‹ Les dominicains en AmériqueChapitre 15 sur 48 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Découverte du Pérou. — Le P. Regiûald Pedrazza. Le P. de Valverde. — Le P. Jean de Oiiaz.

Le 26 septembre 1513, quelques soldats espagnols, ayant osé s'aventurer à travers l'isthme de Panama, furent récompensés de leur courage par la gloire d'être les premiers Européens dont les regards contemplèrent l'océan Pacifique. A cette vue, leur chef héroïque, Vasco Nunez de Balboa, s'avançant jusqu'à mi- corps au milieu des flots, l'épée nue à la main , prit chevaleresquement possession , pour son maître le roi d'Espagne, de cette mer et de toutes les terres qui baignent ses eaux, déclarant félon quiconque, chrétien ou infidèle, oserait le contredire.

Quelques années plus tard, en 1519, sur cette même plage, fut fondée la nouvelle ville de Panama. Cette cité devint bientôt le rendez-vous de tous les aventuriers qu'attirait dans ce nouveau monde l'amour de la gloire et des richesses.

Vers la même époque , une colonie de Frères Prêcheurs

envoyés par le célèbre Pierre de Cordoue , vicaire général de la province de Sainte-Croix, à Saint-Domingue, vint s'y établir sous la conduite du P. Reginald de Pedrazza.

De Panama, Nunez de Balboa entreprit lui-même quelques expéditions du côté du sud. D'autres après lui suivirent la même direction; mais toutes ces expéditions n'aboutirent à aucun grand résultat, si ce n'est à la connaissance d'un vaste empire au midi, où l'or abondait.

En 1524, vivaient à Panama deux aventuriers d'un génie des plus entreprenants. Le premier, François Pizarre, compagnon inséparable de Nunez de Balboa en plusieurs expéditions, était d'un courage et d'une énergie à toute épreuve. Le second, Diego de Almagro, avait aussi passé sa vie au milieu des aventures les plus périlleuses; il ne savait pas ce que c'était que reculer devant un danger ou un obstacle. Ces deux hommes, si bien doués pour une telle entreprise, résolurent de faire la conquête de ce riche empire dontxtn parlait tant.

Dans ce but, ils s'adressèrent à un ecclésiastique nommé Fernand de Luque, homme très-influent dans le pays; ils lui exposèrent leur projet et lui promirent de l'admettre en tiers dans tous les bénéfices de la conquête s'il pouvait leur avancer les fonds nécessaires pour exécuter leur aventureuse entreprise.

Fernand de Luque, ayant accepté , leur procura par luimême ou par d'autres les fonds nécessaires. Un contrat fut signé alors, et les deux aventuriers équipèrent sans retard un petit navire avec cent quatorze hommes dont François Pizarre reçut le commandement. Bientôt après il mit à la voile, se dirigeant vers le Sud.

Diego de Almagro le suivit de près avec un autre navire et des troupes de renfort.

Cette expédition, dans laquelle les deux capitaines se bornèrent à reconnaître les côtes et à étudier le pays jusqu'à

une centaine de lieues au midi de Panama, fut loin d'être heureuse. Les aventuriers eurent à souffrir de la faim et de la soif; plusieurs moururent de la fièvre ou succombèrent sous les coups des Indiens, de sorte que les deux navires se virent dans la nécessité de rentrer à Panama.

Cependant Pizarre et Almagro n'étaient point découragés. A peine de retour, ils s'occupèrent d'équiper d'autres navires, et bientôt ils reprirent la même direction, avec l'intention de pousser beaucoup plus loin.

Cette nouvelle expédition fut, comme la première, pleine de privations et de dangers. Cependant l'or qu'on rencontra çà et là réveilla les espérances un peu endormies des aventuriers; et, d'un commun accord, ils résolurent de continuer et de poursuivre jusqu'au bout l'aventure commencée. Mais, comme les hommes et les vivres faisaient défaut, il fut décidé qu' Almagro retournerait à Panama avec les deux navires polar prendre des renforts, et qu'en attendant, Pizarre et le reste des soldats s'installeraient sur la petite île de Gallo, non loin de la côte '.

Mais quelle plume pourra jamais décrire tout ce que ces malheureux eurent à souffrir sur cette roche aride, sans abri, presque sans eau , et sans autre nourriture que les rares coquillages qu'ils pouvaient ramasser sur les bords de la mer !

A son arrivée à Panama, Almagro trouva le gouverneur indisposé contre lui par suite des plaintes que lui avaient envoyées les aventuriers, sur les dangers et privations auxquels ils avaient été soumis pendant l'expédition. Celui-ci, loin donc de vouloir donner de nouveaux renforts à Al-

1 L'île de Gallo est située à environ deux degrés de latitude nord, et à quelques lieues des côtes de la Nouvelle -Grenade. Le voyageur qui aujourd'hui se rend de Panama à Guayaquil par le bateau côtier, peut parfaitement l'apercevoir. Son aspect , triste et pauvre , naturellement n'attire pas les regards ; mais, néanmoins, ceux qui savent le fait héroïque dont elle fut témoin, la saluent avec respect et enthousiasme.

magro, envoya, au contraire, un navire pour ramener les malheureux restés dans l'île de Gallo.

A l'arrivée de ce navire, l'héroïque Pizarre, se tournant vers ses compagnons de souffrance, traça avec son épée une ligne sur le sable du rivage, en s'écriant : « Au sud de cette ligne, c'est le Pérou, c'est-à-dire la gloire et la richesse; au nord, c'est Panama, avec la honte et la pauvreté. Que ceux donc qui préfèrent la gloire à la honte, la richesse à la pauvreté, passent avec moi. » En disant ce mots, il franchit la ligne dans la direction du Midi.

Quatorze seulement eurent le courage de suivre leur intrépide capitaine. L'histoire a conservé leurs noms; et leurs descendants, plus tard, furent tous anoblis par un décret de la cour d'Espagne.

Ses autres compagnons partis, Pizarre avec ses quatorze fidèles se transporta dans l'île de Gorgone, à quelques lieues au nord de celle de Gallo. Cette île, beaucoup moins stérile, pouvait lui offrir des avantages plus grands et des ressources plus abondantes.

Ce fut de ce lieu qu'après six mois de séjour il s'embarqua av^c ses quatorze fidèles sur un petit navire pour découvrir le Pérou.

Cette fois, le succès le plus complet couronna son entreprise. Il arriva à Tumbez, où il fut bien accueilli. Il reconnut ensuite une grande partie des côtes du Pérou, et enfin il retourna à Panama chargé d'or, de richesses et de produits de tout genre comme échantillons du pays dont, à force de persévérance et d'intrépidité, il avait réussi à faire la découverte (1528).

Bientôt après, François Pizarre se rendit en Espagne afin de solliciter du roi la permission et les moyens nécessaires pour entreprendre la conquête du vaste et riche pays qu'il avait découvert, et réclamer pour ses associés et lui les récompenses que tous avaient si noblement méritées.

Si nous racontons ces faits, dont le récit ne paraît pas appartenir à notre histoire, c'est pour revendiquer une gloire dont il semble que le temps ait voulu frustrer notre Ordre.

Le P. Melendez ', dans son bel ouvrage Tesoros verdaderos de. las lndias, nous assure, bien qu'aucun historien n'en fasse mention, qu'il est de tradition dans l'Ordre (et il y en a des preuves dans les archives) que le P. Reginald Pedrazza fut le compagnon inséparable de Pizarre dans tous ses voyages (1524 à 1528), et partagea avec lui toutes les misères et privations de l'île de Gallo.

La même affirmation se trouve dans le mémorial sur l'état du Pérou, envoyé au Rmc P. général Jean de Marinis par le P. Antonio de Acuha, évêque de Caracas. D'ailleurs cela est croyable a priori quand on pense à l'esprit de foi de ces temps. Jamais ces aventuriers espagnols n'auraient, consenti à s'embarquer pour une telle expédition, regardée par les plus hardis comme une folie et une témérité, sans avoir avec eux un prêtre pour les assister à leurs derniers moments et leur donner l'absolution dans les dangers certains auxquels ils allaient s'exposer.

Le P. Reginald Pedrazza, après avoir été le compagnon de Pizarre dans tous ses travaux et misères , le fut aussi dans son voyage d'Espagne. Tous deux furent parfaitement reçus à la cour ; et l'Empereur, après avoir réglé avec François Pizarre toutes les questions concernant la future conquête, manda au P. Reginald de retourner avec le grand capitaine et d'emmener six autres Dominicains pour travailler avec lui à la conversion du pays à mesure qu'on le soumettrait par les armes. En outre, il ordonna qu'on fournit à ces missionnaires toutes les choses nécessaires tant pour leur entretien que pour le culte.

i Melendez, Tesoros verdaderos de las lndias, chap. iv, p. 23, tome 1.

Les religieux emmenés par le P. Pedrazza furent : Le P. Thomas de Saint-Martin :

Fils du couvent de Saint-Paul de Cordoue. Il avait été régent des études dans le couvent de Saint -Thomas de Séville, et se trouvait alors régent de la chancellerie royale dans 111e de Saint-Domingue; il fut , plus tard, le premier provincial du Pérou et évêque de Chuquizaca.

Le P. Vincent de Valverde;

Fils du couvent de Saint-Étienne de Salamanque, cousin de Pizarre; premier évèque du Pérou, premier inquisiteur et second protecteur des Indiens, après le P. Reginald Pedrazza.

Le P. .Martin de Esquibel ;

Fils du couvent de Saint-Paul de Séville, et plus tard premier prieur du couvent du Saint - Rosaire , à Lima.

Le P. Pierre de Ulloa ;

Excellent prédicateur ; il fonda plusieurs couvents.

Le P. Alphonse de Monténégro ;

Fondateur du couvent de Quito.

Le P. Dominique de Saint- Thomas;

Fils du couvent de Séville, second provincial, évèque de Chuquizaca. Le premier, il posa les règles de la langue péruvienne, qu'on nomme Quichua, et en écrivit la première grammaire.

Tous ces religieux furent placés sous la conduite du P. Reginald Pedrazza, par lettres du Rme P. général Paul Butigela.

Au commencement de l'année 1530, Pizarre et ses compagnons mirent à la voile pour retourner à Panama. A la lin de la même année, ou au commencement de lo32, tous ensemble ils partirent de cette ville pour ce fameux Pérou, dont la conquête a illustré à jamais les noms de François Pizarre et Diego Almagro.

Nous n'avons point à raconter les péripéties de cette fameuse expédition , dont le récit appartient à l'histoire générale du Pérou. Mais, sans nous écarter de notre but, nous

PROVINCE DK SAINT- JEAN- BAPTISTE Si}

pouvons dire, cependant, qu'après bien des misères et des fatigues auxquelles les sept Frères Prêcheurs prirent naturellement leur part, Pizarre arriva devant Tumbez, ville péruvienne, où il avait touché déjà dans son dernier voyage de découverte.

Pizarre ne fut pas accueilli par les habitants avec la même bienveillance que la première fois. Les indigènes, soit qu'ils en eussent reçu l'ordre de Tlnca Atahualpa, .soit pour un autre motif, se montrèrent très -hostiles aux Espagnols, et massacrèrent même les trois premiers qui descendirent sur le rivage. Pizarre, pour les venger, incendia la ville, après l'avoir livrée au pillage. Les richesses recueillies en cette circonstance réveillèrent le courage des aventuriers, par l'espérance d'en ramasser encore de plus grandes par la suite.

La petite armée se porta ensuite en avant à la rencontre de l'Inca, dont la cour et les troupes se trouvaient alors à Cazamarca..

Rien de plus sublime que cette poignée d'hommes, s'avançant sans hésitation au milieu d'un pays ennemi et bien peuplé pour détrôner un souverain que défendaient des milliers de guerriers. Pizarre et ses compagnons seraient de vrais héros si les motifs de leur conduite eussent été plus purs.

Arrivé dans la vallée de Piura, Pizarre, par prudence, commença à construire un fort pour protéger sa retraite , en cas d'insuccès, et il en confia la garde à une vingtaine de vétérans; de plus, il jeta les fondements d'une ville, à laquelle on donna le nom de Saint-Michel-de-Piura. C'est en ce lieu que fut bâtie, par les Frères Prêcheurs, la première église qu'ait portée la terre du Pérou (1532).

Cette précaution prise , Pizarre continua sa route ; mais les Frères Prêcheurs s'installèrent à Saint-Michel pour commencer leur œuvre de civilisation, à l'exception cependant

8i LES DOMINICAINS EN AMÉRIQUE

du P. de Valverde. Ce dernier, nommé aumônier de l'armée, dut marcher naturellement à sa suite.

Le 3 mai 1533 eut lieu la première rencontre de Pizarre et de l'Inca Atahualpa; et bientôt après, la terrible bataille dont le résultat fut la prise de ce prince et la conquête assurée de tout le vaste empire du Pérou.

La plupart des historiens modernes font jouer en cette circonstance un rôle ignoble au P. de Valverde, et l'accusent d'avoir été , par son fanatisme , la cause de tout le sang versé en cette sanglante journée.

s A peine, disent-ils, l'Inca Atahualpa fut-il en vue des Espagnols, que le P. de Valverde vint à lui un bréviaire à la main et suivi de l'Indien Filipillo, pour lui servir d'interprète '.

« Aussitôt admis en sa présence, il commença à lui débiter un long sermon sur les grandes vérités du christianisme, le mystère d'un Dieu un et triple, le mystère de l'incarnation du Verbe divin et celui de la rédemption du monde par la mort de l'Homme-Dieu. Puis il lui parla de l'institution divine de l'Eglise et de la puissance des papes. Enfin il conclut en lui disant que le seul moyen de sauver son âme était d'embrasser cette vraie foi, de se déclarer tributaire du roi d'Espagne, à qui le pape Alexandre VI

i L'Indien Filipillo était un des deux jeunes Péruviens que Pizarre avait pris à Tumbez, lors de son premier voyage, et emmenés avec lui en Espagne , comme échantillon du peuple du Pérou. Ce jeune homme, revenu avec Pizarre, rendit de grands services aux conquérants, en qualité d'interprète. Néanmoins il était exposé à commettre de grandes bévues dans l'explication des mystères de la religion. Garcilosa de la Vega dit qu'un jour, ayant été chargé d'exposer aux Indiens le mystère de la sainte Trinité, Filipillo s'exprima ainsi : « Les chrétiens croient à trois dieux, et un autre Dieu, qui sont quatre. » Filipillo prit une part infâme dans le jugement de l'Inca, qu'il calomnia atrocement. Il mourut quelques années après , dans un supplice cruel , par l'ordre d'Almagro , qu'il avait trahi. Juste récompense de ses crimes.

avait donné en partage toutes les terres d'Amérique ; et qu'ainsi il serait assuré de l'amitié et de la protection de ce grand monarque.

« Si Atahualpa comprit ce discours, ajoutent-ils, c'est un peu douteux; mais cependant il ne lui échappa point que le missionnaire avait osé lui conseiller d'abdiquer sa souveraineté et de reconnaître la souveraineté d'un roi étranger. Cette déclaration blessa profondément le cœur du fier Inca.

« Atahualpa donc, dans sa colère, répondit qu'il ne voulait être le tributaire de personne, et que, quelque grand que fût le roi d'Espagne, il ne pouvait cependant voir en lui autre chose qu'un égal ; que le Pape devait être un grand fou, puisqu'il prenait la liberté de donner aux autres ce qui ne lui appartenait point; et enfin que, quant à changer de religion, il ne le ferait jamais, car il préférait un dieu qui vivait toujours (et en disant cela il montrait le soleil) à un Dieu qui était mort comme un coupable.

« Ensuite il demanda au P. de Valverde sur quelle autorité il s'appuyait pour affirmer de telles choses. Le religieux alors lui montra son bréviaire qu'il tenait à la main. Atahualpa le prit, et, après l'avoir porté à ses oreilles, il le jeta avec dédain à terre, disant que ce livre ne lui avait point parlé; et tout d'un coup il se leva en s'écriant avec colère : « Allez dire à vos compagnons qu'avant toute autre chose ils doivent me rendre compte du mal qu'ils ont fait à mes Etats, et que je ne suis décidé à sortir d'ici que lorsqu'ils m'auront donné pleine satisfaction pour tous leurs méfaits.

« Le P. de Valverde, souverainement scandalisé de l'injure faite au livre sacré, le ramassa; puis, retournant en hâte vers les Espagnols, il leur dit avec la plus grande véhémence : a Ne voyez-vous pas que pendant que nous

parlementons avec ce chien d'infidèle, les Indiens remplissent toute la campagne. Allez donc, l'heure est venue; marchez contre eux, et je vais vous donner à tous la sainte absolution. »

« A ces mots du fanatique religieux, les aventuriers, croyant que c'était la volonté de Dieu, se jetèrent sur les pauvres Indiens désarmés et en firent un massacre épouvantable. Plusieurs milliers de ces malheureux furent immolés, tandis que les Espagnols ne perdirent pas un seul homme.

« Pizarre seul fut blessé, et encore ce ne fut que par la trop grande précipitation d'un de ses propres soldats. »

Telle est la scène dramatique que beaucoup d'auteurs se sont plu à mettre à la place de la vérité historique.

Maintenant, si nous consultons les auteurs anciens, dont plusieurs, comme Pedro Pizarre et Xerez, furent les témoins oculaires de l'événement et nous ont rapporté les faits simplement, tels qu'ils se sont passés, nous voyons, en effet, que le P. de Valverde se présenta devant l'Inca, mais que, fidèle à sa mission d'apôtre, il se contenta de lui dire qu'il n'était venu à lui que pour l'inviter au nom de Dieu à abandonner ses idoles et sa fausse religion et à embrasser la seule vraie, celle de Jésus-Christ crucifié.

L'Inca alors lui ayant demandé sur quelle autorité il s'appuyait pour dire que la religion du Pérou était fausse, le P. de Valverde lui montra son bréviaire. Le prince le prit, et après en avoir tourné quelques feuillets, il le jeta avec dédain à terre.

Le P. de Valverde aussitôt le ramassa, et, sans dire un mot, retourna au camp.

Pizarre, qui avait déjà fait tous ses préparatifs pour le coup qu'il méditait, et voyant l'occasion propice, ordonna à ses artilleurs d'ouvrir le feu . et bientôt le carnage commença.

PROVINCE DE SAINT-JEAN -IIAI'ITSTE 87

11 résulte donc de ces témoignages véridiques :

1° Que le P. de Valverde ne lit point le long sermon qu'on lui prête; d'ailleurs, le simple bon sens indique que l'occasion dans laquelle on se trouvait n'était ni favorable au religieux pour parler, ni favorable à l'Inca pour l'entendre;

Z° Que la réponse de l'Inca n'est pas plus authentique que le discours lui-même, et que tous deux furent composés longtemps après par un auteur dont les sentiments étaient hostiles à l'Eglise , aux papes comme aux Espagnols : cela est visible par les paroles mêmes qu'il met dans la bouche du prince indien;

3° Que le P. de Valverde ne donna ni le signal du massacre, ni jamais n'excita les soldats en cette circonstance. Garcilaso de la Vega l'affirme parfaitement et soutient que jamais ce religieux n'eut l'intention ni la volonté d'exciter les passions de ses compatriotes.

Pizarre, en effet, avait tout préparé pour une action décisive, et les aventuriers qu'il commandait savaient trèsbien que de cette affaire devait dépendre leur salut. L'insuccès était pour eux une mort certaine; aussi l'amour de leur propre vie, mieux que le fanatisme, explique l'ardeur implacable dont ils firent preuve en cette circonstance.

Les mêmes auteurs modernes ont essayé aussi de jeter sur le P. de Valverde tout l'odieux du jugement dérisoire et de la mort inique dont fut victime le malheureux Inca. ('.'•pendant il est parfaitement prouvé que le vénérable religieux ne négligea rien pour sauver ce prince. Voyant enfin qu'il ne pouvait réussir, il supplia Pizarre d'envoyer l'Inca en Espagne, où il savait bien que sa vie serait respectée.

La guerre entreprise sans doute au nom de la tolérance philosophique contre le soi-disant fanatisme du P. de Valverde, en vint même jusqu'à vouloir enlever à ce religieux la gloire d'avoir converti l'Inca Atahualpa, et on soutint

que ce malheureux prince n'avait consenti à recevoir le baptême de sa main que sur la proposition qu'il lui fit de faire substituer au supplice d'être brûlé vif, auquel il avait été condamné comme infidèle, la mort plus douce de la garrotte.

Le protestant Prescott, le célèbre auteur de Y Histoire de la conquête du Pérou, rapporte tous ces bruits tels qu'il les a trouvés dans les écrivains dont il dut lire les ouvrages pour écrire le sien , et il fait ressortir la grande différence des témoignages entre les auteurs anciens et les modernes au sujet du P. de Valverde , mais sans se décider ni pour les uns ni pour les autres. Cependant, dans une note, i dit : « L'histoire, pour être juste, ne doit pas oublier que le P. de Valverde fut d'un zèle infatigable, tant pour la conversion des Indiens que pour l'amélioration de leur sort, et que les premiers soldats de la conquête ne parlent de lui qu'avec le plus grand respect, comme on peut le voir dans une lettre envoyée au roi d'Espagne, où il est représenté comme un religieux dont la vertu et la science furent d'un grand secours aux Espagnols. Es persona di mucho exemplo i doctrina, i con quien los Espagnoles han traido mucho consuelo l. »

Au moment où se passaient les événements dont nous venons de parler, c'est-à-dire vers le milieu de l'année 1533, arrivèrent une dizaine de Frères Prêcheurs, envoyés de l'île Saint-Domingue par le P. Thomas de Berlanga, provincial de la province de Sainte-Croix.

Ces religieux, dont les noms suivent : PP. Rodrigue de Ladrada, Dominique de Truxillo, François Martinez, Au-

i Lettre du district de Xanja au roi d'Espague.

PROVINCE DE SAINT-JBAN-BÀPTISTÏ 89

gustin de Zuniga, Gaspard de Caravajal, Barthélémy de Ojeda, Biaise de Castille, Paul de Sainte-Marie, Diego Manzo et un frère convers, Pierre Martyr, étaient placés sous la conduite du II. P. Jean de Oliaz, nommé vicaire général du Pérou, en remplacement du P. Reginald Pedrazza, retourné en Espagne. L'histoire ne dit plus rien de ce dernier.

Aussitôt quelques-uns de ces religieux se lancèrent dans diverses directions pour travailler à la conversion des Indiens, et les autres se mirent à la suite des armées conquérantes alors en marche sur Cuzco, la capitale de tout l'empire péruvien '.

Pizarre, après quelques combats avec les Indiens, arriva vers le 15 novembre 1533 sous les murs de cette ville, dont il s'empara facilement. Cette ville prise, il en distribua les immenses richesses à ses soldats et officiers, pour les récompenser de leurs travaux et de toutes les fatigues qu'ils avaient endurées pendant la campagne.

Dans la distribution qui se fit ensuite des monuments et principales habitations de la ville, le temple du Soleil échut en partage à Martin d'Alcantara, frère de Pizarre par sa mère, lequel, à son tour, l'offrit au P. Jean de Oliaz pour en faire un couvent.

« Bientôt, dit Prescott, s'éleva un grand monastère sur les ruines mêmes du fameux temple du Soleil. Les matériaux anciens servirent pour la construction des nouvelles murailles. L'autel, dans l'église, fut placé au même lieu où brillait quelque temps auparavant la resplendissante image du Soleil, et les Dominicains se promenaient dans les cloîtres du temple indien. Pour que la transformation fût plus complète, on substitua un couvent de vierges

1 Le mot Cuzco, en langue péruvienne, signifie nombril, centre. (Voir, à l'appendice, la note 2.)

chrétiennes à celui des vierges du Soleil. Peu à peu on vit s'élever des églises à la place des temples anciens , et le peu qui restèrent furent dépouillés des insignes du paganisme pour être placés sous la protection de la croix.

Pendant que François Pizarre s'établissait à Cuzco, le capitaine Belalcazar, un de ses meilleurs officiers, prenait, par son ordre, la route de Quito à la tête de deux cents aventuriers nouvellement arrivés à Saint-Michel de Piura. Dans cette expédition, il fut accompagné par le P. Alphonse de Monténégro, le futur fondateur du premier couvent de l'Ordre dans cette capitale.

Une fois maître du pays, Pizarre en devint bientôt le fléau.

Bien différent de Fernand CortezJ le chevaleresque conquérant du Mexique, dont le but principal semble n'avoir été que de purifier la terre des brutales abominations des Aztèques et de leur substituer la religion de Jésus, afin de se faire ainsi un nom grand devant Dieu et devant les hommes , Pizarre , comme tous les aventuriers de sa troupe, nourrissait son imagination plutôt de visions dorées que de visions de gloire, et surtout de gloire céleste.

Il semble que Pizarre n'eut jamais d'autre mobile, comme le dernier de ses soldats, que la soif de l'or, auri sacra famés, ce qui donne un caractère bas et mercenaire à son entreprise; et quand on compare la féroce avarice de ses compagnons avec les moeurs si paisibles, si inoffensives des vaincus, la sympathie se tourne naturellement vers les Indiens.

Pizarre , en effet , en arrivant au Pérou , trouva un peuple doux et à moitié civilisé, qu'il eût été facile d'élever à une plus haute civilisation, car nul autre peuple de l'Amérique ne semblait mieux préparé à la recevoir. Mais , au contraire, il livra les races conquises à la brutalité de

ses soldats, les vierges du Soleil à leur lasciveté, les cités à feu et à sang, et il tit de leurs habitants des esclaves qu'il envoya périr dans les mines.

Les Frères Prêcheurs, à la vue des atrocités commises par les conquérants, élevèrent la voix, comme toujours, avec le plus grand courage, et ils exhortèrent les vainqueurs à ne pas se déshonorer eux-mêmes en faisant blasphémer le nom de Jésus-Christ au milieu de ces nations barbares. Mais ils ne lurent point écoutés; et leur affliction en fut d'autant plus grande, qu'ils sentaient bien qu'en violant ainsi toutes les lois de l'humanité et de la justice on mettait le plus grand obstacle à la prédication de l'Evangile et à la conversion des infidèles.

Voyant donc que leurs exhortations étaient sans fruit sur ces cœurs où dominaient seulement l'ambition et l'avarice, le P. Thomas de Saint -Martin quitta Cuzco pour aller évangéliser les Indiens de la province de Chucuytu, et le P. de Valverde prit le parti de revenir en Espagne pour instruire le roi de la conduite des conquérants et solliciter justice en faveur des Indiens.

Admis aussitôt son arrivée devant le grand conseil des Indes , dont le président était alors le cardinal de Loyasa , ex-général de l'Ordre de Saint-Dominique, le P. de Valverde fit un rapport exact de la position du Pérou, et s'appliqua surtout à montrer le tort que la cruelle conduite des conquérants faisait à la gloire de la nation et de la religion. Tous les membres du conseil comprirent parfaitement la force de ses raisons et la nécessité de remédier aux désordres dont on se plaignait; mais malheureusement les conquérants avaient à la cour des protecteurs intéressés à les défendre; en sorte que l'examen de l'affaire traîna en longueur, et la décision des juges ne fut donnée que trois ans après.

Pendant que cette question se traitait, la ville de Cuzco

fui érigée en siège épiscopal, et le P. de Valverde choisi pour en être le premier titulaire.

Mais avant que les bulles fussent parvenues à Madrid , le P. de Valverde, à la prière du roi, reprit la route du Pérou, où la guerre civile venait d'éclater entre Pizarre et Almagro. Sa Majesté, qui avait pu apprécier la sagesse et la vertu de ce grand religieux, jugeait sa présence tout à fait indispensable en ces fâcheuses circonstances. Le P. de Valverde partit donc, emmenant avec lui vingt Frères Prêcheurs , dont les frais de voyage furent payés par la caisse royale (1537).

L'année suivante , il reçut ses bulles du pape et en même temps une patente du roi le nommant protecteur des Indiens '.

Traduction de la patente envoyée au P. de Valverde par Charles-Quint :

« Juillet 1538.

« Don Carlos, etc.. A vous, Révérend Père Vincent de « Valverde, évèque élu de la province du Pérou, salut :

« Comme notre plus grand désir est que les Indiens se « conservent et viennent à la connaissance de notre vraie « foi catholique, c'est pourquoi, plein de confiance en

i Le premier évêque du Pérou fut Fernand de Luque , l'associé de Pizarre et d' Almagro ; il fut nommé évèque de Tambez ; mais il mourut à Pauama , avant d'avoir pris possession de son siège , et ainsi il ne mit jamais les pieds au Pérou.

Le premier protecteur des Indiens du Pérou fut aussi Fernand de Luque ; mais il n'exerça jamais cette fonction.

Le second fut le P. Reginald Pedrazza , nommé par le roi en 1532; mais il n'exerça cette charge que deux ans, car, en 1532, il était retourné en Espagne.

Le P. de Valverde fut donc, en réalité, le premier évèque du Pérou , et le troisième protecteur des Indiens sur cette même terre. Après lui, cette charge resta presque toujours entre les mains des Frères Prêcheurs.

« votre fidélité et conscience, et persuadé que vous don- « nerez à cette œuvre les soins et attentions nécessaires, « nous vous déclarons protecteur et défenseur des Indiens « au Pérou.

« En conséquence, nous ordonnons qu'en ladite province o vous visitiez les Indiens et veilliez avec soin qu'ils soient a élevés et instruits dans les choses de la foi et bien traités « par ceux qui les ont en charge.

« En outre, nous ordonnons que vous fassiez toutes les « informations et perquisitions nécessaires pour vous as- « surer du bon traitement des Indiens; et, si vous trouvez « ceux à la garde de qui ils sont confiés coupables sous « ce rapport, nous vous donnons le droit de les punir, « soit par la prison, soit par une amende pécuniaire, tout « en laissant cependant à ces derniers le droit de recours « au gouverneur contre votre sentence.

a En outre, selon les lois et ordonnances de nos ancêtres « et prédécesseurs, et selon celles promulguées par nousa même, au sujet du bon traitement des Indiens, nous « vous autorisons, lorsqu'il ne vous sera pas possible de « visiter en personne les provinces soumises à votre pro- « tection, à envoyer en votre lieu et place les personnes « que vous jugerez les plus convenables, pourvu qu'elles « soient approuvées par le gouverneur.

« Moi, le Roi. »

Ainsi, comme on le voit , par cet exemple et tant d'autres semblables, la politique du gouvernement espagnol fut toujours humaine; mais malheureusement, au Pérou comme ailleurs, toutes les mesures prises pour assurer la liberté et le bien-être des Indiens devinrent illusoires devant l'avarice des colons et la cruauté des conquérants.

Page 1