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CHAPITRE I

Les Dominicains et Christophe Colomb.

L'Ordre de Saint-Dominique, cet arbre gigantesque et majestueux, dont les branches puissantes couvrirent de leur ombre jusqu'aux derniers confins de ce qu'on appelle communément V ancien monde, et l'enrichirent d'un si grand nombre de saints, de martyrs, de docteurs et d'hommes illustres en tout genre, ne perdit rien de sa fécondité et de sa sève vigoureuse en s'implantant dans le nouveau monde.

Il semble même, au contraire, que, sur ce terrain vierge, il puisa une force nouvelle; car, nulle part peut-être, le rôle des Frères Prêcheurs ne fut aussi varié et aussi glorieux, et leur influence aussi profonde et salutaire que sur le sol américain.

A une époque où les grandes découvertes de Christophe Colomb et les merveilleuses conquêtes des Cortez et des Pizarre avaient enflammé toutes les imaginations, éveillé toutes les convoitises, déchaîné tous les mauvais instincts; alors que des nuées d'aventuriers ambitieux se jetaient sur le nouveau monde comme des vautours sur leur proie, et que l'amour des richesses, cette soif de l'or, comme disaient les anciens, auri sacra famés, dévorait toutes les âmes et en chassait tout sentiment de justice, de générosité, de compassion, l'honneur de planter sur les rivages améri-

cains l'étendard du Christ, c'est-à-dire la croix, ce symbole de renoncement et d'abnégation, ne pouvait être réservé à des hommes d'une vertu ordinaire.

Pour résister à un pareil courant et pouvoir se tenir debout sans vaciller au milieu de l'entraînement général, il fallait des apôtres d'une trempe exceptionnelle. Ces apôtres, l'Ordre de Saint- Dominique eut la gloire de les former.

Les premiers Frères Prêcheurs (1510) dont les pieds foulèrent le sol américain furent tous, en effet, des religieux de haut mérite et de grande vertu. L'ambition seule de travailler à la gloire de Dieu et au salut des âmes les avait conduits hors de leur patrie. Dans tous les lieux où ils abordèrent, ils se distinguèrent tous par leur noble désintéressement et le zèle héroïque avec lequel ils défendirent la cause de la religion et de l'humanité, toutes deux trop souvent foulées aux pieds par leurs propres compatriotes.

La tâche que ces héroïques missionnaires avaient à remplir était loin d'être facile et légère. Dès les premiers jours ils en sentirent tout le poids et en comprirent toute la difficulté. D'un côté, ils se trouvaient en face d'un nombre considérable d'aventuriers, ambitieux sans conscience, aussi cruels que cupides, qu'aucune considération ne pouvait retenir, et dont les excès et les désordres menaçaient d'une ruine prochaine, tant moralement que matériellement, les pays qu'ils étaient appelés cependant à civiliser.

D'un autre côté, leurs regards ne pouvaient se détacher de ces pauvres Indiens idolâtres, qu'il s'agissait pour eux d'arracher à leurs vices et à leurs erreurs , pour les gagner à la morale de l'Evangile et à la foi de Jésus-Christ. Telle était leur mission. Mais était-elle réalisable à travers tous les obstacles qu'apportait à cette cause divine l'ignoble

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conduite des conquérants? Ces pauvres Indiens pouvaientils facilement croire à la vérité, à la sainteté, à la douceur de la nouvelle religion qu'on leur annonçait, à la vue des crimes, des atrocités, des injustices dont se rendaient coupables ceux mêmes qui se faisaient honneur de lui appartenir"?

L'établissement du christianisme parmi les indigènes se trouvait ainsi singulièrementcompromis, par suite des scandales dont ils étaient journellement et les témoins et les victimes. Il fallait donc nécessairement arrêter ces désordres et réprimer les excès des conquérants. C'était là une œuvre diificile, mais elle ne fut pas cependant au-dessous du dévouement des missionnaires. Sans retard ils descendirent dans l'arène et ils commencèrent courageusement la lutte. La grandeur du succès ne répondit pas toujours à la générosité des efforts; mais il n'en reste pas moins pour les Dominicains la gloire impérissable d'avoir été les plus ardents protecteurs et les plus zélés éducateurs du peuple américain.

En vérité, disent les historiens, les Dominicains, les premiers entre tous, eurent l'héroïque courage, de leur propre mouvement et sans aucun titre officiel , de se constituer protecteurs des Indiens. Sans souci des dangers auxquels les exposait cette magistrature volontaire, ils ne cessèrent jamais de les défendre avec une énergie indomptable contre la rapacité et la cruauté des conquérants '. Les premiers encore, ils bâtirent des hôpitaux pour les

1 Un grand esprit, Montesquieu, a écrit quelque part cette piquante réflexion : » Mettez dans une ile sauvage un Jésuite et un Dominicain, et revenez -y au bout d'un an; le premier sera confesseur du roi, et le second, tribun du peuple. »

Rien de plus exact, du moins pour ce qui regarde les Dominicains en Amérique. Dès leur ariivée, comme nous l'avons dit, ils se posèrent en vrais tribuns pour détendre la liberté et les droits du peuple américain contre la tyrannie des tyrans.

indigènes, des écoles spéciales pour leurs enfants, et, pour faciliter l'étude des langues indiennes aux missionnaires futurs, ils composèrent et ils imprimèrent les premières grammaires et les premiers vocabulaires dont on ait souvenance en Amérique.

C'est à eux aussi que revient l'honneur d'avoir fondé, à Hispaniola, Mexico, Lima, Quito, Santiago, etc., ces fameuses universités dont ces villes sont si fières, et auxquelles le nouveau monde a dû tant d'hommes distingués parleur science et leurs vertus.

En un mot, s'écrie l'historien Melendez, rien de grand, rien de bon ne s'opéra dans l'Amérique sans l'intervention des fils de saint Dominique.

Mais, avant de décrire les faits et gestes des Frères Prêcheurs dans le nouveau monde, il est bon de rappeler la part qu'ils ont prise à sa découverte.

Les écrivains modernes , en nous racontant les diverses péripéties par lesquelles Christophe Colomb dut passer avant de voir adopter ses projets par la cour d'Espagne, se sont plu à nous faire connaître les encouragements et les secours que ce grand navigateur reçut de plusieurs grands personnages, entre autres du P. Jean Pérez de Marchena, le digne gardien du couvent de Rabida, en Andalousie, mais généralement ils ont oublié de mentionner le nom des Dominicains.

Cependant des auteurs anciens , presque contemporains de Christophe Colomb, nous apportent à ce sujet de nombreux témoignages devant lesquels il devient impossible de nier l'heureuse influence exercée par les fils de saint Dominique sur les destinées du célèbre marin et la réalisation de ses projets.

Lorsque Christophe Colomb, nous dit l'un d'eux, sur l'invitation des rois catholiques, dut se rendre à Salamanque pour y expliquer publiquement devant la fameuse

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