‹ Les domes catholiques exposés, prouvées et vengés attaques de l ..., Volume 1Chapitre 38 sur 42 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Umté de Tespèce humaine.

Nous ne dirons que quelques mots sur ce sujet; ce sera le complément naturel de ce que nous avons établTsijr rétat primitif de Thumanité.

Suivant l'enseignement catholique^ il n'y eut à l'origine qu'un seul homme et une seule femme, et toutes les races humaines sont sorties d'Adam et d'Eve, dont l'union fut bénie et consacrée par Dieu lui-même. II n'y a qu'une seule espèce humaine; l'humanité tout entière ne forme qu'une grande famille dont tous les membres sont issus du même père et de la même mère : l'homme au teint noir ou olivâtre comme l'homme au teint blanc, l'habitant de l'Océanie, de l'Afrique, de l'Amérique, comme celui de l'Europe et de l'Asie, tous dérivent d'une souche unique, ce sont autant de rameaux d'un même tronc. Le christianisme tout entier s'appuie sur ce grand dogme de l'unité de l'espèce humaine. '

L'incroyance a tenté de nier ou du moins d'obscurcir cet article de la foi chrétienne. « Les naturalistes de l'école voltairienne, dit M. l'abbé de Valroger, ont soutenu que les nombreuses variétés de notre espèce n'avaient

pu se produire dans une famille unique, et qu'il fallait admettre par conséquent plusieurs races primitives, aborigènes ou autochtones. Enseigner ouvertement cette dernière opinion, ce serait se mettre en opposition flagrante avec le christianisme, qui appuie sur Tunité originaire de notre espèce deux de ses dogmes fondamentaux, le dogme de la fraternité universelle et le dogme du péché originel. D'ailleurs, avec un mélange incohérent d'aborigènes éclos de la vase ou engendrés du singe, on s'explique malaisément cette unité profonde de langage, de mœurs, de traditions, qui devient chaque'jour plus évidente, à mesure que le progrès de la Philologie comparée, de l'histoire et des sciences naturelles nous fait pénétrer au-delà des variétés extérieures et superficielles. Que faire donc, pour servir la cause du rationalisme, sans trop se compromettre et sans s'exposer à des difficultés inextricables? — Eliminer cette question, en déclarant qu'elle est au fond plus embairassante qu'importante (i). »

C'est ce que font aujourd'hui les rationalistes les plus prudents. Écoutons le chef de l'Éclectisme français : « N'y a-t-il qu'un peuple primitif, c'est-à-dire une seule race, et par conséquent une seule langue, une seule religion, une seule philosophie, qui, sorties d'un seul centre et d'un foyer unique, se répandent successivement sur toute la face du globe; de telle sorte que la civilisation se fasse par voie de communication, et que l'histoire entière ne soit qu'une tradition; ou bien, l'histoire n'a-t-elle

(1) Études critiques sur le rationalisme contemporain, chap. it, § ii, p. 235.

d'autre fond que là nature humaine, la nature qui nous est commune à tous, et qui partout la même, mais partout modifiée, se développe partout avec ses harmonies et ses différences? Telle est la première question que rencontre sur son chemin la philosophie de Thistoire ; selon moi, cette question est encore plm embarrassante qu'importante (i). »

Quoi qu'en dise M. Cousin, cette question ne nous paraît pas sans importance pour la philosophie de l'histoire ; il nous semble au contraire qu'elle domine toute la philosophie de l'histoire. Et il est de fait que l'antagonisme qui divise les croyants et les incroyants dans l'appréciation de l'histoire générale de l'humanité, a son point de départ dans la manière diverse dont ils résolvent cette première question. M. Cousin le sait aussi bien que nous ; mais il craint, en se prononçant ouvertement, de se jeter dans des difficultés dont il pourrait ne pas sortir avec trop d'honneur, et voilà pourquoi il écarte la question tout en laissant percer le peu de sympathie que lui inspire le dogme chrétien.

Deux ordres de faits ont paru offrir des arguments quelque peu sérieux contre le dogme de l'unité de l'espèce humaine, savoir : ces différences profondes qui se remarquent entre les ,di verses races qui peuplent le globe ; puis cette infinie variété de langues que l'on observe chez les différents peuples. Nous dirons quelques mots de ces deux points.

Et d'abord les différences corporelles qui séparent cer-

(1) Introd. à Vhist. de la philos., 9« leç.

taines races humaines aatorisent-elies à conclure que ces . races n'ont pas eu la même souche et qu'ainsi elles n'appartiennent pas à la même espèce?

Pour plus de clarté, commençons par définir nettement les termes. Qu'est-ce donc que Vespèceî qu'est-ce qui la constitue essentiellement? *<c«On appelle espèces, en histoire naturelle, les êtres qui se continuent dans le temps et l'espace, en produisant par la génération des individus qui leur ressemblent. Toutefois les descendants ne sont pas tellement conformes à leurs ancêtres, qu'ils leur soient semblables comme le sont entre eux des caractères typographiques coulés dans un même naoule. Ils sont susceptibles d'éprouver, par des causes inconnues, de légères modifications dans les formes et dans les couleurs, qui les distinguent d'abord comme individus. — Mais lorsque ces modifications sont de nature à changer notablement la forme de l'animal, elles donnent lieu à ce qu'on appelle variétés de Fespèce; et si les caractères de ces variétés se conservent, par la génération, dans les individus qui en proviennent, ils constituent alors ce qu'on nomme races; exemple : Tespèce cheval renferme un grand nombre de races; VAndalou, V Anglais, V Allemand, etc., sont des races, connues de tout le monde (i). »

» Buffon, dit M. Flourens, définit l'espèce « une succession constante d'individus semblables et qui se reproduisent (â). » par où il mêle deux choses distinctes, le fait

(1) Forichon, De Vorigine de Vhomme et de Yunité de Vespèce humaine, chap. II. Louvain, 1844.

(2) OEuvrei de Buffon, t. iY,p. 386 de Tédition, in-4«», de rimprimerio royale.

de la reproduction et celui de la ressemblance. Or, il avait déjà remarqué, et fort judicieusement, que la comparaison de la ressemblance n'est qu'une idée accessoire. Reste donc le fait de la reproduction, et par conséquent l'espèce n'est, pour lui, que la succession des individws qui se reproduisent. » — « M. Cuvier, poursuit M. Flourens, définit aussi l'espèce : < La réunion des individus descendus l'un de l'autre ou de parents communs. » L'espèce n'est donc pour M. Cuvier, comme pour Buffon, que la succession des individus qui se reproduisent et se perpétuent. — Voilà donc Yespèce définie par le fait : l'espèce est la succession des individus qui se reproduisent (i). »

Les savants les plus compétents en cette matière s'accordent à assigner pour caractère propre de l'espèce la succession par la génération. Et l'on n'entend pas ici une succession bornée, s'arrêtant après quelques générations, mais une succession continue. M. Flourens, voulant marquer la différence qui sépare l'espèce du genre, s'exprime ainsi : a Que deux individus, mâle et femelle, semblables entre eux, se mêlent, produisent, et que leur produit soit susceptible à son tour de se reproduire, et voilà l'espèce : la succession des individus qui se reproduisent et se perpétuent. A côté de ce premier fait, que deux individus, mâle et femelle, moins semblables entre eux que n'étaienf les deux précédents, se mêlent, produisent, et que leur produit soit infécond, ou immédiatement, ou après quel-

(1) Cuvier. Histoire de ses travaux par P. Flourens, secret, perpét. de Tacad. royale des sciences (Institut de France), p. 297-298. Paris, 1843.

ques générations, et voilà le genre. Le caractère de l'espèce est la fécondité qui se perpétue, le caractère du genre est la fécondité bornée. La génération donne donc ainsi les espèces par la fécondité qui se perpétue, et les genres par la fécondité bornée, (i). »

La fécondité continue, voilà donc le vrai caractère de l'espèce. Dès que des individus présentent ce caractère, quelle que soit d'ailleurs leur dissemblance, la science nous oblige de déclarer qu'ils sont de la même espèce.

Appliquons maintenant ces notions générales à la question de l'unité de l'espèce humaine.

L'homme appartient par son corps au genre animal, et il est soumis, sous ce rapport, aux lois générales qui régissent les animaux. Mais pourtant il ne faut jamais oublier que, même au point de vue de l'organisme, il n'est pas un pur animal, et que dans Tappréciation même de sa nature matérielle, on doit toujours tenir compte de sa vie intellectuelle et morale : celle-ci exerce sur l'organisme une influence inconnue dans les limites du règne purement animal. Cette remarque faite, abordons immédiatement la question que la science incroyante a voulu résoudre contre nous.

Les principales races dont se compose aujourd'hui le genre humain sont-elles de simples variétés maintenues par la génération, c'est-à-dire des races proprement dites, ou bien sont-elles des espèces ayant une origine distincte? LeP.Lacordaire me semble avoir résumé avec beaucoup desagacité ce que l'observation et la science permettent d'aflSrmer à cet

(\)Ibid. p. 298-299.

égard, et il Ta fait avec son éloquence accoutumée ; je le laisserai parler à ma place. « Il est incontestable, dit-il, que des variétés sensibles s'introduisent dans des êtres de même genre et de même lignée; c'est le résultat de deux forces qui retiennent la vie dans un juste équilibre, la spontanéité et l'immutabilité. Sans la spontanéité, c'est-à-dire sans un mouvement propre et original, les êtres demeureraient dans le moule monotone d'une uniformité ingrate ; sans l'immutabilité, ils perdraient sous le coup de leur action individuelle le type de leur vraie organisation. Ils sont donc à la fois libres et contenus ; ils se modifient sans se dénaturer. Telle est la cause de ces changements de physionomie qui ne portent aucun nom lorsqu'ils ne se perpétuent pas, et qui s'appellent des variétés lorsqu'ils sont assez forts pour se transmettre et se maintenir. Car, de même que la forme primitive de l'être vivant résiste à toutes les mutations, la forme secondaire ou acquise peut participer aussi de ce privilège lorsque les causes qui l'ont produite se sont invétérées et ont passé en quelque sorte jusqu'aux i racines de la vie. Le père ou la mère, et quelquefois tous les deux ensemble, communiquent à leurs enfants les traits et l'expression qu'ils ont euxmêmes reçus de leurs auteurs. Si ce vestige héréditaire disparait promptement dans les familles de peu de distinction, il acquiert une persistance opiniâtre dans les races plus fortement trempées, qui veillent davantage sur leur sang. Il est surtout remarquable dans la physionomie particulière à chaque peuple, quelque rapprochement de climat et de mœurs qu'il y ait entre eux. Le Français, l'Anglais, l'Allemand, l'Italien, l'Espagnol, qui se touchent

sur un sol de peu d'étendue, qui s'abreuvent des mêmes eaux et du même soleil» qui adorent le même Dieu, qui ont été mêlés par une communion ininterrompue de douze à quatorze siècles, tous ces peuples ont un type de figure qui leur est personnel, et qui les fait reconnaître à l'instant par Tobservateur le moins attentif. S'il en est ainsi entre des corps de nation soumis à l'influence d'éléments communs, que sera-ce de ceux que séparent la distance, la lumière, la. chaleur, la nourriture, les croyances, les habitudes^ toutes les causes enfin matérielles et spirituelles qui agissent sur la vie et y déterminent de profondes modifications? Et si la dissemblance de deux peuples européens n'accuse pas la diversité de leur première origine, comment la dissemblance du nègre et du blanc accuserait-elle autre chose que la diversité de leur histoire religieuse, politique et naturelle? Ce qui fait Thomme, c'est une âme intelligente unie à un corps doué de certaines proportions. Or le nègre n'a-t-il pas Tâme du blanc, et n'a-t-il pas son corps? Qui dira que l'âme du nègre n'est pas humaine, et que son corps n'est pas humain? Et si l'âme du nègre est humaine, si son corps est humain, n'est-ilri)as un homme? Et s'il est un homme, qui l'empêche d'avoir eu le même père que nous?

< Aussi, Messieurs, une loi physiologique, promulguée par l'illustre Cuvier, a décidé la question. Il est acquis à la science que tous les êtres vivants qui s'unissent entre eux, et dont la postérité demeure indéfiniment féconde, appartiennent à la même nature et remontent à une souche primordialement unique. Dieu n'a pas voulu, afin de maintenir les grandes ligues de la création, que les êtres

d'origine et de genre divers pussent, au moyen d'alliances capricieuses, confondre tous les sangs. S'il arrive que ce fait irrégulier se produise, il obtiendra bien de la fécondité trompée un premier résultat ; mais il n'ira pas plus loin, Tordre reprendra immédiatement son empire, et la stérilité punira le fruit d'un commerce réprouvé par la volonté du créateur. Or, messieurs, cet anathème n'atteint pas l'union du nègre et du blanc; leurs serments reçus au pied des mêmes autels, sous l'invocation du même Dieu, obtiennent dans une postérité indéfinie la gloire d'un acte légitime et saint. Bien plus, les deux sangs se reconnaissent; le plus pur élève à sa splendeur celui qui avait contracté une altération; de degré en degré, d'alliances en alliances, toute disparité s'évanouit, et les fils d'Adam se retrouvent comme il y a soixante siècles, dans les traits fraternels de leur père commun (i). »

Les individus appartenant aux races les plus diverses qui partagent la grande famille humaine s'unissent et se reproduisent; et la fécondité dont ils jouissent n'est pas une fécondité bornée, mais une fécondité continue : c'est là un fait que nul ne conteste. Donc tous les hommes sont de la même espèce, et il n'y a qu'une espèce humaine. Telle est la conclusion que proclame aujourd'hui la science.

Peut-être ne serait-il pas facile d'expliquer par les causes naturelles qui agissent aujourd'hui sur l'homme les dissemblances profondes qui séparent certaines races humaines; mais la raison ne nous autorise-t-elle pas à

(i) Conférences^ année 1848, De Vhomme en tant qu'être social.

supposer que, au sortir de la grande catastrophe qui bouleversa notre globe, les éléments durent exercer sur rbomme une action tout autre que celle qu*ils exercent dans rétat actuel? Cette observation est de Lacépède. c Les grandes variétés de l'espèce humaine, dit cet illustre naturaliste, ne sont pas un ouvrage récent des causes naturelles à l'influence desquelles Thomme est soumis, comme les causes secondaires qui consistent dans les maladies de la peau et les qualités des cheveux. Lorsque Tespèce humaine a été divisée en groupes fondamentaux, lorsque les différentes races ont commencé d'exister, l'action du climat était bien supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui. Elles ont été produites, ces races, à une époque tr.ès-rapprochée de la dernière catastrophe qui a bouleversé la surface du globe. Tous les éléments don t^ la réunion compose ce que nous appelons rinfltience du cHmat, présentaient, dans ces temps d'agitation et de désordre, une puissance bien supérieure à celle qu'ils peuvent manifester maintenant, où un calme d'un grand nombre de siècles a émoussé toutes les forces de la nature les unes par les autres, et enchaîné l'activité d'un grand nombre de substances par leur rapprochement, leur mélange et leurs combinaisons. A cette époque voisine de la destruction de la surface du globe, où les lois conservatrices étaient, pour ainsi dire, encore suspeddues, où chaque chose était, en quelque sorte, hors de sa place, les extrêmes étaient bien plus éloignés les uns des autres, les contrastes plus frappants, les changements plus soudains ; et c'est cette succession rapide des causes contraires, ou du moins irès-différenles, qui a

toujours fait éprouver aux êtres organisés les effets les plus marqués, les modifications les plus profondes, les altérations les plus durables. — Le climat a donc pu produire, dans le temps, les races de l'espèce humaine, comme il en produit encore les variétés du second ordre (i). »

Les conclusions des sciences naturelles n'offrent rien qui contredise le dogme de l'unité de l'espèce humaine, elles tendent plutôt ^ le confirmer.

Disons maintenant un mot de l'objection tirée de la diversité des langues.

Deptiis un certain nombre d'années, Tétude comparative des langues a fait des progrès vraiment merveilleux, et chaque jour encore cette belle science prend de nouveaux et remarquables accroissements. C*est une science nouvelle et dont le XIX® siècle peut être fier; car elle est appelée à jeter une lumière inattendue sur les origines des peuples et sur toute l'histoire de Thumanité. Les premiers résultats de la linguistique ne parurent pas favorables au dogme de l'unité primitive du langage. « Â la fin du dernier siècle, dit le cardinal Wiseman, les langues sans nombre graduellement découvertes diminuaient de beaucoup les probabilités que l'espèce humaine eût jamais possédé un langage commun; et dans le même temps, certains rapports généralement àdmjs, des analo-

(1) Lacépède, ap. De Rouen, Bacon d*Alvimarc, Recueil de réfutations des principales objections tirées des sciences et dirigées contre les bases de la religion chrétienne par Vincrédnlité moderne, p. 245-244. Paris, 1843.

gies entre des idiomes déjà connus venant à se rompre» la philologie comparative semblait les dépouiller de toutes les preuves qu'elles eussent jamais été séparées d'une souche commune. Chaque nouvelle découverte semblait augmenter cette perplexité, et notre science doit avoir alors présenté à un observateur religieux l'apparence d'une étude qui s'éloignait de plus en plus des saines doctrines, et ne faisait qu'encourager des spéculations audacieuses ou de dangereuses conjectures (i). » Mais à mesure que la science avançait, bien des langues qui avaient paru d'abord très-opposées se rapprochèrent; et la lumière pénétrant peu à peu ce chaos de matériaux amoncelés par les collecteurs, des affinités, qui avaient échappé ou n'avaient été que vaguement aperçues, se révélèrent bientôt avec tous les caractères d'une irrécusable évidence. « On trouva, dit le savant auteur que je viens de nommer, que des rapports nouveaux et importants existaient entre les langages, de manière à pouvoir combiner en grandes divisions ou groupes les idiomes de nation dont aucune autre recherche n'aurait pu faire voir la connexion. On trouva que les dialectes teutoniques recevaient une lumière considérable du langage persan ; que le latin avait des points de contact remarquables avec les idiomes russes et sclavons, et que la théorie des verbes grecs en (tc ne pouvait être bien comprise sans avoir recours à leurs parallèles dans la grammaire sanskrite ou indienne. Enfin il fut clairement démontré qu'une

(1) Discourt $ur les rapports entre la science et la religion révélée, l«disc.

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seule langue, dans Tacception essentielle de ce mot, s'étendait sur une portion considérable de l'Europe et de l'Asie, et, traversant par une large zone de Geylan à l'Islande, serrait par un lien d'unité des nations professant les religions les plus inconciliables, possédant les institutions les plus dissemblables et ne présentant qu'une légère ressemblance de cquleur et de physionomie. La langue, ou plutôt la famille de langues dont je viens d'esquisser la marche, a reçu le nom d'indo-européenne (i). »

On ne tarda pas non plus à constater des liens étroits entre la famille indo-européenne et la famille sémitique; et je ne crois pas qu'aujourd'hui il y ait un seul linguiste quelque peu sérieux qui ne reconnaisse et ne proclame l'affinité de l'hébreu et du sanscrit. Gesenius, dans son dictionnaire hébraïque, a déjà montré par de nombreux et notables exemples la profonde affinité de ces deux langues (2). Depuis lors des travaux spéciaux et plus décisifs ont été exécutés sur ce sujet, et l'on peut dire à présent que l'affinité des deux grandes familles indo-européenne et sémitique est un fait scientifiquement démontré.

Quant au copte ou à l'ancien égyptien, il présente tant de rapports avec l'hébreu qu'il semble devoir être regardé comme une branche de la famille sémitique.

Il n'est plus permis non plus de considérer les langues

(!) Wiseman, loc, cit.

(2) Je parle de Tédition latine de ce dictionnaire, publiée à Leipzig en 1835 sous ce titre: Lexicon manuale hebraicum et chaldaicum in Vêtent Tettamenti Hbro$.

derAmérique comme des idiomes autochtones et ne se rattachant par aucun lien aux langues de l'Asie. Alexandre de Humboldt, qne ses savantes recherches sur les langues et les monuments de TAmérique ont justement illustré, ne craint pas de s'exprimer ainsi sur l'affinité générale des langues, a Quelque, isolés que certains langages puiss^t d'abord paraître..., tous ont une analogie entre eux; et leurs nombreux rapports s'apercevront plus facilement à proportion que l'histoire philosophique des nations et l'étude des langues approcheront de la perfection (i). »

Assurément la linguistique est loin d'avoir parcouru la carrière immense qui lui est ouverte, elle est loin encore d'être arrivée à son terme ; il reste bien des idiomes à étudier ; mais cette magnifique science est assez avancée aujourd'hui pour qu'il soit permis d'affirmer que plus elle marchera, plus l'affinité intime de toutes les langues apparaîtra, plus l'unité originelle de la grande famille humaine se dégagera des nuages dont une science superficielle a voulu l'envelopper.

Le savant cardinal Wiseman, après avoir esquissé l'histoire des travaux de la linguistique, caractérise en ces termes les vicissitudes, les progrès et les résultats de cette science au sujet de la grande question qui nous occupe : « Arrivés jusqu'ici, jetons pour un moment nos regjards en arrière pour voir la connexité de notre étude avec les livres saints. D'après la simple esquisse historique. que je vous ai tracée, il paraît que le premier mouvement était plus propre à inspirer des alarmes que de la con-

(1) Àp. Klaproth, JLsiapolyglotta, p. vi.

fiance; d'autant plus que par là se trouvait brisée la grande chaîne que Ton supposait anciennement lier toutes les langues entre elles. Et pendant quelque temps le mouvement continua, de plus en plus divisant et démembrant, et par conséquent, selon toute apparence, toujours élargissant la brèche entre la science et l'histoire sacrée. En suivant le progrès, on commença à découvrir de nouvelles afiinités où l'on en soupçonnait le moins, jusqu'à ce que par degrés plusieurs langages commencèrent à se grouper et à se classer en grandes familles auxquelles on reconnut une origine commune. Alors de nouvelles recherches diminuèrent graduellement le nombre des langues indépendantes, et étendirent, par conséquent, les limites du terrain des plus grandes masses. A la fin, quand ce champ paraissait presque épuisé, une nouvelle classe de recherches a réussi, autant qu'on Ta essayée, à prouver des affinités extraordinaires entre ces familles; afiinités existant dans le caractère même et l'essence de chaque langue, tellement qu'aucune d'elles n'aurait jamais pu exister sans ces éléments, sur lesquels était fondée la ressemblance. Or, comme ceci exclut toute idée que l'une ait pu faire des emprunts à l'autre, comme ils ne peuvent pas avoir pris naissance dans chacune par un procédé indépendant, et comme les différences radicales parmi les langues défendent de les considérer comme des dialectes ou des rejetons Tune de l'autre, nous sommes amenés forcément à cette conclusion, que, d'un côté, ces langages doivent avoir été originairement réunis en un seul, d'où ils ont tiré ces éléments communs et essentiels à chacun d'eux; et d'un autre côté, que la séparation

entre eux qui a détruit d'autres éléments de ressemblance, non moins importants, ne peut pas avoir pour cause une séparation graduelle ou un développement individuel : car ces deux cas nous les avons exclus depuis longtemps; mais cette cause est une force active, violente, extraordinaire, suffisant seule pour concilier les apparences de conflit, et pour expliquer d'un même coup les ressemblances et les différences. Il serait difficile, il me semble, de dire quel degré de plus pourrait exiger le sceptique le plus insatiable ou le plus déraisonnable, pour amener les résultats de la science en accord intime avec le récit de l'Écriture (i). »

Nous sommes donc en droit de conclure que les objections tirées et de la variété des langues et de la diversité des races contre le dogme de l'unité de l'espèce humaine sont dénuées de toute valeur. La pbysiolo^e et la linguistique, bien loin d'infirmer ce dogme, eu paraissent au contraire une éclatante confirmation.

Au reste comprend-on que le rationalisme, qui se fait gloire de proclamer avec nous, et parfois même plus haut que nous, la fraternité universelle des peuples, cherche à lui enlever sa base naturelle en combattant la doctrine qui nous montre tous les hommes issus du même père et de la même mère? N'est-ce pas là vouloir renverser d'une main ce qu'on élève de l'autre? « Arrière donc, nous écrierons-nons avec le P. Lacordaire, ces tentatives honteuses d'une science fratricide ! Arrière les voix qui ne respectent pas l'inviolable unité du genre humain ! Saluons

(1) Diteours, etc., II« dtic.

plutôt, chrétiens, saluons de loin, la face tournée vers tous les vents du ciel, nos frères dispersés par la tempête sur des rivages si divers. Nous qui avons le mieux conservé l'incarnat primitif de notre création, qui avons reçu avec une plus douce influence de la lumière naturelle un meilleur partage de la lumière incréée ; nous, les aînés de la vérité et de la civilisation, saluons nos frères que nous n'avons précédés que pour les conduire, que nous n'avons surpassés que pour qu'ils nous égalent un jour. Saluons en eux notre unité passée et notre unité future, l'unité que nous avions en Adam et celle qui nous attend en DiQu. Touchons la main du Malais et du Mongol ; touchons la main du nègre ; touchons la main du pauvre et du lépreux. Tous ensemble, unissant nos biens et nos maux dans une immense et sincère fraternité, allons à Dieu, notre premier père. Allons à Dieu qui nous a préparés du même limon, qui nous a vivifiés du même souffle, qui nous a pénétrés du même esprit, qui nous a donné la même parole (i). »

(1) Loi. cit.

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