notre nature que tout notre être se révolte à la pensée que le tombeau serait pour nous le terme suprême de la vie. Il y a plus, toute idée de terme, de limite, à quelque distance qu'on la pose, nous est insupportable; notre âme se sent tellement faite pour vivre toujours, que la pensée d'une vie bornée, limitée, quelque longue qu'elle soit, répugne à sa nature entière. Ce sentiment de l'immortalité est ineffaçable dans l'homme; il survit à toutes les trahisons des sens et à toutes les lâchetés de l'intelligence, et dans les natures mêmes les plus avilies on le voit souvent éclater avec force dans ces circonstances solennelles qui, en rendant l'âme à elle-même, lui permettent de s'entendre et de se reconnaître. C'est grâce à ce sentiment que l'homme se dégoûte si promptement de tout ce que ce monde peut lui offrir, qu'une vague inquiétude le tourmente au sein des plus
(!) La Bruyère, chap. xyi ; Nicolas, Études philotophiquei9ur le chrittianiitHe, 1'* part., liv. i, chap. m,] u.
vives jouissances, et que rien de périssable, rien de ce qui passe ne peut combler le vide de son cœur. Écoutez un bomme dont l'intelligence voulait nier l'immortalité de l'âme, et voyez comme un cri d'immortalité s'échappe malgré lui du fond de sa nature tourmentée. « Ma situation est douce, et je mène une triste vie. Je suis ici on ne peut mieux, libre, tranquille, bien portant, sans affaires, indifférent sur l'avenir dont je n'attends rien, et perdant sans peine le passé dont je n'ai pas joui...; mais il y a dans moi une inquiétude qui ne me quittera pas; c'est un besoin que je ne connais pas, que je ne conçois pas, qui me commande, qui m'absorbe, qui m'emporte au-delà des
êtres périssables II me faut des illusions sans bornes,
qui s'éloignent pour me tromper toujours : que m'importe ce qui peut finir?... L'heure qui arrivera dans soixante années est là tout auprès de moi. Je n'aime point ce qui se prépare, s'approche, arrive, et n'est plus... Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin qui soit toujours devant moi, plus grande que mon attente elle-même, plus grande que tout ce qui passe (i). »
L'ordre moral proclame avec non moins de force le dogme de l'immortalité de l'âme. Je me bornerai à une seule considération. Il y a une différence essentielle entre le bien et le mal, entre le vice et la vertu. L'homme vertueux doit être récompensé, et le coupable puni ; et la justice veut que les récompenses et les châtiments soient rigoureusement proportionnés à la valeur morale des ac-
(I) Obennann, p. 83, éd. Charpentier.
lions. Ce sont là des idées qui s'imposent nécessairement à notre esprit, et qui sont le fond de Tordre moral. Or n'est-il pas manifeste que cela ne se réalise point durant le cours de cette vie? N'est-il pas trop visible que le bonheur n'est pas toujours le partage de la vertu? Ne voyonsnous pas le juste soumis comme le coupable à ces misères générales qui sont le triste lot de l'humanité tout entière, comme les infirmités, les maladies, les contre-temps de tout genre? N'arrive-t-il pas même fréquemment que le juste est opprimé et persécuté par le coupable? Que deviendrait donc la justice, que deviendrait l'ordre moral s'il n'y avait pas une autre vie où tout rentre dans l'ordre? « Quand, dit J.-J. Rousseau, je n'aurais d'autre preuve de l'immortalité de l'âme que le triomphe du méchant et l'oppression du juste dans ce monde, cela seul m'empêcherait d'en douter. Une contradiction si manifeste, une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle me forcerait de la résoudre; je me dirais : tout ne finit pas pour moi avec la vie, tout rentre dans l'ordre à la mort. » Et d'ailleurs, sans l'immortalité de l'âme, quelle proportion y aurait-il entre les peines et les récompenses et la valeur morale des actes posés par le méchant et par le juste? Certes l'homme de bien est en général beaucoup plus heureux que le méchant, même en ce monde ; mais ôtez-lui l'espérance d'un monde meilleur, supprimez la pensée de la vie future, et vous aurez tari du même coup la source des principales jouissances de la vertu. D'un autre côté, sans la vie future, n'est-il pas évident que le remords n'est plus qu'une inexplicable folie?