CHAPITRE III
Considérations rationnelles sur la doctrine catholique et sur la doctrine rationaliste.
Lorsqu'on admet un Dieu infiniment bon et infiniment sage, auteur du monde, cause parfaite de tout ce qui existe, rien de plus rationnel que Tétat où la doctrine catholique nous montre le premier homme. L'homme est le chefd'œuvre de la création, et tandis qu'autour de lui tout est harmonieux et pur, tandis que dans le reste de la création tous les êtres, obéissant aux lois de leur nature, accomplissent leur destinée et forment ainsi cet ordre merveilleux qui proclame si magnifiquement la sagesse du créateur, l'hommq seul, lui le roi de ce monde terrestre, eût été créé dans un état de désordre, de trouble, de confusion ! Il est le seul être raisonnable de la création, c'est donc à lui qu'il appartient de rapporter à Dieu les autres créatures, incapables de s'élever par elles-mêmes jusqu'à leur commun auteur; et Ton voudrait qu'il fût créé dans l'ignorance de Dieu, qu'il ne connût clairement ni ce souverain Auteur de toutes choses, ni les liens qui le rattachent à lui, ni les devoirs qui en découlent! On voudrait
que rhomme, ce chef-d'œuvre de la sagesse et de la bonté de Dieu, au sortir des mains de son auteur, ne sût ni d'où il vient, ni ou il va, ni quelle mission il a à remplir sur cette terre ! En vérité quel est donc l'esprit assez fort pour dévorer de pareilles absurdités?
Il.suflit de consulter la raison pour comprendre aussitôt que, si Dieu est l'auteur du monde, il a dû, dès l'origine, révéler à l'homme toutes les vérités qu'il lui importait de connaître. Il y a plus, Tétat de perfection surnaturel où, suivant l'enseignement catholique, le premier homme fut élevé, nous semble répondre merveilleusement à toutes les idées de la raison. Assurément cet état surnaturel n'é-* tait point dû à l'homme, il n'était point, comme l'a enseigné Baïus, une suite nécessaire de la nature humaine ; c'était une perfection gratuitement surajoutée à la nature, un don de la grâce auquel la nature ne pouvait pas prétendre. Mais d'un autre côté, combien cet état nous parait conforme à la sagesse et à la bonté de Dieu ! L'homme .est sa créature de prédilection : quoi d'étonnant que Dieu se plaise à lui prodiguer des marques particulières de son amour et que, non content de lui donner, comme aux autres ouvrages de ses mains, une nature intègre et parfaite, il veuille encore l'enrichir de dons spéciaux qui relèvent, l'ennoblissent et là fassent entrer avec lui dans des rapports d'intimité et de félicité qui la surpassent in^ finiment? Ne convenait-il pas à la sagesse et à la bonté de Dieu de s'attacher l'homme par des liens plus étroits et plus élevés que ceux de la nature, par les liens de la grâce et de l'amitié? De cette manière, d'une part Dieu rapprochait l'homme de lui-même autant que la distance
qui sépare la créature du créateur le ;iiii permettait; et d'autre part, ce rapprochement étant non la suite de la nature, mais un don de la grâce, la dépendance de la créature vis-à-vis du créateur apparaissait plus profonde et plus éclatante. Et c'est ainsi que Fétat surnaturel de l'homme primitif se révèle à notre esprft comme le chefd'œuvre de la sagesse et de la bonté de Dieu.
Le rationalisme, je le sais, ne veut point entendre parler d'un état surnaturel, il le reprousse à priori au nom de la philosophie. Je n'ai pas envie de discuter longue* ment sur ce sujet. Mais quelles idées y a-t-il donc dans la raison contre cette élévation surnaturelle de l'homme? Où sont les idées qui s'opposent à ces relations plus affectueuses et^ plus douces, à cette union plus intime, à ce commerce plus divin de l'homme avec Dieu? Après avoir constitué l'homme dans l'intégrité de ses facultés naturelles, facultés nécessairement linies, bornées, limitées, pourquoi Dieu ne pourrait-il plus rien, et de quel droit lui défendrez-vous de jeter un nouveau regard d'amour sur cette créature pour verser en elle des dons d'un ordre plus élevé? Vous m'opposez les grands principes de l'indépendance et de la dignité de l'homme? Qu'est-ce à dire, et que me parlez-vous d'indépendance et de dignité? L'homme n'est-il donc pas une créature, et toute créature n'est-elle pas dans une dépendance essentielle et complète du créateur? Et la dignité de l'homme, d'où vientelle sinon de ce qu'il a reçu du principe et de la source première de toute dignité, de la dignité par essence, de Dieu lui-même? Mais s'il en est ainsi, la dignité de l'homme ne s'accroftra-t-elle pas à mesure qu'il sera plus
étroitement uni à Dieu? Ne voyez-vous donc pas que vos raisonnements renversent la raison, et que vous prenez pour un abaissement et une humiliation de la nature humaine ce qui en est en réalité la plus étonnante et la plus admirable exaltation?
Ah ! je crois connaître la source de toutes ces négations dont Tordre surnaturel est Tobjet, et qui ne s'appuient quç sur des puérilités ou des contradictions. Pourquoi ne le dirions-nous pas? Il y a dans le rationalisme une secrète et profonde antipathie contre Dieu; le rationalisme n'aime point Dieu et il en a peur, voilà la véritable source de toutes ces déclamations souvent si peu philosophiques contre Tordre religieux et surnaturel. Sans doute on ne s'avoue pas à soi-même cette antipathie, cette peur dont je parle, on n'ose pas se Tavouer, parce que Tintelligence y répugne; mais au fond ce sentiment est très-réel, et c'est sous son inspiration qu'on écrit et qu'on parle. Aussi voyez avec quel soin tous les rationalistes, ceux mêmes qui admettent avec nous l'existence d'un Dieu personnel et créateur du monde, cherchent à Técarter le plus possible du domaine de la création ; voyez comme ils s'ingénient à faire à Dieu la part la plus petite possible; comment enfin ils cherchent à se passer de lui! Ils semblent craindre de prononcer son nom, ou, s'ils le prononcent, ils le font à la dérobée et pour l'acquit de leur conscience, sauf à se remettre sur-le-champ à expliquer toutes choses comme si Dieu n'avait rien à y voir et comme si elles étaient complètement soustraites à son action. Bien des fois, en lisant les écrits des rationalistes les plus sérieux et les plus honorables, de ces rationa-
listes qui semblent défendre avec nous les grands dogmes de la religion naturelle, je me suis surpris à me demander si, dans leur système, Dieu n*était pas un horsd*œuvre. Le Dieu qu'ils proclament n'exerce presque aucune action sur le monde, il est étranger à la vie de l'humanité; la vérité et Terreur, le bien et le mal, le bonheur et le malheur de Thomme le trouvent indifférent; c'est assez pour lui d'avoir produit le monde ; désormais il n'a plus à s'occuper de rien, tout doit marcher de soi* même, et il faut que chaque créature se suffise. Semblable à ces monarques de l'antique Orient qui coulaient leurs jours retirés dans les plus secrètes profondeurs de leurs palais, le Dieu du rationalisme est relégué, loin de son ouvrage, par delà tous les mondes, sur un trône solitaire où il demeuie éternellement plongé dans les délices d'une immobilité à laquelle rien ne l'arrachera plus. Franchement, j'avoue ne pas trop comprendre un Dieu pareil, et je ne sais quel esprit sincère pourrait se permettre d'altérer à ce point les trais du Dieu vivant et véritable sans cette peur secrète qui trahit l'intelligence et l'empêche de voir. Autant vaudrait nier Dieu que d'en admettre un à qui l'on défende d'agir. C'est là qu'aboutit le rationalisme.
Écoutez ces remarquables paroles de M. Guizot : « Quelle est, au fond et religieusement parlant, la question suprême qui préoccupe aujourd'hui les esprits? C'est la question posée entre ceux qui reconnaissent et ceux qui ne reconnaissent pas un ordre surnaturel, certain et souverain, quoique impénétrable à la raison humaine; la question posée, pour appeler les choses par leur nom.
entre le supematuralisme (i) et le rationalisme. D'un côté, les iûcrédules, les panthéistes, les sceptiques de toute sorte, les purs rationalistes; de l'autre, les chrétiens. Parmi les premiers, les meilleurs laissent subsister, dans le monde et dans Tâme humaine, la statue de Dieu, s'il est permis de se servir d'une telle expression, mais la statue seulement, une image, un marbre. Dieu lui-même n'y est plus. Les chrétiens seuls ont le Dieu vivant (2). > Voilà la vérité. Les meilleurs d'entre les rationalistes ne conservent que la statue de Dieu, un Dieu sans vie, puisqu'ils lui refusent à peu près toute action et sur le monde en général et sur l'homme en particulier.
On comprend ainsi combien l'hypothèse rationaliste sur l'état primitif de l'humanité est insoutenable aux yeux d'une saine philosophie; on voit jusqu'où doit logiquement conduire la négation obstinée de l'ordre surnaturel. Mais quittons les hauteurs de la métaphysique et descendons sur le terrain de l'observation et des faits ; c'est là surtout que la faiblesse de l'hypothèse rationaliste frappera tous les regards, même les moins attentifs.
Le rationalisme nie la révélation primitive et prétend que l'homme, créé avec la seule faculté de connaître, a dû se développer de lui-même. Le déisme du xvm"^ siècle soutenait la même thèse. Suffisance absolue de la raison, inutilité complète de toute révélation divine, voilà quel
(i) n me semble que le génie de la langue française demande qu'on dise, non pas mpematuralisme, mais sumatujralisme, comme on dit ntrnaturel et non supematureL
{iy Méditations et études morales^ préface, Paris, i852.
était le point départ des déistes ; et tel est aussi le principe au nom duquel le rationalisme attaque aujourd'hui encore la doctrine catholique. De part et d'autre on prétend que la religion naturelle, la seule qu'accepte la raison, n'a pas été révélée de Dieu au premier homme, mais découverte par la raison, et que, dans ses préceptes comme dans ses dogmes, elle relève uniquement de Tintelligence humaine; toute autorité extérieure est écartée. Il y a, sur ce point, entente parfaite entre les déistes et les rationalistes. Mais cette entente cesse du moment où il s'agit de l'application du principe. Le déisme ne craignait pas d'aflSrmer que la raison humaine aperçoit sur-le-champ et sans travail tout ce qu'il importe de connaître dans l'ordre moral et religieux ; aujourd'hui le rationalisme est, en général, infiniment plus réservé; il se borne à dire que l'homme est arrivé lentement, péniblement, après des siècles d'égarement et d'erreur, à la connaissance de la vérité. Le déisme, d'accord avec son principe sur la connaissance de la religion naturelle, accusait toutes les religions positives, et surtout le christianisme, d'avoir faussé, altéré, corrompu les principes de cette religion de la raison; le rationalisme contemporain proclame au contraire l'utilité et la nécessité des religions positives, il loue surtout le christianisme pour avoir mis à la portée de toutes les intelligences ce qu'il y a d'essentiel dans l'ordre moral et religieux. Toutefois il est bien entendu que le christianisme, pas plus que les autres religions positives, n'a rien de véritablement surnaturel, et n'est point le fait d'une révélation proprement dite. Je dois me borner ici à discuter le point de départ du
rationalisme. Un simple coup d*œil jeté sur Tbistoire de rhumanité et sur des faits qui se passent chaque jour encore sous nos yeux suffira pour faire justice de cette étrange théorie.
Et d'abord que présente, au point de vue moral et reli* gieux, i'hisioire du genre humain avant Jésus-Christ? Y voyons-nous les idées religieuses, grossières et in^ formes à Torigine, se développer et se perfectionner graduellement, jusqu'à ce qu'enfin, réalisant sans cesse de nouveaux progrès, elles atteignent cette plénitude et cette perfection qui éclatent dans le christianisme? Il me semble que nos apologistes du dernier siècle ont suffisamment mis à néant celte frivole hypothèse, et je ne comprends guère que des esprits sérieux puissent s'y arrêter encore. Leiand et Bergier ont démontré, par l'étude attentive des annales religieuses des peuples anciens, que la religion, loin de progresser, n'avait fait que s'altérer et se corrompre à mesure que les siècles s'ajoutaient aux siècles. L'histoire à la main, ils ont prouvé que chez aucune nation du monde les connaissances religieuses ne se présentaient comme le produit spontané de la raison humaine : chez tous les peuples païens, remarquent ces savants apologistes, la religion se montre à l'observateur avec un caractère entièrement opposé à celui qui se révèle dans le développement des sciences et des arts; tout marche, tout progresse, tout se perfectionne, tandis que les idées religieuses s'altèrent, se défigurent, se décomposent et finissent par ne plus otfîrir qu'un amas d'incohérentes erreurs. Si la religion était le fruitées investigations de l'esprit humain, n'aurait-elle
pas suivi une marche parallèle à celle des autres connais^ sances? Pourquoi cette opposition? Pourquoi ce contraste? Et si, durant un espace de quatre mille ans, la raison humaine, quoique cultivée et développée, n'a su que rétrograder en matièr>e de connaissances religieuses, de quel droit lui attribuerez-vous la découverte de ces quelques vérités qui brillent çà et là au milieu des ténèbres du paganisme? Ne serai t-*il pas plus logique de conclure que ces vérités, si mal gardées par Thomme, viennent d'une source plus haute que sa raison, et que le genre humain les doit à une révélation qui aura lui sur son berceau? C'est ainsi que raisonnent nos apologistes.
D'ailleurs, < toutes les traditions antiques, de Taven de M. Cousin, remontent à un âge oir Thomme, au sortir des mains de Dieu, en reçoit immédiatement toutes les lumières et toutes les vérités, bientôt obscurcies et corrompues par le temps et par la science incomplète des hommes. C'est l'âge d'or, c'est TEden que la poésie et la religion placent au début de l'histoire (i). » — Eh! ces traditions, communes à tous les peuples, n'cmi-elles donc aucune valeur? Ne méritent-elles aucune attention?
Les sages les plus illustres du paganisme ont généralement professé le plus profond respect pour l'antiquité : « Confucius, Platon, Aristote, Cicéron, tous les génies les plus élevés du monde païen ont célébré d'une voix unanime la sagesse de leurs pères. Le plus souvent, ils se donnent comme restaurateurs de l'antiquité plutôt que comme novateurs. Convaincus qu'on doit regarder k
(1) Itttrod. à Vhù$. de la philos. VII« leç.
meilleur comme le plus ancien (i), ils ont invoqué le témoignage des ancêtres à l'appui de ce qu'ils ont dit de plus sublime sur Dieu et sur les vérités religieuses (2). Ce respect pour l'antiquité ne serait-il pas absurde, si les philosophes que nous venons de citer n'avaient pas été convaincus que les premiers âges furent illustrés par la science des choses divines (3)? » — Tout concourt donc à établir et l'existence et la nécessité d'une révélation primitive, a La révélation faite aux premiers hommes, dit Bergier en résumant les arguments longuement développés dans son ouvrage, est donc établie par le fait et par les principes. Il est impossible qu'un Dieu sage et bon ait abandonné l'homme naissant à un guide aussi infidèle qu'est la raison, tyrannisée et obscurcie par les passions. Si elle continue à régarer dans les siècles même où elle devrait avoir acquis toute la perfection de l'âge mûr, qu'eût-elle fait dans son enfance, lorsque l'homme était encore sans expérience et sans culture?
« Cette révélation est prouvée par la marche des connaissances humaines; celles-ci se sont augmentées et perfectionnées avec le temps; la religion, au contraire, chez la plupart des peuples, a été plus pure dans leur origine que dans leurs progrès.
(i; Cicéron, Deîegibus, c.l6.
(2) Voir Platon, Lois^ liv. 4 ; item Phédon, — Cicéron, Tuscul. lib. i, c. 12; De ml, deor,, lib. m, c. 72 ; lib. ii, c. 2, et pfl««iOT.— Plutarquc, De hide et Osiride, — Aristote, De Mundo, c. 6.— Vie de Confucius, par le P. Âmiot, tom. xn Des Mémoires sur les chinois, p. 344.
<3) M. Tabbé Lefebve, Essai sur Vorigine, la nature et la chute de Vidolâtrie, dans le tome iy (p. 229), des Mémoires de la société littéraire de rUniversité de Loayain.
« Elle est attestée par les plus anciens monuments; tous nous renvoient, ou à des révélations immédiates, ou à une tradition qui se perd dans l'obscurité des premiers âges. Tous leç peuples ont cru que les premiers hommes avaient été instruits par la Divinité...
« Elle est confirmée par l'aveu des sages, des législateurs, des philosophes. Les uns se sont prétendus inspirés, parce qu'ils sentaient le besoin dé ce secours pour instruire solidement les hommes ; les autres ont avoué leur incertitude et les bornes de leurs lumières sur les choses qu'il est le plus important de connaître : ils ont rappelé les anciennes traditions sur un Dieu unique et créateur du monde, sur l'immortalité de l'âme et la vie future (i). »
Mais il n'est pas besoin d'en appeler au témoignage de Thistoire et d'invoquer les aveux, les traditions et la triste expérience du genre humain avant Jésus-Christ; il suffit, pour comprendre combien l'hypothèse du rationaliste est insoutenable, d'observer un instant la nature et les faits qui se passent constamment sous nos yeux. C'est au nom des droits prétendus de la [philosophie et de la raison que le rationalisme rejette la révélation primitive. Nous aimons beaucoup la philosophie ; mais nous n'aimons point cette philosophie toute d'imagination qui pose son trône dans les nuages, et, dédaignant de jamais s'abaisser jusqu'à l'humble région de la nature et des faits, ne vit que de phrases creuses et de mots sonores. Ne rou-
(!) Traité de la vraie religion, prem, part, chap. xn, récapitulation, § IV. Cf. Leland, Nouvelle démoMtra^ évangélique.
gissons pas de descendre à une modeste mais sérieuse observation de la nature, et voyons si réellement Tintelligence humaine se développe d'après les faciles procédés du rationalisme.
« II en est, a dit M. Cousin, du genre humain comme de rindividu. » J'accepte cette assimilation, qui d'ailleurs n'est pas contestable, et j'en conclus que le genre humain a, comme l'individu, commencé par être enseigné. La question est fort simple; il ne faut qu'un peu d'attention et de bonne foi pour la résoudre.
La nature humaine est essentiellement la même aujourd'hui que le lendemain de sa création ; nulle contestation sur ce point, nos adversaires le proclament avec nous. Or il est démontré que l'homme ne parvient à la connaissance des vérités morales et religieuses que par l'enseignement. Donc le premier homme a dû aussi être enseigné ; et comme il était seul encore de son espèce, il a dû recevoir cet enseignement de Dieu lui-même. La mineure de ce i*aisonnement étant prouvée, la conclusion que j'en tire est inattaquable ; et le rationalisme doit déposer les armes.
Notre époque peut se flatter d'avoir assis sur une base que nul choc n'ébranlera la plus grande découverte psychologique que présente l'histoire de la philosophie. L^observation a porté un regard attentif sur des faits peu remarqués auparavant (rhomme remarque si peu ce qui se passe en lui et autour de lui !), et l'étude de ces faits a révélé une loi de la nature que des préjugés de système peuvent encore faire contester durant un certain nombre d'années (c'est le sort de toutes les découvertes), mais qui
a pris place dans la science, et que dans un avenir peu éloigné tout philosophe sera contraint de reconnaître.
C*est une loi de la nature que la raison humaine entre en exercice et se développe par renseignement ; et celle loi ne souffre aucune exception.
Comment se révèlent et se constatent les lois de la nature? Par des faits universels, constants et invariables. Or n'est-ce point un fait universel, constant, invariable, que tout homme se développe par renseignement, par Tinstruction, par l'éducation qu'il reçoit de ses semblables? que tout homme commence par apprendre et le langage et les idées qu'il exprime? Où est, parmi nous, l'homme qui n'a pas débuté de la sorte? « La société, comme le disait très-bien, il y a quelque années, M. Bonnetty en défendant l'immortel M. Affre contre la critique de M. Saisset, la société- ne conserve, n'élève pas seulement le corps de l'homme par le lait de sa mère, elle élève encore son âme par le lait de la parole. Les rationalistes ferment les yeux sur cette époque solennelle de la vie, ils la suppriment, ilsannihilent ce lait de la parole aussi nécessaire que le lait matériel. Il ne s'agit pas de se perdre dans les théories et les suppositions, si l'homme peut ou ne peut pas inventer la parole ; en fait, en réalité, il ne l'invente jamais, il ne parle jamais que la langue de sa nourrice. Aucun rationaliste ne peut nier ce fait... Eh bien, voilà la théorie de l'origine des vérités par le langage; c'est la théorie de M«'' l'archevêque de Paris, ou plutôt c'est une théorie qui n'est ni de M»' l'archevêque, ni de M. de Bonald, ni de M. de Maistre; c^est la théorie
de Texpérience et des faits ; c'est la théorie naturelle («). » C'est là un fait qui est en dehors de toute discussion. Partout et toujours Thomme commence par apprendre; et c'est grâce à l'instruction que des esprits déjà cultivés lui donnent, que son intelligence entre en exercice, que sa raison se développe et acquiert peu à peu, avec le langage, la connaissance des vérités de l'ordre supra-sensible. C'est ainsi que la raison de nous tous s'est développée, et nous voyons chaque jour le même fait se répéter sous nos yeux. N'y aurait-il donc pas dans un fait aussi général et aussi constant la manifestation visible d'une loi de notre nature? Un fait pareil n'aurait-il aucune signification? Et pourquoi, s'il était dans la nature de l'homme de se développer spontanément, la nature nous montreraitelle invariablement le contraire? On l'avouera, s'il en était ainsi, la nature serait étrangement bizarre, et il faudrait ne plus parler de ses lois, mais de ses caprices. Parlons sérieusement. Le fait que nous venons de rappeler prouve que l'homme doit être enseigné, que telle est la loi de sa
(i) Annales de philosophie chrétienne, mars 1845.— M. Bounetty ai très4)ien constaté contre les rationalistes français le fait de la nécessité de renseignement, mais il nous semble avoir très-mal expliqué la raison de ce fait. La théorie qu'il a développée à diverses reprises dans les Annales de philosophie chrétienne n'est rien moins que philosophique, nous la tenons pour radicalement fausse et singulièrement dangereuse. M. Bon- D^ ^t trop étranger aux études véritablement philosophiques pour traiter avec fhiit de semblables questions. L'estimable directeur des Annales a bien mérité de la cause catholique en recueillant et en expliquant les récentes découvertes de la science sur les traditions religieuses des peuples anciens, mais nous croyons qu'aujourd'hui il compromet souvent cette môme cause en voulant résoudre des problèmes philosophiques dont les données lui échappent.
nature; et que, par conséquent, tout homme qui n'est pas enseigné est en dehors des conditions de développement que réclame sa nature. Aussi le rationalisme n'a-t-il ja* mais pu citer un seul exemple de développement tout à* fait spontané de la raison. Il n'y en a point. La loi que révèle ce fait universel et constant que personne ne conteste est tellement rigoureuse, qu'elle ne souffre aucune exception. Tout individu qui, pour une cause quelconque, a été soustrait à l'action de l'enseignement, est demeuré dans l'ignorance de Dieu, de la loi morale et de toutes les choses de l'ordre purement spirituel. Deux classes de faits nous semblent démontrer sans réplique la vérité de cette assertion.
D'abord il est constaté que des hommes, qui dès leur enfance avaient été isolés du commerce social et privés d'instruction, n'avaient en cet état aucune connaissance des vérités de Tordre supra-sensible. Et qu'on ne dise point que celte ignorance tenait chez eux à un vice d'organisation; car sitôt qu'ils furent rendus à la société, sitôt qu'ils reçurent l'enseignement, leur intelligence s'ouvrit, leur raison se développa, et ils acquirent des connaissances comme les autres hommes. Il est donc manifeste que l'ignorance où ils croupissaient auparavant n'avait d'autre cause que le défaut d'enseignement; ils se trouvaient dans un état contraire à la nature.
Un autre ordre de faits ndus est fourni par les sourdsmuets. Ces êtres disgraciés, encore qu'ils vivent au sein de la société, au milieu des lumières de notre civilisation, restent pourtant dépourvus de toute connaissance morale et religieuse» de toute connaissance vraiment rationnelle,
aussi longtemps qu'ils n'ont pas reçu un enseignement proportionné à leur misérable état. Ce point est placé aujourd'hui hors de toute contestation sérieuse, grâce à la publication d'une foule de documents sur l'état intellectuel de ces malheureux avant que l'instruction soit parvenue jusqu'à leur âme captive. Le spectacle de la vie sociale, les scènes de la famille, les cérémonies de la religion ne leur offrent point un enseignement véritable, parce que, n'en entendant pas l'expression^ ils n'en saisissent point le sens moral. « Vers la fin du dernier siècle, dit le P. Laçordaire, un prêtre français, touché du malheur de ces pauvres créatures qui naissent privées de la parole parce qu'elles naissent privées de l'ouïe, circonstance qui atteste encore l'étroite liaison du mystère de la parole avec le mystère d'un enseignement préalable ; un prêtre, dis-je, touché du sort des sourds-muets, consacra sa vie à les tirer de leur douloureuse solitude, en cherchant une expression de la pensée qui pût aller jusqu'à la leur, et arracher enfin de leur poitrine si longtemps fermée le secret de leur état intérieur. Il y parvint. La charité, plus ingénieuse que l'infortune, eut ce bonheur d'ouvrir les issues que la nature tenait fermées, et de verser en des âmes obscures et captives la lumière ineffable, quoique imparfaite, de la parole.
« Le bienfait était grand, la récompensele fut davantage. Dès qu'on put pénétrer dans ces Intelligences inconnues, l'investigation n'y découvrit rien qui ressemblât à une idée, je ne dis pas seulement à une idée morale et religieuse, mais à une idée métaphysique (i). Tout y était
(1) n faut entendre ici une idée dont on a conscience. Il y a des idées
image de ce qui tombe sous les sens, rien de ce qui tombe de plus haut dans l'esprit. La sensation y était prise en flagrant délit d'impuissance; que dis-je, la sensation? L'intelligence elle-même, quoique douée de la semence idéale de la vérité, quoique assistée de la révélation du monde sensible, l'intelligence apparaissait dans les sourds-muets à Tétat de stérilité. Des hommes déjà mûrs d'âge, nés dans notre civilisation, qui ne l'avaient jamais quittée, qui avaient assisté à toutes les scènes delà vie de famille et de la vie publique, qui avaient vu nos temples, nos prêtres, nos cérémonies, ces hommes, interrogés sur le travail intime de leurs convictions, ne savaient rien de Dieu, rien de l'âme, rien de la loi morale, rien d'aucun des principes généraux de l'esprit humain. Ils étaient à l'état purement instinctif. L'expérience a été répétée cent fois; cent fois elle a donné les mêmes résultats; c'est à peine si, dans la. multitude des documents publiés jusqu'à ce jour, on aperçoit quelques doutes ou quelques dissidences sur un fait aussi capital (2). »
C'est un fait sur lequel il ne nous semble plus possible d'élever le moindre doute, les sourds-muets, avant d'avoir reçu l'instruction, n'ont aucune notion distincte de Dieu ni de toutes les choses de Tordre purement spirituel ;
dans rîDtelligence du sourd-muet non instruit comme dans Tintelligence de Teufant ; mais ni le sourd-muet ni Tenfant ne remarquent ces idées, ni Tun ni Tautre n'en ont conscience. Ce n'est point l'instruction qui donne les idées générales et absolues, elle ne sert qu'à les faire remarquer et apercevoir d une manière claire et distiuéte. C'est ce que n'ont pas assez compris plusieurs écrivains caUioliques français qui se nomment aujourd'hui traditionalistes, (2) Conférences, XLIX« Conf, (1848).
mais dès qu'une intelligence déjà instruite a pu pénétrer jusqu'à la leur et s'est mise en contact avec elle, celle-ci entre en exercice, remarque les vérités qu'on lui montre et acquiert des connaissances proprement dites. D'o.ù il suit visiblement que la seule cause pour laquelle elle ne se développait pas auparavant, c'est qu'elle n'était pas enseignée. Donc, encore une fois, l'homme est un être enseigné, l'enseignement est une condition essentielle de son développement intellectuel, et partout où cette condition manque, ce développement n'a pas lieu (i). Je ne sais s'il est possible de constater d'une manière
(!) On peut consulter sur Tétat intellectuel des sourds-muets Touvrage suivant : Recherches sur les connaissances intellectuelles des sourdsmuets, etc. Louvain 1847. Cet ouvrage est composé en majeure partie de pièces et de dissertations dues k M. le professeur Ubaghs : notre estimable collègue résume en ces termes les conclusions qui lui paraissent résulter des faits que ce livre contient : < i° Indépendamment dé toute instruction Tintelligence humaine subsiste en elle-même, elle vit, elle est raisonnable en vertu de sa nature, et se distingue essentiellement du principe quel qu'il soit qui anime les brutes, même ceUes des classes les plus élevées. — 2°. L'intelligence humaine abandonnée k elle-même ne reste pas tout à fait inerte ou inactive ; elle pense, elle juge et raisonne ; mais cette activité est très-faible, très-bornée et k peu près stérile, aussi longtemps qu'eUe n'est pas aidée par des secours venant d'autrui. La. seule perception des choses sensibles ne suffit pas pour nous faire connaître leurs causes invisibles et la nature de ces causes. — 3<> Quelle que soit la perfection native de nos facultés intellectuelles, Thomme privé de toute instruction n'a aucune connaissance explicite des vérités religieuses ou morales qui constituent la loi .ou la religion naturelle. — 4» L'homme n'acquiert une véritable connaissance de ces vérités qu'k l'aide du langage, c^est-à-dire d*une langue exprimée oralement ou par écrit ou par des gestes, — 5<» Quelque restreint que soit le nombre de ses organes, fût-il réduit au seul sens du toucher, l'homme est susceptible d'éducation, et peut parvenir k Taide d'une instruction bien dirigée k la connaissance daire et distincte des vérités de la morale et de la religion. » Avertissement, p. vii-vni.
plus rigoureuse et plus évidente une loi de la nature. L'homme ne se développe point spontanément et de luimême, il faut qu'une raison déjà développée agisse sur celle qui ne Test pas encore; telle est la loi de la nature, et cette loi n'admet aucune exception.
S'il en est ainsi, nous sommes en droit de conclure que le premier homme a dû, comme nous, être enseigné, et que, par conséquent, la révélation placée par le catholicisme au berceau de l'humanité est absolument nécessaire pour expliquer l'origine des connaissances humaines. « Nul être fini, dit le*docteur Von Drey, ne se développe que par l'excitation et sous Tinfluence d'un autre être de même nature, ou du moins qui a avec lui certains rapports de ressemblance. Telle est la loi qui préside au développement de tous les êtres créés; telle est aussi la loi qu'une expérience de chaque jour nous révèle dans le développement de l'homme. C'est l'homme qui fait l'éducation de l'homme, c'est une raison déjà développée qui doit développer celle qui ne l'est point encore. Partant de cette loi universelle et constante, remontons au premier homme, appliquons-la à son^ développement religieux, et la révélation que la Bible rapporte comme fait revêtira pour nous le caractère de la nécessité. Le premier homme ne pouvait en effet atteindre à la connaissance de Dieu, ni en général à aucun développement intellectuel, sans l'action bienfaisante d'un être supérieur, de Dieu. Parvenus à notre insu à l'usage de la raison et sans cesse en rapport avec des hommes également formés qui agissent sur nous sans que nous nous en rendions compte, nous nous imaginons aisément que la raison humaine eût pu
se former et se développer spontanément en se contemplant et en se repliant sur elle-même, excitée par le spectacle (le la nature ; et de fait il fut un temps où Ton croyait ne devoir assigner d'autre cause au développement originaire des facultés intellectuelles de l'homme ; mais que ce point de vue était borné, et que l'on méconnaissait étrangement les véritables rapports des choses! Quoi! l'homme serait l'élève de la nature! Une institutrice irrationnelle chargée d'apprendre à un être raisonnable à faire entrer en exercice sa raison encore endormie!... La nature, qui obéit à Dieu sans le connaître, aurait dû révéler à l'homme la connaissance de son divin Créateur ! La chose est impossible. » — Le savant écrivain conclut que l'homme, étant raisonnable, intelligent et libre, n'a pu être développé que par l'action d'un être également raisonnable, intelligent et libre ; d'où il suit rigoureusement que le père du genre humain a dû recevoir de Dieu môme cette action nécessaire à l'acttuilisation de ses facultés : < Le premier homme n'avait point à ses côtés un autre homme, il avait donc besoin du se* cours d'un être surhumain; et cet être, quel pouvait-il être sinon Celui dont l'action s'étend sur la terre, bien qu'il ne soit pas de la terre? Or cet être c'est Dieu seul ; et, par conséquent, le développement religieux de l'homme est originairement l'œuvre de Dieu, le fruit de sa divine révélation (i). » Cette conclusion est irrécusable. Le célèbre Moehier ne croit pas non plus que l'état ac-
(1) Apologétique, ou démonstration scientifique de ta divinité du chriS' tianitme, eic, (en allemand), tom. i, p. 145-140. Mayence, 1838.
tuel (le la philosophie permette encore de mettre en question cette loi de notre nature, c Sans entrer, dit-il, en rapport avec des hdmmes qui sont déjà en possession des connaissances métaphysiques, morales et religieuses, jamais l'homme ne pourrait atteindre au premier degré du développement intellectuel et religieux; malgré les su* blimes facultés qui le distinguent, il serait condamné à vivre à la manière de la brute, sans parole 'comme sans pensées. Pour se convaincre de la vérité de ce principe, il n'est pas besoin de se livrer à de hautes et profondes considérations; l'expérience seule nous démontre que le malheureux arraché dès l'enfance à l'action de la société ne parvient jamais, à l'usage de la raison. C'est sur <;e fondement que repose la nécessité de l'éducation des enfants; laquelle peut d'ailleurs se constater par une expérience quotidienne. Aussi personne n'est en état de nous citer l'exemple d'un seul homme qui, sans subir l'influence sociale, soit parvenu à cettte vie intellectuelle, à ne l'envisager même que dans ses plus humbles commencements. Nous sommes donc naturellement conduits à dire que toutes les connaissances religieuses conservées chez les différentes nations ont leur Source commune dans la révélation que Dieu en fit dès l'origine aux premiers hommes ; il est impossible de les expliquer autrement (i). » < De même qu'un enfant, dit à son tour M. Stauden-
{i) Dr, J. A, MÔhlen gesammelte Schriften ttnd Aufsëlze, heraui' gegeben von Dr. Joh. Jos. DôUinger. Regensburg 1839. 2 B. pag. 151 et 146. Voir aussi J. Th. Beelen Commentarius in Epiêtoîam S. Pauli ad Romanos, p. 49.
maier, si robuste qu'il soit à sa naissance, ne peut se conserver et grandir que grâce aux soins matériels qui lui sont prodigués, ainsi sa raison ne peut se développer qu'à Taide de Vexcitation intellectuelle^ de l'éducation que lui donnent des intelligences déjà formées. Toutefois nous n'approuvons pas ceux qui font originairement de l'esprit une table rase;... mais si puissantes que nous supposions nos facultés intellectuelles, elles ne peuvent cependant jamais se former et se développer d'elles-mêmes, il leuf faut le concours d'une influence étrangère » L'auteur infère de là que le premier homme a dû, comme nous, être soumis à cette loi invariable de la nature; car on ne peut admettre de difTérence spécifique entre Adam et nous : « Mais le premier homme n'a pu être instruit par un autre homme; il a donc dû recevoir les leçons d'un être raisonnable plus élevé, puisque la raison ne saurait être éveillée et formée que par une raison. Aussi les premiers monuments sacrés de la révélation nous représentent comme le premier instituteur de l'homme son propre créateur, Dieu lui-même : oracle divin qui recèle la plus profonde vérité et la plus haute sagesse, qui est à jamais le point de départ et la base nécessaire de la philosophie comme de la théologie, et sans lequel ces sciences ne se comprennent pas elles-mêmes (i). »
Non, sans cette révélation primitive, la philosophie ne se comprend pas plus que la théologie, parce que l'origine des connaissances humaines est inexplicable. Voilà la conclusion ou mène invinciblement l'observation de la
(1) Encyclopédie de$ tdencei théoloQiquei, ete. (en allemand), S 80-iOO.
nature et de ses lois, et je ne vois pas qu'un philosophe quelque peu sérieux puisse y échapper. Un esprit solide ne se paie point de phrases et de mots sonores. Vainement le rationalisme nous peindra sous les plus séduisantes couleurs ce qu'il appelle le développement instinctif et spontané de l'humanité, nous ne verrons là que des phrases, et des phrases contredites par les faits. Il ne faut pas que l'imagination prenne la place de la raison, ni que la poésie se substitue à la philosophie : tout ce que les interprètes du rationalisme ont écrit sur le développement originel du genre humain n'est qu'un roman revêtu des livrées de la philosophie, et ce roman n'a pas même le mérite de la vraisemblance. Dans l'état actuel des sciences philosophiques, il n'est plus possible de se faire illusion, la cause du rationalisme est définitivement perdue. Rejeter aujourd'hui la révélation que le catholicisme place à la première page des annales humaines, c'est renoncer à toute philosophie sérieuse.
Ajoutons quelques mots pour déterminer le véritable caractère de cette première révélation dont la philosophie proclame la nécessité.
En exposant la doctrine catholique sur l'état primitif de l'homme, nous avons distingué un double état, l'état naturel et l'état surnaturel ; et nous avons dit que l'homme fut établi dans un état surnaturel. La religion qui exista dès l'origine ne fut donc point une religion purement naturelle; il y eut dès lors une religion surnaturelle, et par conséquent il dut y avoir aussi u^e révélation surnaturelle
LES DOCMES CATDOUQUES. 10
qui fixât cette religion. Ici nous voulons seulement dire un mot de la révélation qui fut nécessaire à l'homme pour connaître les principes et les lois de la religion même naturelle.
Quel est donc le caractère de cette révélation, et de quel nom faut-il l'appeler? La nommerons-nous naturelle ou surnaturelle? Si nous prenons ces deux mots dans leur acception théologique, nous devons dire que cette révélation ne fut pas surnaturelle, mais simplement naturelle. ce L'acte créateur et fécondateur de l'intelligence, dit M. l'abbé Maret, est une révélation, une révélation interne et externe à la fois, une véritable révélation. Mais, qu'on le remarque bien, cette révélation est purement, naturelle, et elle est très-distincte de la révélation surnaturelle et positive, de la révélation au sens théologique du mot, de cette révélation qui suppose les facultés humaines existantes, développées, déjà en exercice. La révélation naturelle est celle qui constitue la nature intelligente, et la met avec Dieu dans le rapport résultant de l'essence même de de l'être spirituel. De là la religion naturelle, expression de ce rapport essentiel (i). » Ainsi, à s'en tenir au sens ordinaire et théologique du mot, cette révélation fut une révélation purement naturelle, elle remplit à l'égard du premier homme l'office que remplit aujourd'hui à Tégard dé tout homme qui nait à la vie intellectuelle l'enseignement naturel de la société; seulement l'homme aujourd'hui est instruit par l'homme, tandis qu'alors il dut être
(i) La religion et la philosophie^ etc., dans le Correspondant, 35 avril i84S.
instruit par Dieu. Mais cette différence ne change point la nature réelle de renseignement, il appartient dans l'un et l'autre cas à l'ordre naturel et non à l'ordre surnaturel. Voilà pour la langue tbéologique.
Mais à côté de la langue strictement théologique il y a la langue de la philosophie et de la controverse, qui ne prend pas toujours en ce sens les deux termes naturel et surnaturel. Le plus souvent les philosophes désignent sous le nom d'ordre naturel l'ensemble des choses créées, le monde avec tous les êtres qui le composent et les lois qui le régissent; c'est là ce qu'ils nomment encore la nature. De cette façon tout ce qui est au-dessus du monde est supérieur à la nature et par conséquent surnaturel.
Du moment donc que Dieu intervient d'une manière réelle et nettement caractérisée, c'est un phénomène qui sort des limites de l'ordre naturel et appartient à l'ordre surnaturel : toute intervention proprement dite de Dieu, fût-elle d*ailleurs nécessaire, est regardée comme surnaturelle. Tel est le point de vue où l'on se place d'ordinaire en philosophie et dans la controverse religieuse, lorsqu'elle est circonscrite sur un terrain purement philosophique.
II est clair qu'à ce compte la révélation que nous avons appelée naturelle devrait être nommée surnaturelle; car elle marque une intervention formelle et bien caractérisée de la part de Dieu.
Mais c'est là un point de vue fort étroit, purement relatif, et qui ne se justifie pas aux yeux de la raison, lorsqu'il s'agit de déterminer le sens général et absolu des choses. La nature en effet est l'œuvre de Dieu, c'est lui
qui Ta créée et qui la conserve; elle ne marche jamais seule, et il n'y a pasvd'ordre naturel qui s'explique sans Faction de Dieu. La présence de cette action ne suffit donc pas pour faire sortir une chose de Tordre naturel. Si Fintervention de Dieu, fût-elle extraordinaire dans son mode, est nécessaire pour constituer Tordre naturel, elle appartient à Tordre naturel et non à Tordre surnaturel. Par conséquent la révélation primitive, en tant que nécessaire pour mettre en jeu les facultés naturelles de Thomme dans le sens oh nous Tavons expliqué tout à Theure, n'est pas une révélation surnaturelle, mais une révélation naturelle; elle ne sert qu'à constituer Tordre naturel, elle appartient donc à cet ordre.
Voilà, ce nous semble, les seules notions vraies lorsqu'on envisage les choses non pas d'un point de vue relatif et restreint, mais d'un point de vue général et absolu. Et ainsi la langue théologique nous apparaît comme la seule qui soit rigoureusement exacte. ^