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et en déduit jusqu’au bout des conclusions d'une remarquable vérité.
Le mouvement apparent du ciel est le phénomène qui a le plus contribué à égarer la science antique et à vicier sa conceplion du monde. Par malheur, il ne pouvait y avoir de remède immédiat à cela. Une donnée de cette importance, qui semblait à tous des plus évidentes et des plus sûres, devait naturellement être placée à la base de tout essai de cosmographie. Le ciel tournait, et la terre paraissait être le centre de ce mouvement. C’est cette trompeuse observation qui nous mettait au cœur de l'univers, et nullement une préoccupation religieuse et théologique, comme affecte de le croire un certain vulgus libre penseur. Aristote, Strabon, Ptolémée, n'avaient cure du christianisme ; et, en considérant la terre comme le point central du cosmos, les anciens philosophes ne songeaient nullement à la mettre à la première place, mais bien au dernier rang.
Dans leur esprit, comme dans celui d’Albert le Grand et de saint Thomas d'Aquin, les diverses régions sphériques qui entourent la terre,
constituent une progression de perfection et de
dignité dont le maximum est à la plus lointaine périphérie. Par contre, le minimum de valeur
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est au centre de ces mondes concentriques: la terre, le plus vil et le plus grossier des éléments, l'occupe.
La science grecque croyait pouvoir rattacher à cette distribution générale du cosmos le phénomène de la gravité terrestre. C'était le centre du monde qui appelait en quelque sorte la matière, et lui imposait la gravité quand elle en était écartée. En raisonnant sur ces données, la science ancienne devait arriver aux mêmes résultats, au point de vue de la sphéricité de la terre, que si elle eût pleinement entendu la théorie moderne de l'attraction.
Dans l’un et l’autre cas, le problème était celui de la détermination de la forme prise par une masse de matière sous l'influence des forces qui la sollicitent vers un centre commun. Avec une pareille donnée, la solution était facile à prévoir : la terre devait être sphérique.
Il est curieux de voir deux grands esprits, comme Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin, aux prises avec ce problème de mécanique fort simple, mais qu’ils ne peuvent résoudre méthodiquement, parce qu'ils n’ont pas à leur disposition le théorème élémentaire de la mécanique sur la composition et la décomposition des forces. Néanmoins ils ont nettement
conscience qu’une accumulation de matière autour d’un centre, sous l’action d’une force homogène et constante, doit donner, dans sa forme générale, un sphéroïde.
Voici le fond du raisonnement commun à Albert le Grand et à saint Thomas d'Aquin dans l'exposition de cet argument, qu'ils ont qualifié de physique :
Toule matière terrestre est pesante dès qu'elle est écartée du centre d'attraction, et tend à y revenir. La matière doit donc se grouper autour du centre, et, sous l'influence de la pesanteur, finir par se mettre dans un état d’équilibre. Mais l'équilibre entre les parties dont l'aggloméralion forme la terre, n'est réalisé que par l’état sphérique : car, observe saint Thomas, un plus grand volume de malière déplacera un plus petit, une force supérieure vaincra une force moindre, et la forme sphérique sera finalement obtenue ; ou, comme remarque Albert le Grand en serrant le problème d’une autre manière, dans toute autre donnée que la sphéricité, les éléments matériels n’auront pas leur rapprochement maximum du centre d’attraction. Les deux cosmographes entrent ensuite dans l’examen détaillé des différentes hypothèses d’un groupement inégal et non
symétrique de la matière autour du centre, et ils n'ont pas de peine à montrer que, sous l’action de la gravité, il n'y aura de repos et de stabilité que quand la totalité de la masse aura réalisé une sphère.
Cet argument mécanique soulève toutefois une difficulté : il suppose que la terre s'est formée par voie de génération, c'est-à-dire par accumulation de matériaux autour d'un centre, et il semble que c'est prendre une hypothèse pour point de départ du raisonnement. Albert et Thomas d'Aquin profitent de l'objection pour développer leur pensée, tout en répondant à la difficulté.
Pour bien comprendre, disent-ils, cette preuve, il faut s’imaginer que la terre s’est formée par voie d'agglomération autour d’un centre, comme l'avaient déjà enseigné quelques anciens physiciens. Dans cette hypothèse, la matière qui doit constituer la terre vient des différents points de l'horizon, c'est-à-dire de l'espace, et tend au même endroit. Il ne faut cependant pas imaginer avec les anciens que je mouvement dont est douée la matière doive être attribué au mouvement gyratoire du ciel, qui projetterait violemment la matière vers le centre du monde. Il est plus vrai de dire que
le phénomène de la pesanteur est naturel à la matière, et que sous son influence elle tend vers le centre du monde. Ainsi, si nous supposons que primitivement la terre était dans un état potentiel, — nous dirions aujourd’hui de dissociation, — il est naturel que, lorsque la pe santeur s’est manifestée dans les éléments désagrégés et dispersés, ceux-ci ont dû se porter de tous les points de l'espace et d’une semblable manière vers le centre pour constituer la terre, et la constituer sous une forme sphérique (1).
Ces dernières phrases sont.traduites littéra-
(1) « Oportet prædictam rationem intelligere ac si positum esset quod terra esset generata de novo concurrentibus undique partibus terre versus medium, sicut antiqui naturales posuerunt ; in hoc tamen differentia est quod ïilli ponunt motus partium terræ versus medium causari ex violentia gyrationis cœæli, sicut supra .dictum est. Melius autem et verius est ut ponamus motum partium terræ accidere naturaliter, propter hoc quod partes terræ habent gravitatem inclinantem eas versus medium. Si ergo ponamus quod terra prius erat in potentia, sicut antiqui posuerunt, consequens erit quod partes ejus dispersæ et disgregatæ prius quando fuerunt in actu graves, ferentur simili modo ex omni parte ad medium, et ex hoc constituetur terra sphæricæ figuræ » (De Cœlo et Mundo, lib. II, lect. xxvit, p. 192 ; Albertus, ibid., cap. 1x, p. 229).
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ET LA DÉCOUVERTE DE L’AMÉRIQUE gi
lement de saint Thomas ; on les prendrait facilement pour un extrait du Système du monde de Laplace.
Albertle Grand expose l'hypothèse de la même manière, mais avec une observation de plus.
Lui aussi il comprend que la terre a dû être formée par des éléments primordiaux dissociés, lesquels n'étaient pas tout d’abord ce qu'ils sont devenus dans la suite, quant à leurs propriétés en général et quant à la pesanteur en particulier. Mais, voulant remonter: plus haut dans la chaîne des causalités, il assigne comme principe de l'apparition de la pesanteur dans la matière primordiale le mouvement circulaire du ciel (1).
Ce qui est étonnant, c’est de voir quel pressentiment prodigieux ces grands esprits avaient de nos théories cosmographiques modernes. En somme, ils s’attachent avec.une foi invincible à ce qui fait le fond de nos idées les plus hardies et les plus grandioses touchant
(4) « Terra prius et quodlibet aliud elementum fuit in potentia : deinde per motum cœli exivit in actum elementi et formam quam videmus modo : et tunc terra per circuitum horizontis generata a motu cœli, æquali distantia recedens ab horizonte, paulatim appropinquavit medio donec resideat in ipso » (De Cælo et Mundo, lib. II, cap. IX, p. 229).
Le
l’origine et le mode de formation du monde : affirmation du phénomène de la pesanteur comme propriété connaturelle de la matière; tendance de cette matière à se grouper autour d’un centre pour se constituer à l’état sphéroïdal ; formation de la terre par voie de condensation de ses éléments; conception d'un état primordial de la matière où elle n’avait ni pesanteur ni ses propriétés actuelles ; phénomène de la génération de la terre à un moment donné, rattaché au mouvement général de la rolation du monde comme à sa cause.
Mais, malgré l'ampleur et la maestria avec lesquelles Albert et Thomas d'Aquin développent leur idée de la formation de la terre, il n’en reste pas moins, et ils se l’objectent sincèrement eux-mêmes, que c'est là une hypothèse. La théorie de la formation du monde à laquelle demeure attaché le nom de Laplace, n’est plus, à proprement parler, une hypothèse pour nous; mais elle l'élait pour Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin, qui n'avaient ni nos vues générales ni nos observations positives sur les sciences cosmologiques. Aussi est-il curieux de les voir acculés à une théorie dont ils ne veulent rien- sacrifier, et dont ils n'ont cependant pas les preuves suffisantes en main.
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Albert le Grand répond d'un. mot, mais en abandonnant quelque peu son terrain. Après tout, quelle que soit l'origine de la terre, qu’elle soit produite par voie de génération ou non, il n'importe, car l'argumentation principale est indépendante de cette question : il suffit que la terre soit pesante dans ses parties, pour qu’elle forme une sphère (1).
Saint Thomas répond à son tour à la même objection, et le principe de solution est des plus remarquables. « La terre, dit-il, n’eût-elle pas été produite par voie de génération, il faudrait encore qu’elle fût dans le même état que si elle avait été engendrée : car la nature d’une chose, c’est le terme d’une génération. D’où il suit que tout ce qui n’est pas engendré doit néanmoins être tel que cela eût pu être produit par ce procédé ; et pour cette raison la terre doit être ronde » (2). Ainsi donc la nature tout entière, prise dans chacune de ses
(2) « Sive etiam non sit generata,oportet quod hoc modo se habeat sicut si esset generata, quia terminus generationis est natura rei. Unde illud, quod non est generatum, oportet tale esse, quale fleret si generatur: et secundum hoc convenit figuram terræ esse sphæricam » (L. c., p. 192). :
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parties, semble être le produit d’une génération," ou, en langue moderne, d’une évolution. Saint Thomas n’a pas les éléments divers de ce vaste problème pour se prononcer sur la question de fait ; mais son coup d'œil pénétrant a entrevu, ici comme dans maints endroits, l’une des lois générales du monde, dont la possession a été l’œuvre des sciences de notre temps. Que tout dans la nature, le globe terrestre, l'élément inorganique ou l'être vivant soit le terme d’une évolution, il n'en a pas la preuve, il ne le pense même pas, mais il reconnaît, et invariablement, que tout être, vwsa nature et sa constilution, esi susceptible d’avoir eu son origine dans une génération ou un procédé évolutif; et l’essai d'application de cette idée à la formation de la terre donne à Aristote et à ses deux grands commentateurs chrétiens du moyen âge le droit d'être regardés comme les premiers fondateurs de la conception moderne du cosmos.
Toutefois Albert le Grand n’abandonne pas son argumentation sans en avoir tiré un dernier avantage en faveur de la sphéricité terrestre, et il faut signaler ce point de vue, parce qu'il témoigne à quelle hauteur se tenait habituellement le regard d'Albert, quand il envisa-
Le, geait les sciences. Le nouvel argument est tiré int | des sciences comparées. Il examine, discute ste et met successivement en parallèle les formes de | extérieures prises par les éléments des corps, vos par les êtres vivants et les grandes masses lois pesantes. Il aboutit à sa thèse en concluant à été l'existence de surfaces planes comme état out naturel des éléments matériels, et de surfaces ent courbes et sphériques pour les êtres vivants une et la matière à l’état molaire (1).
le Nous ne nous arrêterons pas davantage à ria- l'examen de ce premier argument général, en- Sa core que par sa singularité il puisse donner lieu ri à de nombreuses remarques. Qu'il nous suffise Fe de faire observer le contraste de la méthode la employée par des savants à la manière d’Arisages lote, d'Albert le Grand, de saint Thomas ren d'Aquin, et le procédé des modernes. Nul n'ima- | 4 ginerait aujourd’hui de placer la conception de
Laplace comme premier argument à une démonstration de la sphéricité de la terre. La
Das raison en est que notre esprit, qui a gagné en nes précision avec ses observations exactes et ses dé analyses rigoureuses, a cependant perdu beaugt coup du sens philosophique des anciens et de Di-
As
(1) L. c., cap. x, text. 108, p. 931 sq.
en
leur goût marqué pour les grandes synthèses.
Le procédé d'Aristote est cependant de beaucoup le plus profond, car il ne fournit pas seulement la preuve du fait, ainsi que nous l'avons vu pour la question de la sphéricité de la terre, mais encore la raison d’être de ce même fait. Au reste, la méthode des anciens n’est pas exclusive, et nous allons les voir confirmer un argument d'ordre général par des procédés d'observation compris à l'instar de nos méthodes positives.
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