CHAPITRE III
ENSEIGNEMENT COSMOGRAPHIQUE D'ALBERT LE GRAND ET DE SAINT THOMAS D'AQUIN.—— PREU— VES ASTRONOMIQUES DE LA SPHÉRICITÉ TER- RESTRE.
La seconde catégorie d'arguments qu'Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin emploient à la démonstration de la sphéricité de la terre, contient les preuves d’observation. Elles sont au nombre de trois. Là encore il est remarquable de voir combien peu de chose six siècles ont ajouté sur ces points particuliers à l'héritage scientifique des anciens. Pour ne rien amoindrir de la conceplion et de l’exposition même de ces arguments, nous les traduirons presque constamment et mot à mot d'Albert ou de saint Thomas. Ils sont d’ailleurs identiques pour le fond chez l’un et chez l’autre, mais avec une rédaction personnelle et une exposition entièrement indépendante.
Een rene
Ts ne
« Il y a, écrit saint Thomas, trois preuves astronomiques de la sphéricité de la terre. Ce sont des preuves d'observation.
« La première est tirée de l’éclipse de lune.
« Si la terre n’était pas sphérique, la section d'ombre dans l’éclipse de la lune ne serait pas constamment circulaire. Nous voyons en effet dans l'éclipse que la partie lumineuse de la lune et la partie obscure sont séparées par un arc de cercle.
« L’éclipse de la lune provient de ce que cet astre entre dans l’ombre projetée par la terre. Pour que l’ombre portée par la terre soit ronde, il faut que la terre le soit elle-même. Seul un corps sphérique peut produire une ombre circulaire. Qu’un corps lumineux, le soleil, par exemple, soit plus grand que la terre, l’ombre de celle-ci formera un cône dont le sommet sera dans l’espace et dont la terre occupera la base (1). Si le soleil, au contraire, est plus petit que la terre, il produira encore un cône d'ombre [tronqué], mais en sens inverse: il partira de la terre, et la base sera dans l’espace. Si le soleil enfin était de même dimension que
(4) Saint Thomas désigne le cône de la géométrie actuelle sous le nom de pyramide ronde, et réserve le nom de cône pour le sommet.
la terre, il produirait une ombre cylindrique, c'est-à-dire ayant la forme d'une colonne. Or, en toute hypothèse, il s’ensuivrait que, la terre élant sphérique, son ombre couperait la lune suivant un arc de cercle.
« On pourrait objecter que cette section circulaire provient, non de la sphéricité de la terre, mais de la sphéricité même de la lune. ù « Pour exclure cette objection, Aristote ajoute que, dans la croissance et la décroissance mensuelles de la lune, la section qui sépare la partie lumineuse et la partie obscure, prend elle-même des figures diverses. Ainsi, tantôt elle est une ligne droite, comme quand elle partage la lune en deux parties égales, au septième et au vingt et unième jour; tantôt
elle forme un cercle complet, quand la lune est
pleine au quatorzième jour; enfin, elle est concave, quand la lune est nouvelle, jusqu'au septième jour, ou qu'elle est à sa fin, du vingt et unième jusqu’au dernier jour. La raison de ce phénomène est dans la diversilé des positions de la lune à l’égard du soleil, comme nous l'avons dit plus haut. Mais, dans l’éclipse de lune, la ligne de section est toujours circulaire.
« C’est donc parce que la lune est éclipsée par l'interposition de la terre, qui est ronde, que cette dernière produit une figure circulaire dans la division de la lune » (1).
On voit avec quelle netteté et quelle ingéniosité ce premier argument est développé par saint Thomas d'Aquin; comment il épuise du côté du soleil les hypothèses qui pourraient modifier son argument, et comment, du côté de la lune, il utilise les données positives du phénomène de Ja lunaison, pour écarter toute possibilité d'objection.
« Le second argument, continue notre commentateur, est tiré de l'observation des étoiles; et, comme le dit Aristote, il nous apprend, non seulement que la terre est sphérique, mais encore qu'elle est fort petite par rapport aux autres corps célestes.
« Si nous nous transportons, en effet, vers le midi ou le nord, aussitôt notre horizon change. On le reconnaît à un double signe.
D'abord par le pôle de notre horizon [zénith], qui est le point du ciel placé au dessus de notre tête. Dès que nous nous transportons, même à une faible distance, ce point varie, comme
(1) Opera omnia, t. XXIII, p. 195.
étoil:
nord elles naux qu’el gion:
taine PErPp septe pour de c« dans
sée de, cu-
nioaint 8 du fier ane, 1ène ilité
omtoi— end, nais aux
ers zon
ne.
th}, ptre me
me
on peut s'en rendre compte par les étoiles fixes qui sont au dessus de nous et qui changent avec les lieux. Secondement, l'horizon change à son tour et coupe différemment le ciel, Cela est manifeste : car, si l’on se porte vers le septentrion ou le midi, ce ne sont plus ès mêmes étoiles que l’on voit. Les habitants qui occupent la zone moyenne de l'hémisphère septentrional, ont le pôle nord au dessus de leur horizon, et toutes les étoiles qui, autour du pôle, sont comprises dans le rayon de son élévation, sont de perpétuelle apparition. Mais, à cause de la diversité des horizons, il arrive dans l'hémisphère septentrional, où le pôle nord est élevé et le pôle sud abaissé, que certaines étoiles plus proches du pôle sud que du pôle nord ne sont pas constamment cachées, mais elles apparaissent pour les pays très méridionaux, comme l'Égypte et Chypre, tandis qu’elles ne sont jamais visibles pour des régions situées plus au nord. Inversement, certaines étoiles qui apparliennent à la zone de perpétuelle apparition pour les régions très septentrionales, ont un lever et un coucher pour des contrées plus méridionales. 1l résulte de ces faits que.la terre est ronde, surtout dans la direction des pôles (ou sens des méri-
diens). Si elle était en effet une surface plane, il né tous les habitants, au nord comme au midi, pou auraient le même horizon ; les mêmes étoiles l'app leur apparaîtraient et disparaîtraient, les ac- de b cidents du sol terrestre ne pouvant être un étab] empêchement, à raison de leur peu d'éléva- prox
tion. tale « « Un raisonnement semblable établit que la l'Orie terre est ronde du levant au couchant (dans conje
le sens de l'équateur et des parallèles), car prése sans cela un astre ne se lèverait pas plus tôt et l’a pour ceux qui sont en Orient que pour ceux | interr qui sont en Occident. Si l’on imaginait en l'analc effet que la terre soit concave, un astre à son n'étak lever devrait apparaître tout d'abord à ceux KE Nou qui sont en Occident; si elle était plane, il la vale apparaîtrait à tous en même temps. Mais il gralen est clair que les astres se lèvent tout d’abord gne a1 pour ceux qui sont en Orient. Dans l’éclipse XI si de lune, en effet, si l'éclipse apparaît en Orient avec fe vers minuit, elle apparaît plus tard en Occi- mental dent, plus ou moins, selon les distances. Ainsi Ce q encore le soleil se lève et se couche plus tôt premiè selon qu'une contrée est plus à lorient. a L
« Ces données nous montrent aussi, ar
l'observe Aristote, que la sphère te: restre n’est pas très grande. S'il en était autrement, (1) Op.
ane, ilne suffirait pas d'un si petit déplacement ridi, pour produire un changement notable dans oiles l'apparition des étoiles. Aussi n’y a-t-il rien ac- de bien incroyable dans l’opinion de ceux qui un établissent une similitude de climats et une éva- proximité de distance entre l'extrémité occidentale des Colonnes d’Hercule et l'extrémité de ue la l'Orient ou rivages de la mer des Indes, On dans conjecture cette similitude de climats par la car présence des éléphants, qui vivent en l’un 18 tôt et l’autre point, mais non dans les régions ceux | intermédiaires. Mais, s’il y a là un signe pour it en l'analogie et la ressemblance des climats, cela \ son n’établit pas la proximité des lieux » (1).
Nous ne nous arrêtons pas à faire observer la valeur de cette preuve. Elle demeure intégralement, et la largeur de l'exposition témoigne avec quelle facililé les grands esprits du xune siècle, comme saint Thomas, se mouvaient avec facilité dans le cercle des données fondamentales de la cosmographie.
Ce qu’il importe de considérer ici, c'est la première préoccupation d'établir la petitesse
a terre par rapport à la sphère du monde, ar une suite naturelle d'idées, la proximité
hent, (1) Op. omnia, ibid., p.195-6.
60 LES DOMINICAINS relative des extrémités connues de l’orient et
de l'occident par l'hémisphère opposé. Saint |
Thomas affirme les faibles dimensions du globe par le fait qu’un médiocre déplacement sur sa surface change le zénith de l'observateur, Albert le Grand toutefois ne se contente pas de cette seule démonstration : il cherche, autant qu'il le peut, à épuiser le problème.
« Si nous y mettons quelque attention, ditil, nous voyons que la circonférence terrestre est une quantité insensible par rapport aux dimensions du zodiaque. En effet, nos rayons visuels qui se dirigent vers les deux points
opposés de l'horizon à lorient et à l’occident, !
divisent le zodiaque en deux parties égales, Cela est manifeste, car nous voyons toujours six signes dans l'arc sous-tendu par nos rayons visuels. Ces dernières lignes forment donc le diamètre du zodiaque ; et, comme un diamètre passe par le centre du cercle, il faut que la distance qui sépare l'observateur du centre de la terre soit absolument nulle par rapport aux
dimensions du zodiaque. Et mème en ajoutant k
les deux demi-épaisseurs de la terre, cela ne donnera pas une quantité sensible.
« Nous avons encore une autre preuve dans les observations de la cosmométrie. Les étoi-
les, ( cercl comt vant lieu ment distai absol AI simili tale avons en ce:
AIb relati différe accept les C assez AIb née, suiva Christ et che
(1) Or preuve vers le
ient et
Saint 1 globe sur sa
yateur, |
pas de autant
n, ditrrestre rt aux rayons points cident, égales.
DUjOUrs rayons
onc le amètre que la ntre de ort aux
joutant k
cela ne
e dans ae étoi-
les, dans leur mouvement, coupent toujours les cercles de nos instruments astronomiques, comme l'astrolabe et la sphère armillaire, suivart un cercle terrestre. Or cela ne peut avoir lieu qu'autant que le centre de notre instrument correspond avec le centre de la terre. La distance qui sépare ces deux centres, est donc absolument insensible » (1).
Albert examine enfin l'argument tiré de la similitude des climats dans l'Afrique occidentale et l'Asie orientale : similitude basée, avons-nous dit, sur la présence des éléphants en ces deux points.
Albert tient comme un fait très positif la relation étroite qui lie les espèces animales aux différents climats. Aussi, à la suite d’Aristote, accepte-t-il la conclusion que l'océan qui sépare les Colonnes d’Hercule des Indes, doit être assez peu étendu.
Albert modifiera aïlleurs cette opinion erronée, mais elle sera universelle dans les siècles suivants. Elle sera allée d'Aristote jusqu'à Christophe Colomb, qui y croira jusqu’à sa mort et cherchera dans ses voyages les côtes de la
(1) Op. omnia., t. IV, p.233-4. Le sens général de cette preuve est clair, mais le texte est mutilé ou corrompu vers le milieu dans l'édition que nous possédons.
END TALE AVE TPRRT TG PO UP CERTES UPS OR EUR RE CORAN eo ER PV HUIT X INR
ES D PTE PR Le PURES OP CC MO UE CNE F: > AIME Pr VIRE HA FE ei
Chine et de l’Inde dans le golfe du Mexique et la mer des Antilles.
Saint Thomas d'Aquin, dans le commentaire même d'Aristote sur le ciel et le monde, met cette idée courante en suspicion. Dans la preuve que nous avons exposée, le pénétrant commentateur rapporte le considérant du Maître, la présence des éléphants sur ce que l'on croyait être les rivages opposés de l'océan Atlantique; mais il aperçoit clairement la faiblesse de cette base, et il la révoque d'un mot. « La présence des éléphants en Afrique et aux Indes, dit-il, témoigne bien de la similitude des climats, mais non de la proximité des lieux »: Quod quidem est signum convenientiæ et simi-
litudinis locorum, non autem propinquitalis. excentr C'est un beau mot de protestation dans l’his- à M T
é 4 L e. E L1 L4 ve t toire d'une opinion erronée qui a traversé dix- “ans neuf siècles et s’est fait accepter d’Aristote le dans les profond penseur et de Colomb l'héroïque pra- Ds ticien. Nous devionssignaler ce doute du grand pti docteur : car il nous fait sentir, avec beaucoup sufficien d’autres (1), la téndance qu'avait son génie à salvari } La solut Ê ments, i (1) Qu'on nous permette d'en sigualer, à titre d'exemple, doute ee un autre des plus remarquables. On sait que, dans l’hy- ir, p 10
pothèse de Ja rotation du ciel, le mouvement apparent des 4) Viv “planètes devient irrégulier et fort compliqué. Hipparque |
1e et
taire met euve comitre, l’on céan faimot.
t aux le des UXx >:
similis.
l’hisdixte le prarrand
coup ie à
se dégager des fausses idées qui encombraient en grand nombre la science de son temps.
“La dernière preuve de la sphéricilé de la terre, qui implique aussi la pelitesse de sa masse, est empruntée par Albert et saint Thomas d'Aquin aux opérations géodésiques déjà tentées dans l'antiquité et renouvelées par les Arabes. La seule donnée fournie par Aristote à ce sujet, c’est l'évaluation de la circonférence terrestre à 400,000 stades. On ignore si une opération pratique avait servi de base à cette estimalion (1).
Il semble cependant qu'elle devait être le résultat d'une supputation rationnelle : car
et Ptolémée avaient imaginé la théorie très complexe des excentriques et des épicycles pour en rendre raison. Quand saint Thomas aborde ce problème, il exprime toujours un doute et pressent qu’une autre hypothèse simpliflera ces
| mouvements bizarres des planètes,qui ne peuvent entrer
dans les lois si harmonieuses et si simples du ciel. Zn astrologia p initur ratio excentricorum et epicyclorum ex hoc quod, hac positione facta, possu”* salvari apparentia sensibilia circa motus cœælestes ; non tamen ratio hæc est sufficienter probans, quia etiam forte alia positione facta salvari possent (Sum. theolog. I p., q. XXII, a. 1, ad 2") La solution, en effet, était dans l’interversion des mouvements, immobilité du ciel et rota ion de la terre. Le même doute est exprimé dans le de Cælo et Mundo, lib. I, lect. I, p 10. Si tamen hoc verum sit.
(1) Vivien de Saint-Martin, Jist, de la géogr., p.113.
Aristote ne lui aurait pas donné place, si elle n’avait eu en sa faveur au moins une légitimilé apparente.
Les deux commentateurs connaissent en outre les ppérations subséquentes exécutées dans le but de résoudre le même problème avec plus de précision.
Le chiffre fourni par Aristote élait en effet le double de la longueur réelle d'un méridien terrestre. Albert et saint Thomas abandonnent sans peine le chiffre d’Aristote, pour se fier à des vbservations moins anciennes.
« Si le nombre fourni par Aristote, dit Albert, n'a pas été corrompu par les copistes, il est faux. Cela provient de ce qu’au temps d’Aristote on ne savait pas encore mesurer avec précision la valeur du diamètre du soleil, de la lune et de la terre, comme l'ont fait les savants mathématiciens qui ont suivi Ptolémée » (1).
Quant au procédé employé pour arriver à ces évaluations, Albert n'indique que celui de
(1) « Si hoc littera Aristotelis non sit vitio scriptorum de pravata, tunc est falsa : et falsitas accidit ei ex eo quod tempore Aristotelis nondum perfecte sciebantur quantitates diametrorum solis ‘ lunæ et terræ secundum ve:itatem antequam alio mou, invenit, et super quam inve-
nerunt sapientes mathematici, qui secuti sunt Ptolomæum » (p. 234).
liv:
nat la | de | du 26 1 pris pola n’in proc opèr plian et ol divis être
par | valeu là en qui n°
ET LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE 05 Ptolémée, décrit au chapitre xv1 du cinquième livre de l'Almageste, c’est-à-dire la détermination des dimensions respectives du soleil, de la lune et de la terre, par la mesure comparée de leurs diamètres. Quant à la valeur. absolue du degré terrestre, il connaît le chiffre de 56 milles 2/3, fourni par les opérations entreprises par les Arabes en 727 ou 728, en Mésopotamie, par ordre du calife Almamoûn (1). Il n'indique pas, comme saint Thomas d'Aquin, le procédé suivi dans celte opération géodésique. IL opère sur le chiffre des Arabes en le multipliant par 360, le nombre de degrés du cercle, et obtient en milles la longueur de 20,400 ; il divise le Lotal par le nombre 3,7, qu’il estime ètre le rapport 7, et trouve ainsi le diamètre de ia terre.
Saint Thomas a une notion plus précise des opérations par:lesquelles on a.déterminé l’étendue du méridien terrestre : il sait “que l’on a mesuré une longueur du sol correspondant var la dislauce de ses points extrêmes à la valeur d’un degré astronomique. C'était bien là en effet le procédé employé par les Arabes, qui n’avaient fait que renouveler eux-mêmes
(1) Histoire de la géogr., p. 250 et suiv.
celui d'Ératosthène et de Possidonius (1).
C’est par Alfragan que Thomas d'Aquin connaît l’entreprise des Arabes et ses résullats, et par Simplicius, celle de Possidonius et de Pto-. lémée (2).
… Tel est l’enseignement cosmographique développé et vulgarisé pour la première fois dans la société chrélienne au xm® siècle par Albert le Grand et saint Thomas d’Aquin : la terre est une sphère de médiocre dimension, et les extrémités occidentales de l’Europe sont séparées des côtes orientales de l'Asie par une mer dont la superficie n’est pas très vaste. Retenons toutefois, sur ce dernier point, le doute de saint Thomas en attendant une exposition toute nouvelle et personnelle d'Albert le Grand.
(1) Vivien de Saint-Martin, £. c., p. 137, 144.
(2) Opera omn., 1. c., p. 196; Vivien de Saint-Martin,
p. 201 et suiv.
L'a idées bilité peutf que 8e lune « comme Connu recouvy restre bon d scientif restre
diculair l’autre
tin,