‹ Les dominicains en AmériqueChapitre 12 sur 48 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Développement de la province du Mexique ; son érection. Mort du P. de Betanzas.

Sous la pieuse direction du P. Dominique de Betanzas, la nouvelle province prit donc, comme nous l'avons dit, de merveilleux développements ; chaque jour elle croissait en vertu et en nombre. De même qu'un habile horticulteur élague dans une plante les branches qu'il ne juge pas nécessaires à son existence, afin de donner plus de force à ses racines, de même, semble-t-il, la divine Providence ne s'était plu à dépouiller la nouvelle colonie dominicaine de la plupart de ses membres que pour donner plus d'unité et de solidité à ses fondements.

Les novices non -seulement étaient nombreux, mais encore chaque navire touchant à la côte, y débarquait des renforts de religieux, déjà tout formés et prêts à se jeter avec ardeur dans tous les périis de la vie apostolique, en sorte que le P. Dominique se trouva bientôt à la tête d'un corps considérable d'ouvriers évangéliques.

Avec ces recrues, il commença à établir dans les lieux qu'il jugea les plus convenables de petites missions pour travailler à la conversion des Indiens, et ensuite il fonda dans les villes de Tlascala, Puebla, Oaxaca et autres encore, de vastes couvents destinés à former à la vie apostolique non- seulement les Espagnols, mais encore les

nouveaux chrétiens du pays en qui la grâce de la vocation opérait plus visiblement. Ainsi, pendant que ses frères se dévouaient uniquement au ministère de la prédication, le P. de Betanzas, en supérieur sage et éclairé, s'occupait surtout à élever des sujets qui pussent les aider dans le présent et les remplacer dans l'avenir.

Mais, quelque vaste que fût le champ offert à son zèle dans le grand empire du Mexique, le P. Dominique de Betanzas n'en était pas moins désireux de l'agrandir. Dans ce but il résolut de passer à Guatemala et de fonder des couvents dans ce pays, dont les habitants n'avaient point encore ouvert les yeux à la lumière de l'Evangile.

Ayant donc désigné pour le remplacer dans le gouvernement de la province le P. Vincent de Sainte-Marie, il se mit en marche avec deux religieux, à pied, sans argent et sans provisions, pour cette nouvelle destination. C'était un trajet de près de trois cents lieues.

Le P. Dominique de Betanzas ne dut pas rester longtemps à Guatemala, car en 1530 nous le retrouvons à Mexico ; mais , quelque court que fût son séjour en ce pays, il n'en laissa pas moins de magnifiques traces de son passage. Il y fonda un couvent et une église, et il y acquit par ses vertus une telle réputation de sainteté, que son nom seul devint une protection puissante pour les missionnaires qui vinrent plus tard s'y établir après lui; en sorte qu'il fut toujours considéré comme le vrai fondateur de la province de Guatemala '.

Le P. franciscain Torquemada, dans son beau livre de la Monarchia lndiana -, s'exprime ainsi : « La province reli-

1 Monarchia lndiana, tome III, liv. XV, chap. xvn.

2 En 1540, lorsque le P. Pierre de Angulo, plus tard évèque de Vera-Pax, et les PP. Jean de Torrez et Matthieu de la Paix, envoyés par le P. Pierre Delgado , second provincial de la province de Saint- Jacques du Mexique , arrivèrent à Guatemala pour reprendre la mis-

gieuse que l'illustre P. de Betanzas fonda dans le pays de Guatemala fut telle que, par sa piété, son zèle, sa régularité et son amour des saintes observances, elle rappelait parfaitement les temps primitifs de l'Ordre, où l'esprit de saint Dominique était en vigueur. L'exemple de son saint fondateur servait comme d'aiguillon et de modèle à tous ceux qui travaillaient avec lui ou vivaient sous sa direction. »

La nouvelle province du Mexique, dès sa fondation, était restée soumise par la force des choses à celle de Sainte- Croix de Saint-Domingue ; et c'était au provincial de celle-ci que les religieux du Mexique devaient toujours s'adresser pour les choses d'administration et dans les cas de certaine gravité.

Rien n'était plus logique. La province de Sainte -Croix était la mère de celle du Mexique. C'était elle qui lui avait fourni son premier fondateur, et ensuite elle l'avait toujours soutenue et alimentée par des religieux tirés pour la plupart de son propre sein.

Mais Mexico est assez loin de Saint-Domingue; et, en ce temps-là, les communications du couvent avec l'île étaient assez difficiles ; en sorte que les communications des PP. du Mexique avec leur provincial , résidant à Saint-Domingue, ne pouvaient point être aussi fréquentes que l'état des

sion qu'avait fondée le P. de Betanzas , et qu'il avait dû abandonner, ils furent tout étonnés de voir combien son nom était en vénération dans ce pays ; chacun ne parlait que de ses vertus et des bienfaits qu'il en avait reçus. Cette heureuse circonstance ne favorisa pas peu le succès de leur entreprise.

Cette mission prospéra parfaitement; et, en 1551, elle possédait assez d'hommes et de couvents pour que le chapitre général de Salamanque crût devoir en faire une province distincte, et en la séparant de celle de Saint- Jacques du Mexique, il lui donna le nom de Saint- Vincent.

PROVINCE DE SAINT- JACQUES 'il

choses pouvait l'exiger. Par suite, beaucoup d'affaires importantes restaient pendantes , et généralement toutes étaient en souffrance.

Les religieux donc, voyant que d'un côté les inconvénients produits par l'éloignement du provincial se multipliaient à mesure que leur province prenait plus de développements, et, d'un autre côté, qu'ils possédaient en couvents et en hommes plus que le nombre nécessaire exigé par les constitutions pour l'érection d'une province, résolurent, après avoir consulté quelques canonistes, de s'affranchir de la tutelle de celle de Sainte-Croix et de se constituer en province distincte et indépendante.

Mais c'était une question qui ne pouvait être traitée et décidée qu'à Rome. Ce fut alors que les religieux crurent nécessaire de rappeler de Guatemala le P. Dominique de Betanzas, malgré le bien qu'il y faisait, pour l'envoyer plaider leur cause dans la Ville éternelle.

Le P. Dominique, en compagnie d'un frère nommé Jacques Marin , s'embarqua aussitôt pour l'Espagne , où il arriva heureusement (1531).

D'Espagne , il se dirigea sur l'Italie , voyageant toujours à pied , et demandant son pain quotidien de porte en porte, selon la coutume de toute sa vie.

Il traversa ainsi tout le midi de la France; et à peine se fut-il reposé quelques heures à Marseille, qu'il voulut se rendre à la Sainte-Baume, pour visiter la grotte où sainte Madeleine passa la plus grande partie de sa vie dans une sublime pénitence. Telle était sa dévotion pour cette grande sainte, qu'il eut le courage de faire à genoux les deux dernières lieues de son pèlerinage. « Mode très-rare de voyager, dit Melendez, et qui jusqu'alors n'avait point été encore adopté par aucun des nombreux pèlerins qui ont visité ce sanctuaire ou tout autre dans l'Eglise. Modo rarissimo de caminar, y que no se lec, ni ha visto en otro pe-

regrino de los muchos que visitan aquel santuario ni otro de los de la Iglesia l. »

Le P. Dominique resta trois jours et trois nuits en contemplation dans la grotte; puis après il se rendit au couvent de Saint-Maximin pour y révérer les reliques insignes de cette grande sainte, dont les Dominicains étaient les gardiens.

Poursuivant son voyage à travers l'Italie et laissant partout sur son passage la bonne odeur de ses vertus, il arriva enfin à Naples, où se trouvait alors, par suite d'une grave maladie, le Rme P. Général de l'Ordre, P.- Paul Butigela.

Celui-ci, sur le bord de la tombe, n'était plus en état de traiter avec le P. de Betanzas la grande question qui l'avait amené; mais néanmoins, après avoir complimenté notre saint religieux sur ses grandes vertus et sa haute mortification, « il eut encore la force, dit le P. Augustin Davila, de lui faire un précepte formel de ne plus voyager à genoux, ni déchaussé, et de se contenter d'aller à pied 2, » comme tout le monde.

Le Rme P. Paul Butigela étant mort, le chapitre général lui donna pour successeur le P. maître Jean Fenario, homme distingué par sa haute science et sa grande vertu.

Ce fut devant ce chapitre général tenu à Rome le jour de la Pentecôte de l'année 1532, que le P. Dominique de Betanzas fut appelé à défendre la cause de la province du iMexique, et il eut la gloire de la gagner.

Le chapitre général, après avoir entendu les raisons du P. de Betanzas et le récit qu'il fit des pénibles travaux de nos pères au Mexique, décréta : Que la nouvelle province du Mexique était à jamais détachée et indépendante de celle

1 Melendez, chap. ni.

2 Augustin Davila, Histoire du Mexique, chap. i.

de Sainte-Croix; que cette nouvelle province, sous le nom de Saint-Jacques, serait gratifiée des mêmes grâces, priia et immunités dont jouissent toutes les autres provinces canoniquement érigées. Ensuite le chapitre général assigna pour territoire à cette nouvelle province de Saint- Jacques tous les pays situés entre le golfe de Mexique et l'océan Pacifique, depuis Vera-Cruz jusqu'à Guatemala inclusivement.

Cette érection de la province de Saint-Jacques du Mexique fut confirmée quelques jours après par une bulle du pape Clément VII (1532).

Quant à la province de Sainte-Croix, elle resta toujours sans limites assignées; car, à part ce qui avait été détaché pour former la province de Saint -Jacques, son domaine comprenait toutes les terres découvertes déjà et celles à découvrir dans les deux Amériques.

Le P. Dominique de Betanzas, ayant ainsi terminé heureusement ses affaires à Rome, reprit la route d'Espagne et ensuite celle du Mexique, emmenant avec lui plusieurs religieux, entre autres les PP. Pierre Delgado et Louis Saavadra, qui tous deux lui succédèrent immédiatement dans le gouvernement de la province de Saint-Jacques.

A son arrivée à Mexico , en vertu des lettres dont il était porteur, il convoqua un chapitre pour l'élection d'un provincial, car le Rme P. Général avait voulu laisser à la nouvelle province le soin de se nommer son premier prélat. En ce chapitre, toutes les voix à l'unanimité tombèrent sur le P. Dominique de Betanzas, et, malgré son refus, alléguant sa vieillesse et ses infirmités, il fut cependant obligé de se rendre aux vœux de ses frères. Ainsi, il eut l'honneur d'être le premier provincial delà province Saint- Jacques du Mexique, dont il avait été le fondateur.

En cette circonstance, il proposa de donner à la province le nom de Sainte-Marie-Madeleine, pour laquelle, comme

nous l'avons dit plus haut, il avait la plus tendre dévotion. Mais les PP. capitulaires crurent devoir conserver le premier nom , imposé par le chapitre général de Rome. En compensation, le nouveau provincial ordonna que tous les lundis, après le chant du Salve Begina, il serait fait mémoire de la sainte, par une Antienne, un Verset et l'Oraison propre. Cette coutume fut longtemps suivie dans toute la province.

Comme les idiomes indigènes variaient non-seulement de province à province, mais encore que la plupart des peuplades de ces diverses provinces avaient chacune un dialecte différent, les missionnaires se trouvaient à chaque pas en face de nouveaux obstacles, qui rendaient le ministère extrêmement difficile. Pour remédier à cet inconvénient, le nouveau provincial établit des maisons spéciales pour l'étude des langues, et cette institution obtint bientôt les plus heureux résultats.

Mais quelque absorbants que fussent ces travaux du P. de Betanzas, ils ne l'empêchèrent point cependant de donner un soin spécial à l'observance religieuse, qu'il désirait rapprocher autant que possible de celle des temps primitifs de l'Ordre.

« Les vertus apostoliques dans notre Ordre, disait-il, ne sont jamais plus puissantes que lorsqu'elles ont leurs racines dans les vertus monastiques; négliger les unes, ce serait vouloir tuer les autres. »

En vertu donc de ce principe, et dans le but de former de vrais apôtres, il ne négligea rien de ce qui pouvait conduire les âmes à la perfection de la vie religieuse. Ses efforts furent couronnés par les plus heureux succès ; car, sous ce rapport, la province du Mexique ne le céda en rien à sa mère la province de Sainte-Croix de Saint-Domingue. Ces succès, après la grâce de Dieu, furent dus surtout à la puissante influence de ses saints exemples.

Le P. de Betanzas n'était pas de ces supérieurs qui croient avoir fait assez quand ils ont commandé; avant tout il s'efforçait de mettre lui-même en pratique ce qu'il exigeait des autres. Toujours il était le premier au chœur, de jour et de nuit, et à tous les exercices de la communauté. Son habit était le plus pauvre, sa nourriture la plus austère, et sa mortification telle, que pendant les vingt-quatre années qu'il passa dans la mission, nous dit le P. Augustin Davila, historien de sa vie, jamais il ne goûta ni viande ni vin. Loin donc de profiter de sa haute position pour se donner les petits adoucissements que, d'ailleurs, son âge et ses infirmités pouvaient réclamer, il se montra au contraire, une fois nommé provincial, plus sévère pour lui-même et plus mortifié que jamais.

Quand ses amis l'exhortaient à modérer son genre de vie, il était accoutumé à répondre qu'avant tout il devait, comme supérieur, le bon exemple à sa communauté, et que, d'ailleurs, l'amour de la santé était la mine qui faisait sauter le mur de la pénitence , comme la considération des fatigues du corps était l'avant-coureur de l'oisiveté ' .

Aussi, la divine Providence bénit-elle l'œuvre du P. Dominique de Betanzas d'une manière particulière. Jamais, peut-être , province de l'Ordre ne se développa avec tant de rapidité, et ne produisit dès son berceau autant d'hommes illustres que cette nouvelle province de Saint- Jacques du Mexique.

A la mort du P. de Betanzas, cette province possédait déjà trois grands couvents dans les villes de Mexico , Puebla, Oaxaca; deux moins vastes, l'un à Vera-Cruz, et l'autre dans l'île de Saint-Jean-de-Ulloa, et un collège sous le nom de Saint-Louis-des-Prédicateurs, dans la nouvelle

i Augustin Davila, Histoire du Mexique, chap. i.

ville de Los Angelos, près de Tlascala1. En outre, elle comptait vingt-deux maisons dans la province de Mexico, dix -sept dans celle de Misteca, et vingt et une dans celle de Zapoteca.

Quant aux hommes illustres, la liste en serait trop longue. Nous nous contenterons donc, un peu plus bas, de citer les noms de ceux qui, avec le P. de Betanzas, ont pris une part principale dans la fondation de la province.

La quatrième année du provincialal du P. de Betanzas venait à peine d'expirer, quand il apprit sa nomination au siège épiscopal de Guatemala. A la pensée de Gette haute dignité, l'humilité du saint homme fut tellement effarouchée, que non -seulement il refusa, mais encore il résolut de fuir aux îles Philippines, et même en Chine, pour finir plus facilement ses jours dans l'oubli et l'obscurité.

Le R. P. Zumaraga, évêque de Mexico, son vieil ami, vint alors le féliciter, et le pria au nom de l'amitié de ne point refuser cette dignité. Mais le P. de Betanzas ne voulut jamais y consentir, et telle fut la force des arguments dont il se servit pour se défendre d'accepter, que non-seulement il parvint à justifier sa répugnance aux yeux de son ami, mais encore il finit par le persuader lui-même à renoncer à son propre siège , et à partir avec lui sous d'autres cieux, où il leur serait plus facile de travailler à leur sanctification; en sorte que tous deux prirent la résolution de quitter ensemble le Mexique, pour les îles Philippines ou la Chine.

Le vieil évêque, à la suite de cette conversation, écrivit à Rome pour envoyer sa renonciation et demander un successeur, mais il ne put y réussir. De leur côté , les religieux firent comprendre au P. de Betanzas les avantages immenses résultant pour tous de son séjour au milieu

1 Fernandez , cûap. xx , p. 76.

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d'eux, dans cette province dont il avait été le fondateur, et dont il était toujours le modèle. Le bon vieillard dut aussi se résigner.

Quelques années plus tard , malgré sa vieillesse et ses infirmités, le P. de Betanzas dut pour la troisième fois repasser l'Océan, pour aller à Rome traiter des affaires de la province.

Sa mission terminée, il résolut de se rendre à Jérusalem, et de finir ses jours dans ces lieux témoins de la vie et de la mort du divin Maître, et sanctifiés par sa présence. Mais Notre-Seigneur l'appela à lui avant qu'il pût mettre son projet à exécution. Il mourut saintement , comme il avait vécu, plein de jours et de mérites, le 14 septembre 1549, à Valladolid. Son corps repose dans l'église de cette ville.

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