SEPULTURE PARTICEPS EST
Le P. Vincent de Las Casas, né à Séville en 1500, reçut l'habit de l'Ordre dans le couvent de Sainte-Croix, à Saint- Domingue, et il n'était encore que novice lorsqu'il fut envoyé à Mexico, où il fit profession entre les mains du P. Dominique de Betanzas, dont il devint le disciple chéri.
Aussitôt après avoir reçu l'onction sacerdotale, il partit avec ce saint homme pour Guatemala, et il l'accompagna dans toutes ses courses apostoliques à travers le pays. Sous un tel maître, le jeune religieux se perfectionna promptement dans toutes les vertus qu'exige la vie de mission, et devint bientôt un missionnaire parfait. Dès lors, sa vie tout entière se passa au milieu des peuplades
indiennes, dont il eut le bonheur d'amener un grand nombre au christianisme.
Cependant l'obéissance l'arracha trois fois à ses travaux, pour l'envoyer à Rome et à Madrid traiter des affaires de l'Ordre ; mais à peine de retour, il s'empressa de retourner au milieu de ses Indiens, qu'il regardait et aimait comme ses propres enfants.
Ce ne fut que lorsqu'il fut arrêté par le poids des années, et dans l'impossibilité de travailler, qu'il songea à revenir à Mexico, pour se préparer à mourir, dans les lieux où il avait consacré sa vie à Dieu, par les-vœux d'obéissance, de pauvreté et de chasteté.
Il mourut en sa quatre-vingt-sixième année, dans ce même couvent de Mexico, dont il avait été le premier prof es.
Parmi les religieux auxquels le P. Dominique de Betanzas donna l'habit dans le couvent de Mexico, nous pourrions en citer un grand nombre, tels que les PP. François Marin , François Mayorga et autres , dont les travaux apostoliques contribuèrent à planter le christianisme dans ce pays; mais pour éviter la monotonie qu'engendre le récit de faits presque identiques, nous nous contenterons de parler du P. Pierre de Angulo, et ab uno disce omnes.
Le P. Pierre de Angulo, né à Burgos, capitale de la Vieille-Castille, avait déjà terminé ses études lorsqu'il se joignit en 1524 à quelques autres jeunes gens de bonne maison comme lui, que l'amour de la gloire et le désir des richesses conduisaient en Amérique. Il acquit vite l'une et l'autre, dit l'historien de sa vie; mais la vue des injustices et des violences auxquelles les indigènes étaient en proie de la part des Espagnols , émut tellement son cœur généreux , qu'il renonça à toutes ses espérances mondaines , afin de se consacrer entièrement au service de ces malheureux.
Pour mieux être en état de remplir cette noble mission , il frappa à la porte des Dominicains, dont il connaissait la sympathie pour les Indiens, et bientôt après il prit l'habit de l'Ordre, en 1528, au couvent de iYIexico.
Après une année de probation, et quelques autres passées dans les exercices de piété et d'étude, il fut jugé capable de recevoir les ordres sacrés, et aussitôt il fut lancé dans le ministère apostolique, sous la direction de quelques Pères plus anciens et plus expérimentés. Ainsi, il fut longtemps le compagnon de Barthélémy de Las Casas dans ses courses apostoliques, et il le suivit aussi.au Pérou et en autres lieux, où ce grand homme jugeait que sa présence pouvait être nécessaire à la protection des Indiens.
En 1541 , il fut envoyé avec les PP. Jean de Torrez et Matthieu de la Paix, tous deux fils comme lui du couvent de Mexico, à Guatemala, pour y continuer la mission dont, dix ans auparavant, le P. Dominique de Betanzas avait jeté les premiers fondements. Sous la direction du P. Angulo , cette mission prospéra si bien , que dix ans plus tard elle possédait assez d'hommes et de couvents pour former une province indépendante sous le nom de Saint -Vincent de Guatemala.
Mais le zèle de nos missionnaires ne s'en tint pas là.
Au nord de Guatemala vivait un peuple farouche et belliqueux, qui toujours avait repoussé avec succès les armes des conquérants, et ainsi avait su, par sa bravoure, conserver la plus complète indépendance.
Les Espagnols avaient donné au pays habité par cette race indomptable le nom de Terre-de-Guerre. Ce fut donc ce même peuple, que les Espagnols n'avaient pu soumettre par les armes, que les PP. Piedro de Angulo, Louis Cancer et Roderic de Ladrada résolurent de conquérir à l'Église et de soumettre à la loi du Christ.
Nos trois missionnaires se mirent donc en route, sans
autre arme que la douceur évaugélique et une patience à toute épreuve.
A leur arrivée, ils furent reçus avec une certaine bienveillance, sous laquelle se cachait une grande méfiance. Pendant quelque temps, toutes leurs actions furent surveillées, toutes leurs démarches suivies par les yeux attentifs des soupçonneux Indiens. Mais la simplicité de leur vie, la pureté de leurs mœurs , et le désintéressement dont ils donnaient des preuves quotidiennes, firent bientôt évanouir tous les soupçons, et une année ne s'était pas écoulée, que déjà les nouveaux venus avaient conquis le respect et l'affection des farouches indigènes.
Le cacique fut le premier à demander le baptême, et bientôt, à son exemple, le reste de la nation renonça à ses superstitions et à ses idoles , pour faire profession de la religion chrétienne.
Mais là ne s'arrêta pas l'ambition des missionnaires. Après avoir converti ces pauvres Indiens, ils ne songèrent rien moins qu'à les arracher aux bois et aux montagnes, où ils erraient perpétuellement, pour les réunir en corps, les distribuer en petites bourgades, et ainsi les faire participer à tous les bienfaits d'une plus haute civilisation. C'était là une entreprise difficile, car la vie errante a un tel charme pour les Indiens, que toute autre vie, qu'elle qu'elle soit, ne leur parait qu'une espèce d'esclavage. Néanmoins les missionnaires ne se découragèrent point: ils s'appliquèrent à leur rendre sensibles les grands avantages de la vie commune et sédentaire, et telle fut l'influence dont ils jouissaient sur ces pauvres Indiens, qu'ils les amenèrent à donner leur consentement , les uns plus tôt, les autres plus tard, mais tous enfin se réunirent.
Aussitôt l'organisation commença. I^es missionnaires choisirent les endroits les plus convenables pour y établir les bourgades, et en tracèrent le plan. Ils en réglèrent le
gouvernement, tant pour le civil que pour le spirituel, sur ce qui se pratiquait déjà dans plusieurs autres lieux. Ils eurent soin de nommer pour chefs de chaque hourgade les Indiens qui y tenaient les premiers rangs parmi eux, soit par la naissance ou les capacités, et enhn ils leur donnèrent des lois tout à fait conformes à leur caractère et à leurs besoins.
Les Indiens, de leur côté, offrirent d'eux-mêmes de se mettre sous la protection de la couronne de Castille, et promirent de payer un tribut annuel, pourvu qu'on n'entreprît rien contre leur liberté. On leur donna toutes les assurances qu'ils pouvaient souhaiter, et on ne tarda pas à faire ratifier le tout par la cour d'Espagne.
Ainsi, ce pays que les armes des conquérants n'avaient pu soumettre, fut conquis à la foi, à la civilisation et à l'Espagne , sans dépense aucune, sans effusion de sang, par l'irifluence unique de trois pauvres religieux dominicains. Il est vrai que Dieu était avec eux.
Tant que les ordonnances furent observées, le christianisme continua à faire des progrès dans ce pays. Le roi voulut qu'on l'appelât désormais la Vraie - Faix , confirmant le nom que les missionnaires lui avaient justement donné, puisqu'il n'avait été conquis que par la parole de paix, et c'est ainsi qu'on le nomme encore aujourd'hui1.
Quelques années après, on y bâtit une ville, qui fut décorée du même nom.
Le Pape, à la demande de l'Empereur, l'érigea en ville
1 A esta Provincia le dieron los soldados castellanos el nombre de tierra de Guerra, por que no la pudieron sujetar con la industria de las armas. Los Religiosos Dominicos le dieron, en odio de la guerra, el nombre de Vera-Pax, por que no vino a la obediencia real con la fuerza de la espada, sino con la eficacia de la palabra evangelica. (Giles Gonzales, p. 1C9.)
épiscopale, et le P. Pierre de Angulo fut choisi pour occuper le premier.ce nouveau siège.
On jugea, avec raison , que personne ne pouvait plus utilement remplir ce poste, parmi des peuples nouvellement convertis, que celui qui en avait été le premier apôtre.
Mais, avant que les bulles arrivassent de Rome, le P. Pierre de Angulo, épuisé de fatigue et déjà chargé d'années, s'endormit dans le Seigneur. C'était le 1er avril
Cinq religieux dominicains occupèrent ce même siège de Vera-Pax, après Pierre de Angulo, jusqu'au jour où il fut réuni à celui de Guatemala.
Le premier successeur du P. Dominique de Betanzas, dans la charge de provincial, fut le P. Pierre Delgado.
Ce religieux, né à Salamanque, prit l'habit de l'Ordre dans le couvent de Saint -Etienne, et aussitôt après son noviciat il fut envoyé à Valladolid, pour faire ses études dans le célèbre collège de Saint-Grégoire de cette ville.
Dès son entrée en religion, il se distingua non moins par son amour pour les études sérieuses que par sa haute piété et la pureté virginale de ses mœurs. Ses vertus lui méritèrent l'amour et l'estime de tous ses frères, ainsi que la confiance de ses supérieurs. Aussi, à peine eut-il reçu le caractère sacerdotal , qu'il fut chargé de fonder un couvent de stricte observance dans la petite ville d'Ocagna.
Ce fut là que le P. Dominique de Betanzas, à son retour de Rome en 1532, le rencontra, ainsi que le P. Louis de Saavadra, destiné, lui aussi, à être un jour provincial du Mexique.
Il ne fallut pas longtemps au P. de Betanzas pour décider nos deux jeunes religieux à l'accompagner dans un pays où leur zèle apostolique devait trouver un si vaste champ. Les permissions obtenues, ils partirent donc tous
les trois ensemble , en compagnie de quelques autres Dominicains séduits, comme eux, par la perspective de pouvoir faire un plus grand bien sur cette terre lointaine. Parmi ces religieux, nous nous contenterons de citer les noms d<;s PP. Pierre de Penna, Pierre de Feria, Bernard d'Alburquerque, qui depuis devinrent évoques, le premier de (Juito, le second de Chiapa, et le troisième de Guaxaca.
La réputation de prudence et de modération dont jouissait le P. Delgado en Espagne, l'avait précédé au Mexique. A peine arrivé, il fut, contre son inclination, chargé d'abord du gouvernement du couvent de Mexico, et bientôt après, à l'expiration du terme du P. de Betanzas, de celui de toute la province.
Pendant son provincialat, il parcourut plusieurs fois sa province, toujours marchant à pied à la manière des apôtres et sans aucune provision. Il donna un grand développement aux missions et en augmenta le nombre.
Ce fut lui qui envoya à Guatemala le P. Pierre de Angulo et ses compagnons, et jeta les fondements d'une nouvelle province dominicaine dans le Nicaragua.
Son grand soin, pendant tout le temps de son administration, fut de maintenir la discipline religieuse dans les maisons, et d'appliquer chacun au travail, selon ses talents et les grâces particulières dont le Ciel s'était plu à l'enrichir. Il ne laissait aucun religieux dans l'oisiveté; car il considérait la paresse comme un des défauts les plus dangereux et la cause de toutes les misères dans les communautés.
Son successeur dans le provincialat fut le P. Louis de Saavadra, son ami, et prieur du couvent de Mexico.
Le P. Louis de Saavadra, né à Belalcazar, dans l'Estramadure, était non moins distingué par sa haute naissance que par sa grande science et sa vertu. Avant de prendre l'habit de l'Ordre, il avait déjà deux fois exercé le poste important de recteur dans la célèbre université d'Alcala.
Il se trouvait, comme nous l'avons dit, au couvent d'Ocagna lors du passage du P. de Betanzas, et croyant reconnaître la volonté de Dieu dans l'invitation que lui fit ce religieux de venir au secours de l'Eglise naissante du Mexique, il partit avec lui, ainsi que le P. Delgado et les autres religieux que nous avons nommés plus haut.
Elu prieur du couvent de Mexico, à la place du P. Delgado, devenu provincial, il sut soutenir par ses soins et l'autorité de ses exemples la ferveur et la régularité que le P. de Betanzas avait établies dès les premiers, jours dans cette communauté. A l'expiration des quatre années du provincialat du P. Delgado , il fut élu à l'unanimité par le chapitre provincial, et, malgré sa résistance, il dut à son tour accepter le gouvernement de la province.
Une telle charge ne pouvait être que très -pénible pour un homme déjà âgé, et de plus épuisé par les fatigues et les austérités ; mais néanmoins il s'en acquitta avec autant de zèle que de succès. Il s'occupa surtout de l'amélioration des études, et d'en inspirer le goût aux jeunes religieux; disant que l'étude n'était pas moins nécessaire à un dominicain que l'air qu'il respire.
L'empereur Charles -Quint, bien instruit du mérite de notre provincial, le présenta successivement à tous les divers évêchés du Mexique, mais le P. de Saavadra refusa toujours avec une fermeté que rien ne put vaincre.
Il ne voulut pas môme accepter la qualité de protecteur général des Indiens; mais il faut dire que, s'il refusa le titre, il n'en remplit pas moins les fonctions avec le plus grand dévouement.
Il y avait trois ans qu'il était provincial, lorsqu'il fut envoyé en Espagne avec les deux provinciaux de l'Ordre de Saint-François et de Saint-Augustin, pour demander à l'Empereur le changement ou la modification de certaines
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ordonnances nouvelles que l'on considérait comme nui- ^•il ilfs aux intérêts du pa\s.
Cette ambassade eut tout le succès désirable, et le P. de Saavadra songeait déjà à retourner au Mexique, lorsqu'il fut arrêté par l'ordre, que, sur la demande des religieux espagnols , le Rmo P. Général lui envoya de prendre du repos en Espagne, et de se contenter du bien qu'il pourrait y faire.
Ce ne fut que plus tard qu'il put retourner à Mexico, où il mourut en odeur de sainteté, en 15oo, pleuré par tous ceux qui l'avaient connu.
Au P. Louis de Saavadra succéda le P. Pierre Delgado, nommé ainsi provincial pour la seconde fois.
Pendant ce second provincialat, il confirma tout le bien qu'avait déjà produit le premier, et telles furent la prudence et la modération de son administration, qu'à l'expiration de son terme il fut encore réélu provincial à l'unanimité par les membres du chapitre tenu à Mexico en 1550. Mais cette fois il ne fut pas possible d'obtenir son consentement. Lorsque les déliniteurs le pressaient à rester dans une place où on aimait à le voir et à lui obéir, il leur répondit : « Vous savez que pendant mes deux premiers provincialats, l'obligation de visiter la province m'a obligé de faire plusieurs milliers de lieues; je les ai toujours faites à pied pour suivre l'exemple de mes prédécesseurs, et le laisser à ceux qui viendront après moi. Mes forces, maintenant, ne me permettent plus de continuer ce travail, et il est important de ne pas introduire dans la province des usages contraires; du moins, je ne veux pas en être l'auteur. »
En ce même temps et pour des raisons analogues, il refusa le siège épiscopal de la Plata, auquel Charles-Quint l'avait désigné. Si on fut édifié de son humilité en ces circonstances, on ne le fut pas moins de sa soumission à accepter la charge de maître des novices, qu'il remplit jusqu'à sa mort.
Ce fut le 23 avril 1560, qu'il s'endormit dans le repos du Seigneur.
Tout le monde pleura également sur la tombe de ce grand homme; mais les Dominicains surtout sentirent cette perte si vivement, que l'un d'eux, écrivant à un de ses amis pour lui annoncer la mort du P. Delgado, se servit de ces paroles de Jérémie : Cecidit corona capitis nostri, vœ nobis quia peccavimus .
L'honneur d'être lepremier martyr delà provincedeSaint- Jacques du Mexique fut réservé au P. Antoine de Valdivieso.
Ce religieux, fils du couvent de Salamanqûe, passa d'abord quelques années comme missionnaire dans l'île de Saint-Domingue, puis il fut envoyé à Mexico, où le P. de Betanzas lui assigna pour théâtre de ses travaux la province de Nicaragua.
Ce pays , un des plus beaux et des plus pittoresques du nouveau monde, était habité alors par des Indiens beaucoup moins sauvages et superstitieux que leurs frères idolâtres de rAmérique. Leur caractère était naturellement doux et docile ; ils écoutaient volontiers les vérités qu'on leur annonçait et montraient un vrai désir de s'instruire.
De telles dispositions redoublèrent si bien le zèle de notre missionnaire, qu'il se trouva en état, en très-peu de temps, de leur expliquer en leur propre langue les maximes de l'Evangile et les mystères de la religion chrétienne. Il s'y dévoua complètement; tout le jour était employé à les instruire, et une partie de la nuit consacrée à l'oraison, pour attirer sur lui-même et ses néophytes ces grâces d'en Haut, qui seules peuvent éclairer l'esprit et changer le cœur.
La mission marchait donc à merveille, et tout semblait lui présager un avenir splendide, lorsque tout à coup un événement imprévu vint en arrêter le progrès et jeter tout le pays dans la consternation.
Deux jeunes officiers, nommés Contreras, furieux de ce que le roi avait enlevé à leur père le gouvernement de la province de Nicaragua, levèrent l'étendard de la révolte, et en i mm i de temps se rendirent maîtres du pays. Aussitôt, ne regardant les Indiens que comme des esclaves, ils commencèrent à les écraser sous de pénibles travaux, et à se faire un jeu de leur enlever leurs biens, leurs femmes et même la vie. Le sort de ces malheureux était insupportable et il menaçait encore de s'aggraver de jour en jour, car il n'y avait plus dans le pays d'autorité supérieure à laquelle il fût possible de s'adresser pour la suppression de si terribles abus.
Le saint missionnaire , témoin de tous ces excès , ne se contenta pas de prier et de gémir, mais il se crut obligé pour faire cesser ces désordres de parler et d'agir avec énergie. Il eut donc le courage d'aller trouver les tyrans, et de les menacer de la colère de Dieu , puisqu'ils ne craignaient point celle des hommes, s'ils continuaient à fouler ainsi aux pieds les lois divines et humaines.
Mais ces hommes sanguinaires, n'écoutant que leur avarice et leur ambition, fermèrent l'oreille aux menaces de l'homme de Dieu , et ils crurent même lui faire une grâce en ne le sacrifiant pas immédiatement à leur vengeance.
Alors le saint missionnaire résolut de passer en Espagne, pour dévoiler à l'Empereur les atrocités des deux tyrans, et la triste et lamentable position des pauvres indigènes. Charles-Quint reçut très-bien le missionnaire, et l'assura qu'il prendrait toutes les mesures nécessaires pour faire cesser un tel état de choses ; mais , ajouta-t-il , il est nécessaire que vous retourniez et nous aidiez. Et alors il lui dit qu'il l'avait choisi pour occuper le siège épiscopal de Nicaragua, devenu vacant par la mort de Dom Diego Osario , son premier évêque.
Les prières et les excuses du serviteur de Dieu , pour re-
fuser cet honneur, furent d'autant moins écoutées que l'Empereur l'avait déjà proposé au pape Paul III, et qu'on n'attendait plus que les bulles. Celles-ci arrivèrent dans le mois de février 1544, et aussitôt le P. de Valdivieso fut consacré; quelques jours après il s'embarqua à Séville pour prendre possession de son siège épiscopal de Nicaragua.
La première pensée des deux tyrans fut d'abord d'empêcher la descente du nouvel évêque dans son diocèse. Mais, cependant, la crainte de révolter contre eux les catholiques du pays, ou tout autre motif politique-, leur fit abandonner ce dessein. Ils reçurent, au contraire, le digne prélat avec honneur et le conduisirent avec pompe à sa cathédrale.
Pendant quelque temps il vécut en paix, aimé des Indiens et respecté des Espagnols, mais néanmoins toujours de plus en plus contristé à la vue des vexations dont on continuait à accabler les pauvres indigènes.
Charles -Quint avait bien promis au digne Evêque de prendre toutes les mesures nécessaires pour remédier aux maux du pays; mais les guerres continuelles de son règne, ainsi que la distance des lieux, l'empêchèrent d'agir avec son énergie habituelle, en sorte que Valdivieso se trouva encore seul à lutter contre les tyrans toujours prêts à opprimer et même à détruire les pauvres Indiens. Malgré son isolement, le saint prélat ne recula point; au contraire, s'armant d'un plus grand courage à mesure que les abus devenaient plus violents , il résolut d'arracher les Indiens à l'oppression ou de mourir en les défendant.
Nous devons dire qu'avant de prendre des mesures énergiques, l'homme de Dieu employa d'abord tous les moyens que lui suggérèrent la prudence et la charité. Humbles prières, exhortations pathétiques, remontrances secrètes et publiques, menaces d'excommunication , rien ne
fut oublié. Mais tout cela fut inutile; car les tyran9, loin de se rendre aux pressantes sollicitations de l'évoque, ne p*onsèrent plus qu'a s'en débarrasser, et ils complotèrent sa mort.
Cet inique complot no put être longtemps caché au pieux Evoque, mais il ne s'en troubla nullement. Il fit à Dieu le sacrifice de sa vie, et s'empressa d'en employer les derniers moments à l'instruction et à la consolation de son petit troupeau. Chaque jour on le voyait prêchant, catéchisant dans sa cathédrale, et remplissant tout à la fois l'office de pasteur et celui de missionnaire.
Enfin , voyant que tous les moyens de douceur et de pacification employés depuis cinq ans avaient été nuls, il résolut, après avoir pris conseil des membres de son clergé, d'user des hauts et terribles pouvoirs que l'Église donne à ses représentants. Il pensait ainsi inspirer une terreur salutaire à des cœurs où, peut-être, il y avait encore quelque crainte de Dieu. Un dimanche donc, il se rendit à sa cathédrale, et, du haut de la chaire, lança contre les tyrans et leurs adhérents une bulle d'excommunication, les déclarant séparés de l'assemblée des fidèles.
Mais cette énergique mesure ne produisit pas les effets qu'on en espérait ; au contraire, elle ne fit qu'irriter davantage les deux tyrans.
Aussitôt, accompagnés de quelques soldats, ils se rendirent chez l'Evêque, qu'ils rencontrèrent conversant tranquillement avec quelques religieux de son Ordre. Faible secours contre tant de gens armés. Aussi personne ne pensa à résister; d'ailleurs, on n'en eut pas le temps, car les assassins ne furent pas plutôt en présence du prélat, que leur chef, courant sur lui l'épée à la main, la lui enfonça deux fois jusqu'à la garde dans la poitrine.
Le saint martyr, victime de son zèle et de son amour pour la justice et l'humanité, vécut encore quelques mo-
ments, pendant lesquels il pria pour ses meurtriers. Un religieux lui ayant demandé à qui il voulait laisser le soin de son Église, il répondit: «A Jésus-Christ; car il en est le premier et le véritable époux. »
En finissant ces mots , il rendit sa belle âme à Dieu , le 26. février 1549.
Comme un second exemple des souffrances et périls auxquels furent exposés les premiers missionnaires qui, généreusement s'expatrièrent de l'ancien monde pour venir dans le nouveau, nous allons citer un épisode de la vie du frère Marcos de Mena , tel que nous le rencontrons dans le P. Augustin Davila, le grand historiée du Mexique.
Le F. Marcos de Mena, fils du couvent de Mexico, où il prit l'habit de frère convers, de la main du P. Pierre Delgado, fut envoyé en Floride vers l'an 1550, avec quelques autres religieux dont le P. Davila a oublié de nous donner les noms.
Sur leur route, le F. Marcos et ces autres religieux, pour plus grande sécurité, se joignirent à un parti d'Espagnols marchant dans la même direction. Pendant les premiers jours, rien ne troubla la petite caravane, mais un beau matin ils se trouvèrent en présence d'un corps considérable d'Indiens qui les attaqua avec acharnement. Presque tous les Espagnols tombèrent sous les coups des Indiens, et le F. Marcos reçut pour sa part plusieurs flèches à travers le corps. Néanmoins il n'était pas mort, et quand les Indiens se furent retirés, il se leva, et, malgré la grande faiblesse occasionnée par la perte de son sang, il arracha lui-même avec un courage héroïque les flèches dont son corps était tout hérissé. Moitié marchant, moitié se traînant, il parvint à rejoindre à demi mort les quelques Espagnols qui avaient échappé au massacre.
Ceux- ci le soignèrent le mieux qu'ils purent, et ils
essayèrent même de remporter avec eux. Cependant, voyant que ce poids les embarrassait trop, et nuisait à la rapidité de leur fuite, et, de plus, considérant que le pauvre frère ne pouvait vivre bien longtemps encore, ils eurent le courage de lui creuser une fosse dans le sable, et, après l'y avoir déposé, ils continuèrent leur route, l'abandonnant ainsi à son malheureux sort. Mais ils furent cruellement punis de leur inhumanité, car tout à coup les Indiens se précipitèrent de nouveau sur eux, et pas un n'échappa, si ce n'est encore le F. Marcos, qui, du fond de sa fosse, avait été le témoin de ce massacre.
La chaleur du sable dans lequel on l'avait enfoui cicatrisa ses blessures, et le ranima au point qu'après quelques heures il put sortir de sa fosse et se mettre en mouvement. Il se dirigea alors du côté de la mer, dont il entendait le bruit non loin de lui; à peine arrivé là, il tomba épuisé sur un tronc d'arbre que les vagues avaient jeté sur le rivage, et il s'y endormit. Mais, au bout d'un certain temps, il se réveilla en sursaut sous le coup de cruelles douleurs. Des crabes, domiciliés dans ce tronc d'arbre, attirés par l'odeur de ses blessures, s'étaient jetés sur lui et commençaient à le manger vivant. Le pauvre frère se débarrassa comme il le put de ses hôtes faméliques, et, poursuivant son chemin, il arriva près d'une rivière, tout heureux de pouvoir calmer la soif ardente dont il était dévoré. Mais, hélas ! c'était de l'eau salée. Le pauvre frère fut désespéré; dans sa douleur il appela la mort, il accusa la Providence , et même il fut tenté de douter de la bonté de Dieu. Cependant, bientôt la foi reprenant le dessus, il tomba à genoux, invoqua la Reine des cieux, la consolatrice des affligés, et il lui promit de réciter en son honneur, chaque jour de sa vie, un rosaire tout entier, si elle daignait le sauver et mettre fin à ses souffrances.
A peine avait- il lini de formuler cette promesse, qu'iJ
vit s'approcher un canot monté par deux Indiens ; cette vue le consola. Que ces Indiens fussent amis ou ennemis, cela lui importait peu : car, si amis, ils le sauveraient; si ennemis, ils mettraient toujours fin à ses souffrances par la mort. Il les appela donc de la main, car la voix lui manquait , et aussitôt ces deux Indiens l'accostèrent. Us étaient bien vêtus et sans armes. Bientôt, sans dire un seul mot, ils prirent une couverture de coton, en enveloppèrent le pauvre martyr, et ils le transportèrent avec soin dans leur canot, où ils lui offrirent un pain blanc comme de la neige et de l'eau claire et limpide comme celle d'une source.
Ensuite ils se mirent à ramer; et, quoiqu'ils allassent contre le courant, ils marchèrent avec une telle rapidité, qu'en moins de trois heures ils atteignirent Tampico, ville située à treize lieues de l'endroit où ils avaient rencontré le pauvre frère. Arrivés en face de cette petite ville , ils descendirent à terre avec la même précaution, et ils lui indiquèrent la route en se contentant de dire : Tampico.
Le frère se rendit en cette petite ville, où il fut bien accueilli par un Espagnol à qui il raconta ses aventures. Celui-ci lui fit observer qu'il était impossible à un canot d'Indiens luttant contre le courant de franchir une telle distance en trois heures; que, d'ailleurs, les Indiens ne se servaient point de couverture de coton, et que celle abandonnée par ses sauveurs était d'un tissu inconnu dans le pays; d'où le frère en conclut qu'il avait été sauvé par des anges envoyés du ciel par Marie pour le protéger. Dès ce jour, le frère, fidèle à sa promesse, ne manqua jamais de réciter quotidiennement son rosaire en l'honneur de la très-sainle Vierge.
Quelques jours après, notre frère Marcos retourna à Mexico, où il eut encore à souffrir un second martyre. Les
médecins crurent nécessaire de réouvrir toutes ses blessures, afin d'en arracher les petits débris de flèches restés ensevelis dans les chairs, et il supporta cette opération avec la plus grande patience.
Il fut envoyé ensuite au Pérou avec le P. Barthélémy Ladesma, et il mourut à Lima, en lo8i, dans un âge très-avancé, aimé et vénéré de tous.
Tels furent les commencements de l'illustre province de Saint- Jacques du Mexique, laquelle a donné à ce pays tant de grands hommes et de saints personnages , à l'Eglise tant d'Evèques , et à l'ordre de Saint-Dominique un Général , le Rmo P. Antoine de Monroy.
Dans les quelques pages qui précèdent, nous avons essayé de tracer à grands traits l'histoire de la fondation de cette province. Nous avons décrit sa naissance, les épreuves dont elle fut assaillie dès son berceau, son rapide développement, sa séparation de la province de Sainte- Croix, dont elle fut la fille aînée, son observance rigide et les vertus héroïques dont elle fut l'inspiratrice , etc.
Si nous n'avons cité que peu de noms propres, si nous avons oublié de nommer même le P. Julien Garces , premier évèque de Tlascala, et les PP. André Monguer, Diego de la Croix , François d'Aiguillar, qui tous ont joué un grand rôle à cette époque et ont contribué à l'établissement du christianisme en ce pays, c'est que, comme la physionomie d'une province religieuse et l'histoire de ses commencements peuvent parfaitement se résumer dans la physionomie et l'histoire de son fondateur, nous nous sommes efforcés surtout de mettre en relief la grande figure du P. Dominique de Betanzas et celles aussi des religieux qui principalement, avec lui et sous lui, ont pris une part plus directe à cette fondation.
Maintenant, nous allons examiner les commencements
de la province du Pérou , sœur puînée de celle du Mexique, et son émule en science, vertu et fécondité '.
i La province de Saint -Jacques du Mexique, avec le temps, dut se diviser, et elle forma plusieurs provinces, à savoir : la province de Chiapa et Guatemala , la province de Saint • Hippolyte de Oaxaca , la province des Saints -Auges de PueLla , la dernière fondée.
Aujourd'hui l'Ordre de Saint- Dominique est supprimé au Mexique.
Ses couvents sont devenus des casernes ou autres établissements de ce genre, et les religieux ont perdu le droit de porter leur saint habit.