LES IDÉES DIRECTRICES DE CHRISTOPHE COLOMB
| Le 12 octobre 1492, trois caravelles por-
tant une centaine de matelots et un homme de | génie abordaient à des rivages demeurés jusque-là inconnus au monde civilisé. Ce n'étaient pas les vents alisés et les courants océaniques | qui avaient conduit seuls cette flottille dans des parages mystérieux et longlemps redoutés; ce | n'était pas même son seul capitaine, encore que, ses intuitions et sa hordiesse lui aient mérité | une part unique dans un événement qui allait | en éngendrer tant d’autres. La découverte du
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Nouveau Monde esl un de ces faits qui procèdent de l’évolution lente mais sûre d'une idée ; et peu, mieux que celui-là, mettent en évi- . dence la dépendance étroite dans laquelle sont les uns des autrés les éléments théorétiques et les éléments réels d'un événement. Quoi qu'il en puisse être de quelqües inventions ré- | putées fortuites et sans antécédents apparents, la découverte est, en loi commune, le produit d'une idée plus ou moins longtemps élaborée, et venue à maturité sous l'action formatrice | des milieux historiques qu'elle a traversés. A ce point de vue, c’est un labeur digne du phi- | losophe et de l'historien de travailler à dégager à travers le temps les étapes par lesquelles est passée une conception pour se former, se développer et livrer à terme un produit souvent étonnant.
Ces vues ont été largement développées et appliquées par Alexandre de Humboldt dans son Cosmos (1), et plus spécialement, pour la question qui nous concerne, dans son Essai critique de la géographie du Nouveau Continent (2).
(4) T. II, Paris, 1848. La partie qui a pour titre : Essai historique sur le développement progressif de l'idée de l'univers, p. 121-427.
(2) Paris, 1836-39, 5 vol.
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: polygraphes du moyen âge; mais aux citations relevées dans ses écrits, à la manière dont | elles sont présentées, on voit qu'il n’a pas
tige des philosophes de l'antiquité et des docvraies, et, en les réalisant, il suivait le cou-
rant qui cntraînait les savants de son siècle. (1) »
Aussi n'avons-nous pas vu sans une vive satisfaction M. Henry Harrisse se rattacher à de Humboldt et émettre dès les premières pages de ses savantes études sur Christophe Colomb le jugement remarquable que nous transzrivons touchant la genèse des idées qui: influencèrent et dirigèrent l'inventeur du Nouveau Monde.
« Alexandre de Humboldt, en son admira-
veau Continent, nous a montré la continuité d'idées qui rattache les projets de Christophe Colomb aux théories d’Aristote, d'Ératosthène, de Strabon, d'Albert le Grand, de saint Tho-
navigateur génois ne les connut que par les
cherché seulement à s’abriter derrière le pres-
teurs de l'Eglise. Colomb leur a emprunté de vagues conceplions, mais aussi des idées
(1) Christophe Colomb, son origine, sa vie, ses voyages,
IL n'est pas douteux en effet que les idées qui orientèrent le génie de Colomb vers les Indes, lui soient venues de l'antiquité : non sans doute qu'il les ait puisées directement dans les philosophes et les géographes anciens ; mais, quoique arrivées à lui par des canaux détournés, on ne peut néanmoins en méconnaître l’origine. Une des sources principales où Colo:b a trouvé réunies les autorités de l'antiquité et du moyen âge est incontestablement l'Imago mundi de Pierre d’Ailly (1). Il ne faudrait pas croire toutefois que l’archevèque de Cambrai eût de ce chef des titres bien positifs à la reconnaissance de la postérité. L'œuvre de d’Ailly est une compilation du
sa famille et ses descendants. Paris, 1384, 2 vol., t. I, p. VIII.
(1) M. Fernandez de Navarrete, Collecciôn de los vigjes. y descubrimientos que hicieron por mar los Españoles. Madrid, 1825, t. I, p. 409. L’'2Zmago mundi a été éditée pour la première fois en 1490. L’exemplaire de Colomb, annoté de sa main, se conserve à Séville (H. Harrisse, Bibliotheca americana vetustissima, additions. Paris, p. XV). Las Casas connaissait cet exemplaire de Colombet l'avait eu sous les yeux (Historia de las Indias. Madrid, 1875, t. I, p. 313). L'explicit du livre indique la date et la méthode de sa composition : « Explicit Zmago mundi de Scriptura etex pluribus auctoribus recollecta anno Domini 1410 ».
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1') moyen âge; beaucoup diraient aujourd'hui fqu'elle est un simple plagiat, si nous ne savions que notre idée moderne de la propriété littéraire n’avail pas encore entièrement cours au commencement du xv* siècle. On a voulu voir dans l'ouvrage de d'’Aiïlly une appropriation beu scrupuleuse de l’Opus majus de Roger Baon (1). Sur l'un des points les plus impor- Hants et que nous examinerons plus loin, d’Ailly ne fait, il est vrai, que traascrire littéralement oger Bacon. Mais, quoi qu'il en soit, d’Ailly ne fut qu'un instrument tout matériel de la science grecque et des grands scolastiques. Il dut for- Étuitement cet honneur au fait de la découverte ide l'imprimerie, qui, contemporaine de Colomb, vulgarisa son œuvre et la mit ainsi à portée de main de l'inventeur du Nouveau Monde.
| Quelles étaient donc ces idées scientifiques qui donnèrent un point d'appui solide aux projets de Christophe Colomb? C’est ce qu’il est facile de dire. L'idée fondamentale fut une vérité d'ordre cosmographique : l'affirmation de
(1) H. Harrisse : « Le cardinal Pierre d’Ailly, qui, pour Ja partie cosmographique, a audacieusement pillé l’Opus majus de Roger Bacon ». Fernand Colomb, sa vie, ses œures. Paris, 4872, p. 117. — L. Salembier, un Évêque de Cambrai et la Découverte de l'Amérique. Lille, 1892.
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la sphéricité de la terre. Au lieu de l'imagination homérique représentant le monde comme une plate-forme entourée d’eau et dont on ne ‘pouvait franchir la périphérie, la conceplion aristotélicienne d’une terre globulaire devait inévitablement conduire, avec les progrès de la navigation, à la pensée d’un voyage autour du monde. Une autre idée, idée secondaire, il est vrai, mais qui exerça un grand empire sur Colomb, fut celle de la proximité relative des extrémités occidentales de l’Europe et de la partie orientale de l’Asie. Cette idée, tout erronée qu’elle était, venait, comme la première, d’Aristote. La science de tous les âges, à peu d’exceptions près, devait la laisser passer et arriver jusqu’à Christophe Colomb. C'est elle ‘qui lancera le hardi navigateur, non à la découverte d’un nouveau monde dont il ne soupçonna jamais l'existence, mais à la recherche d’une route abrégée pour atteindre les Indes. Que si cette erreur laissa mourir Colomb dans la persuasion constante que sa découverte n'é- | tait autre que l'extrémité orientale du continent asiatique, elle favorisa en tout cas ses desseins en lui dissimulant, avec l’étendue réelle de l'immense espace inexploré, les difficultés gigantesques de son entreprise.
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ET LA DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE 21 Que ces deux idées aient été le pivot scienti-
D fique des entreprises de Christophe Colomb, Biln'y a pas l'ombre d'un doute.
Une des sources principales d’où Colomb a |
| tiré, sinon les éléments, du moins la confirma-
tion de ses convictions cosmographiques, est
} incontestablement la lettre que lui adressa le | célèbre astronome florentin Paolo Toscanelli.
Cette lettre, écrite tout d’abord le 23 juin 1474,
| pour le chanoine Fernam Martins, était desti-
née à éclairer le roi de Portugal Alphonse V
| | sur ses projets de découvertes maritimes. Ce fut quelques années plus tard, deux g#u trois
ans à peine, que Colomb en reçut lui-même une copie de Toscanelli. L’amiral la transcrivit de sa propre main sur les gardes d'un exemplaire d'Anéas Sylvius qui était à son usage, et conservé encore à la bibliothèque
: Colombine, à Séville. C'est de là qu'elle a été
tirée et publiée pour la première fois dans l'original latin par M.Harrisse (1). Ce qui surprend quelque peu dans la lettre de Toscanelli, c’est
(1) Don Fernando Colon, historiador de su pidre, Sevilla, 1871; Fernand Colomb, p. 178, etc. On ne possédait, avant cette publication du texte original, qu'une traduction italienne incomplète. Nous donnons en appendice le texte intégral de cette lettre.
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de voir que la question scientifique qui y est agitée n’a fait aucun progrès depuis le xmi° siècle. Les connaissances de Toscanelli ne sont pas allées au delà de celles d'Albert le Grand et de saint Thomas d'Aquin. Pour lui, il résulte de la sphéricité de la terre que l’on peut aller au pays des épices et des aromates par une voie marilime plus courte que la voie ordinaire de la Guinée. En se dirigeant constamment vers l’occident, on atteindra ainsi les "ndes, qui sont à une médiocre distance. Les idées de Toscanelli étaient anciennes comme Aristote, et ce que la dernière avait d'erroné n'avait subi aucune retouche, aucune correction. Ce que le cosmographe florentin sait de plus, ce sont les noms des extrémités des Indes, telles que les voyageurs du xini et du xiv° siècle, et particulièrement Marco Polo, les avaient décrites. Ainsi, dans cette navigalion vers le couchant, on trouvera l'empire du grand Khan et la province de Kathay, où est sa résidence ; la grande ville de Quinsay, dans la province de Mango, voisine de la précédente, et enfin, avant d'arriver jusque-là, l’île de Cipangu (le Japon).
La science de Christophe Celomh n'alla jamais au delà de celle de Toscanelli. Arrivé sur
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[les côtes de l'Amérique, il se croit aux Indes. | Dans son premier voyage, à Cuba, il est con-
vaincu qu'il est proche de la ville de Quinsay,
el envoie deux ambassadeurs au Grand Khan dans sa ville de Kathay; les envoyés naturel-
lement ne le trouvent pas (1).
Le 12 juin 1494, il fait dresser un acte notarié attestant qu’il est aux Indes ; il oblige son
équipage à le signer, sous peine d'une amende
de 10,000 maravédis et d’avoir la langue cou-
| pée pour tout récalcitrant (2).
Dans son dernier voyage, le 7 juillet 1503, il écrit de la Jamaïque aux rois Catholiques qu'il n’est plus qu’à dix journées du Gange. Il a visilé la province de Mango et le Kathay, c'est-
| à-dire la Chine méridionale et septentrionale | de Marco Polo. De là ilest revenu à Saint- Domingue (3).
Après ces témoignages, il est presque inutile
| de faire appel aux Histoires de l'Amiral, attri-
buées à son fils Fernand, et à l'Histoire des
(1) Journal de bord de Colom», dans Navarrete, L, c.,
(2) Navarrete, 1, 143.
(3) H. Harrisse, Bibliotheca americana vetustissima, n° 1. Voyez l'exposition développée de ces idées de Colomb dans Harrisse, Fernand Colomb, p. 122, etc.
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Indes de Las Casas, si ce n'est pour montrer que les mêmes idées élaient dans tous les esprits. Les Histoires donnent en:cinq raisons la totalité des motifs d'ordre scientifique qui ont déterminé Colomb à son entreprise. Las Casas suit les Histoires, et donne une même exposition des cinq raisons avant d'entrer dans des considérations fort développées sur des questions dépendantes du fait de la sphéricité de la terre : par exemple, la discussion des autorités des anciens sur l'habitabilité des antipodes (1). Quant aux cinq raisons, elles reviennent toutes à établir, soit le fait de la sphéricité de la terre ouvrant un chemin oecidental vers les Indes, soit la proximité relative dun
Portugal des rivages orientaux de l’Asie (2).
(14) Bartolomé de Las Casas, Historia de tas Indias, 5 vol. Madrid, 1875-76, Liv. 1, chap. vi, vit. Las Casas fait surtout appel à l'autorité d'Albert le Grand dan son traité de Natura locorum.
(2) Hist. de las Indias, p. 54. « 1° Como toda el agua y la tierra del mundo constituyan una esfera y por consiguiente sea redondo, consideré Cristobal Colon ser possible rodearse de oriente à occidente andando por ella los hombres hasta estar piés con piés los unos con los otres, en qualquiera parte que en opôsito se hallassen.
« 2° Sabia.. que mucha y muy gran parte desta esfera habia sido ya calcada, passeada y por muchos navegada, é que no quedeba para ser toda descubierta ». Cette allé-
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ET LA DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE Ainsi donc deux idées d'ordre scientifique
servirent de bases au projet de Christophe
Colomb, et firent entrer à un moment donné des régions immenses dans l'orbite du monde
2 civilisé.
D'où venaient ces idées et quelle avait été leur histoire ?
Ces idées venaient de loin. On a dû le pres-
| sentir en nous entendant âualifier d'aristotélicienne la théorie de la sphéricité de la terre.
C'est en effet jusqu'à Aristote, aux plus beaux
| jours de la sagesse grecque, qu’il faut remon-
ter pour retrouver clairement l’idée mère qui portait en elle la découverte de l'Amérique. Ce n'est pas à dire toutefois que l'affirmation de cette vérité ait attendu le fondateur du Lycée pour se faire jour dans le domaine de la philosophie. D'après les uns, Thalès de Milet et l'école naturaliste d’lonie l’auraient déjà professée explicitement ; d’après les autres, elle serait
gation, en tant qu’elle suppose que Colomb s'attendait à trouver autre chose que les Indes, est erronée. Las Casas l'emprunte aux Histoires. Voy. Harrisse, Fernand Colomb, p. 121 et suivantes.
« 3 Que aquel dicho espacio.. no podia ser mas que la tercera parte del circulo mayor de la esfera ».
Les 4 et 5° raisons tendent, elles aussi, à diminuer l’étendue qui sépare des Indes les îles du cap Vert.
née avec le reste des conceptions pythagoriciennes, dont elle était une dépendance étroite. En tout cas, il est indubitable que Socrate et Platon lui avaient accordé une place dans leur enseignement (1). Mais ce fut Aristote qui le premier donna à cette idée comme à tant d’autres sa formule et son développement scientifique. C'est lui que nous entendrons dans l’interprétation et les commentaires détaillés d'Albert le Grand et de saint Thomas d'Aquin, et sa doctrine ne perdra rien à nous être présentée par ces deux grands esprits.
Du jour où Aristote eut élabli la théorie de la sphéricité de la terre en l’appuyant de démonstrations positives que nous acceptons plei-
nement encore, la science hellénique ne rétrograda plus sur ce point. Géographes et cosmographes, disciples et commentateurs du chef - du péripatétisme, tous reçurent sans conteste la doctrine du Maître et se la transmirent fidèlement. Ératosthène, Strabon (2), Claude Pto-
(1) Vivien de Saint-Martin, Histoire de la géographie. Paris, 1873, p. 96.
(2) Strabo, Geographic. Basileæ, 1523, lib. I, p. 6: « Pari etiam modo ad Indos et ad Hispanos habitatio (differentiam habet plurimam) è quibus illos ad orientem maxime, hos autem ad occasum inclinari scimus omnes. Sic
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lémée (1), pour ne nommer que les maîtres de la géographie antique (2), demeurèrent les adeptes d’Aristote.
La théorie de la sphéricité terrestre passa aux mains des Arabes avec le reste de l’héritage péripatéticien. Les philosophes musulmans le recueillirent avec une ardeur passionnée, sans le conserver toujours dans sa pureté originelle, bien que, sur le point particulier qui nous intéresse, ils se soient montrés fidèles interprètes du maître. C'est par les traductions de l'arabe d’abord que la société chrétienne fut mise pour la première fois, au commencement du xm° siècle, en contact avec le péripatétisme. Avicenne et Averroës furent les deux grands patrons du dehors qui le présentèrent au moyen âge. De leur côté, Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin devinrent les vrais
et antipodas inter se quodammodo esse, nescii non sumus ». — Lib. II, p. 79 : « Subjectum ergo sit, rotundam una cum mari terram esse, unamque et eandem cum æquoribus superficiem habere ».
(1) Dans son Almageste, le chap. 1v du livre I*r est consacré à la question de la sphéricité de la terre : « Quod terra quoque sphærica sit ad sensum quantum ad universas partes ». Trad. de Georges de Trébizonde., Basileæ, 1541, p. 4.
(2) Vivien de Saint-Martin, 2. c., p. 132, 169, 199.
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initiateurs chrétiens qui acceptèrent intégralement l’œuvre d’Aristote, et l’acclimatèrent dans
. un milieu qui lui avait été fermé jusqu'alors (1). L'entreprise tentée et menée à bonne fin par ces deux maîtres fut, dans le sens le plus réel el le plus étendu du mot, une révolution scientifique. Leur premier, sinon leur plus grand coup de génie, ne fut ni dans cette compréhension vaste et profonde qu’ils eurent des doctrines grecques, ni dans l'exposition monumentale qu'ils réalisèrent, ni dans l’application qu’ils firent de tout un système scientifique à l'interprétation du dogme chrétien pour constituer la théologie ; leur coup de maître fut dans la claire vue de la valeur réelle du trésor im-