CHAPITRE IV
De Tunité de Dieu.
Après tout ce que dous avons dit de la nature et des attributs de Dieu, est-il besoin de nous arrêter encore à prouver longuement que ce grand Dieu est unique^ et qu'il ne peut y avoir plusieurs Dieux? Nous ne le croyons point. Il n'est pas une seule des pages que nous avons écrites jusqu'ici qui ne démontre ou ne suppose le dogme de l'unité de Dieu. Et d'ailleurs de tous les hommes qui admettent l'existence de Dieu, quel est celui qui conteste aujourd'hui cette vérité? Les premiers apologistes du christianisme sentaient vivement le besoin de la défendre, et ils y ont consacré bien des pages lumineuses ; cette vérité n'avait point entièrement péri dans les ténèbres du paganisme, mais elle était, comme les autres vérités de l'ordre naturel, étrangement obscurcie et défigurée : il fallait la rétablir, la replacer dans son vrai jour et la restaurer dans des âmes où toutes les idées étaient altérées et corrompues. Dans l'état actuel des intelligences, il n'y a plus que des esprits vains, se complaisant à comr battre l'évidence par d'impertinentes subtilités, qui puissent
contester le dogme de Tunité de Dieu; quiconque admet Dieu professe par le fait même son unité.
Aussi la raison se refuse à admettre plus d'un être infini : deux ou plusieurs infinis, est une proposition qui n'a point de sens. « Qui dit perfection souveraine et infinie, s'écrie Fénelon, réduit manifestement tout à l'unité. Je ne puis donc avoir aucune idée de deux êtres infiniment parfaits; car l'un partageant la puissance infinie avec l'autre, il partagerait aussi avec lui l'infinie perfection, et par consé- - quent chacun d'eux serait moins puissant et moins parfait que s'il était tout seul. D'où il faut conclure, contre la supposition, que ni l'un ni l'autre ne serait véritablement cette souveraine et infinie perfection que je cherche, et qu'il faut que je trouve quelque part, puisque j'en ai une idée claire et distincte. On peut encore faire ici une remarque décisive ; c'est que, si ces deux êtres qu'on suppose sont également et infiniment parfaits, ils se ressemblent en tout; car si chacun contient toute perfection, s'ils sont si exactement semblables en tout, il n'y a rien qui distingue l'idée de l'un d'avec l'idée de l'autre.... L'Être par lui-même, poursuit cet admirable écrivain, ne peut être qu'un. Il est l'Être sans rien ajouter. S'il était deux, ce serait un ajouté à un, et chacun des deux ne serait plus l'Être sans rien ajouter. Chacun des deux serait borné et restreint par l'autre. Les deux ensemble feraient la totalité de l'Être par soi, et cette totalité serait une composition. Qui dit composition , dit parties et bornes, parce que l'une n'est point l'autre. Qui dit composition de parties, dit nombre, et exclut l'infini. L'infini ne peut être qu'un. L'Être suprême doit être la suprême
unité, puisque être et UDité sont synonymes. Nombre et bornes sont synonymes pareillement (i). »
La vérité de ces considérations est, pour tout esprit qui sait réfléchir, d'une évidence mathématique.
« Dieu ne serait pas, dit à son tour Tertullien, s'il n'était pas un ; et il serait plus digne de lui de n'être pas du tout que d'être d'une manière indigne de lui. Or, autant que la faiblesse humaine peut définir Dieu, en consultant l'idée qui est gravée dans le cœur de chaque homme, Dieu est l'être souverainement grand, et souverainement grand en tout ce qu'il est, dans son essence, dans son intelligence, dans sa puissance (ce que nous nommons d'un seul mot, rinfini). Cela étant avoué de tout le monde, et pourrait-on le méconnaître sans nier Dieu lui-même? quelle est la loi, la condition nécessaire de la souveraine grandeur, sinon d'être unique? Comment Dieu peut-il être souverainement grand, s'il a un égal? Et il a un égal s'il existe un second être souverainement grand. Deux êtres souverainement grands ne peuvent exister à la fois, parce que la condition naturelle de l'être souverainement grand est de n'avoir point d'égal, et que la prérogative de la souveraine grandeur ne peut convenir qu'à un seul. Dieu est donc essentiellement un; et s'il n'était pas un, il ne serait pas du tout (2). p
Mais si Dieu, par là même qu'il est souverainement grand ou infini, est nécessairement unique, nous allons voir que cette unité n'est point une unité abstraite qui exclue toute espèce de pluralité.
(l)Fénelou, loc. dt, ch. v. — (2) Adv, Marc, lib. 1, c. 11.