CHRISTOPHE COLOMB ET DIEGO DE DEZA A LA DIÈTE DE SANTA FE
Les quelque six années employées par Christophe Colomb à faire accepter ses projets par la cour de Caslille sont comprises entre deux juntes ou conférences scientifiques : celle de Salamanque, dont nous avons déjà parlé, et celle de Grenade, ou, pour appeler de son nom nouveau cette ville, qui venait de passer des mains des Maures à celles de Ferdinand et Isabelle, celle de Santa Fé. Ni Tune ni l'autre de ces diètes ne devaient favoriser Colomb. Nous ne dirions rien ou presque rien de la dernière, si, après sa tenue et ses conclusions négatives, nous ne devions trouver encore une fois Diego de Déza pour sauver d'un naufrage
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(iaal les projets de Colomb, et s'il n'était nécessaire de commencer dès ici une œuvre de justice historique.
Ce fut vers les derniers mois de 1491 que Colomb s'arrêta fortuitement au couvent franciscain de la Ràbida (l), et y reçut l'hospitalité du gardien, le P. Antonio de Marchena, qui Tencouragea dans ses desseins. L'intervention personnelle de ce religieux auprès d'Isabelle et son voyage à la cour en compagnie de Colomb aboutirent à la formation d'un nouveau tribunal scientifique en vue d'un dernier examen des propositions du tenace navigateur. L'existence de ces conférences à Santa Fé est mise hors de doute, et indépendamment de la source empoisonnée des Histoires (2). D'après Las Casas, l'issue des conférences de Santa Fé fut identique à celle des conférences de Salamanque: Colomb n'y fut aucunement compris. Las Casas exprime la chose en termes d'une rare énergie : a On mit de nouveau tout
(1) « En se rendant à Huelva,il s'arrête fortuitement au monastère de la Rabida, en octobre ou novembre 1491 » (Harisse, Christophe Colomb, I, p. 357).
(2) « L'autre (conférence) se tint à Santa Fé, pendant les derniers mois de 1491 » (Harrisse, l. c, I,p. 363). Nous avons le rapport d'un témoin oculaire, Geraldini, dont il est parlé plus loin.
en œuvre, dit cet historien ; on rassembla un grand nombre de personnes : on consulta philosophes, astrologues, cosmographes (si tan' est qu'il y en eût alors quelques-uns de valeur en Castille), des marins et des pilotes. Tous, d'une commune voix, qualifièrent les projets de Colomb de folie et de vanité ; ils le ridiculisèrent et le déchirèrent à chaque pas. L'Amiral lui-même témoigne de ces faits et les rapporte plusieurs fois dans ses lettres aux Rois ï (1).
Dédaignant le témoignage des Histoires et négligeant celui de Las Casas, M» Barrisse croit pouvoir induire de quelques données que nous allons examiner que la diète de Grenade fut favorable à Colomb, grâce à la puissante protection du cardinal Mendoza, a qui y joua un rôle décisif » (2).
Nous croyons absolument insoutenables Tune et l'autre partie de la proposition. La diète
(1) « Hiciéronse de nuevo muchas diligencias, jûntansc muchas personas, liubiéronse informaciones defllôsofos, y astrôlogos, y cosmôgrafos (si con todo entonces habia algunos perfectos en Gastilla), de marineros y pilotes, y todos â unavoz decian que era todo locura y vanidad, y âcada paso burlaban y escarnecian de ello, segan que cl Almirante muchas veces â los Reyes en sus cartas, la refiere y certifica » {Ilist. de las Indias, I, p. 243).
{2) Christophe Colomb, t. I, p. 363.
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ne fat pas favorable à Colomb, et Mendoza ne fut pas son protecteur, du moins à ce titre.
La base historique sur laquelle M. Harrisse fait porter son affirmation, est constituée exclusivement par l'autorité d'Oviedo, qui reconnaît Mendoza comme protecteur de Colomb, et par le témoignage d'Alessandro Geraldini, qui assista à la diète et y confirme la présence de Mendoza. Procéder ainsi, c'est, croyons-nous, établir sur des données peu sûres un problème qu'on peut résoudre avec des documents trè& autorisés et autrement positifs.
En ce qui concerne d'abord les renseignements fournis par Geraldini, ils ont une valeur absolue pour prouver le fait de la diète de Grenade, à laquelle il a assisté. Mais en dehors de cela, non seulement ils n'appuient en rien la thèse d'une diète favorable à Colomb et d'un patronage de Mendoza, mais ils vont directement à confirmer le récit de Las Casas.
c II y avait, dit Geraldini, diverses opinions dans le conseil, parce que beaucoup d'évêques espagnols regardaient l'opinion de l'existence des antipodes comme hérétique, à cause de l'autorité de Nicolas de Lyre et de saint Augustin. Moi, qui me trouvais derrière Diego de Mendoza, j'objectai, peut-être parce que j'étais
jeune, que saint Augustin et Lactance pouvaient être de très grands théologiens et d'assez mauvais cosniographes i) (1). On voit aisément, d'après le témoin oculaire, que la junte ne devait guère être favorable, puisque les évoques tenaient assez communément pour hérétiques les idées de Colomb, et qu'il attribue à une hardiesse de jeune homme la liberté qu'il prit de faire une observation que nous trouvons aujourd'hui fort sensée, mais que les sages de Grenade prirent probablement en pitié.
Quant au rôle attribué à Mendoza, les paro-
(1) « Gum coadunato primariorum consilio variae sententiae essent, eo quod multi anlislites patriae Hispanîe manifestum reum haereseos esse plane asserebant, eo quod Nicolausa Lyra totam terrœ humanse compaginem ab insulis Fortunatis orientem usque supra mare extentam nuUa lalera habere per inferiorem partem spher» obtorta dicit. Etdivus Aurelius Augustinus nullos esse antipodas affirmât. ïunc ego qui forte juvenis, rétro eram Didacum Mendozam, sanctaî Romanae Ecclesiœ cardinalem, hominem génère, inlegrilate, prudentia, rerum notitia,et omnibus prœclarœ nalurœ ornamentis illustrem petii. Gui cum refcrrem Nicolaum a Lyra, virum sacrse theologise exponendce egregium fuisse, et Aurelium Augustinum doctrina et sanctitate magnum, tamen cosmographia caruisse », etc. {Itinerarium, Romx,iQ3i, p. 204) llarrisse, l. c, I, p. 380).
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les de Geraldini ne permettent d'établir rien autre chose à ce sujet en dehors du fait de la présence du grand cardinal à la diète.
Reste l'autorité d'Oviedo.
<L Dans presque toutes les histoires et les chroniques, écrit M. Harrisse, où il est question de la découverte du Nouveau Monde et des tribulations que souffrit Colomb, ce n'est ni à Déza, ni à Quintanilla, ni à Gabrero qu'est attribué le mérite de l'entreprise, mais à Pedro Gonzalez de Mendoza, grand cardinal d'Espagne 1 (1). Après avoir fait cette observation, M. Harrisse la réduit lui-même à sa juste valeur. Quand on examine de près ces récits et ces histoires^, (c on reste convaincu que leur seule source d'information est Oviedo ou Gomara d. Le texte d'Oviedo est formel. Mendoza a recommandé Colomb à Leurs Majestés Catholiques, et il a pu, par Mendoza et Quintanilla, qui l'avaient présenté au cardinal, se faire écouter de Leurs Altesses.
Rien n'empêche d'admettre que Mendoza ait présenté Colomb à Ferdinand et Isabelle, et ait témoigné intérêt et bienveillance au pauvre grand homme incompris. C'est aussi l'affirma-
(1) Christophe Colomb, I, p. 378.
lion expresse de Geraldini : « Sur la recommandation d'un homme illustre (c'est-à-dire Mendoza), les Rois furent émus pour la détresse de Colomb » (1).
Mais que le concours et l'intervention de Mendoza aient été continués dans la junte de Santa Fé, surtout jusqu'à la rendre favorable à Colomb, c'est ce qu'il est impossible d'admettre.
Qu'après la résolution finale de tenter la réalisation des projets de Colomb, Mendoza ait pris part à la mise à exécution des ordres royaux à raison de sa haute position, et qu'à ce titre Oviedo lui ait attribué l'honneur de l'entreprise, comme à un premier ministre qui, sans avoir conduit une négociation, y attache cependant son nom, rien n'est plus naturel.
Mais que Mendoza soit entré dans les vueset les intérêts de Colomb jusqu'à avoir le droit d'être regardé comme la cause efficace de ïw découverte et qu'il puisse recueillir l'honneur d'avoir donné l'Amérique à l'Espagne, cela
(l) « Is Illiberim urbem, quam nostro sseculo Granatam vocant, ad Ferdinandum regem et Elisabetam reginaia perrexit^ qui aucloritate clari hominis moli pro Colono misero. Quo intra paucos dies veniente, cum coadunalo primariorum hominum consilio », etc., comme à l'avantdernière note (Geraldini, Itinerariuin, p. 204).
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st erroné, et c'est Christophe Colomb luimême qui donne le démenti.
On a vu plus haut Topinion formelle de Las rasas affirmant que la junte de Grenade avait iiéprisé les propositions de Colomb, et Las Casas fait appel aux écrits du malheureux navigateur pour appuyer son affirmation, r^olomb en effet s*est exprimé très clairement -ur cette question, et c'est lui avant tout qu'il faut entendre. Au commencement du récit de son troisième voyage, Colomb s'adresse aux Rois Catholiques, et résume brièvement la physionomie de cette période, pendant laquelle il avait lutté contre tous pour faire accepter ses projets aux Rois d'Espagne.
€ Sérénissimes, très hauts et très puiser sants Princes, le Roi et la Reine, nos Seigneurs. C'est la sainte Trinité qui mut jadis f Vos Altesses à cette entreprise des Indes. € Dans son infinie bonté, elle fit de moi son « messager, et c'est comme son ambassadeur < que je vins en votre royale présence, comme € aux plus grands princes chrétiens et aussi c comme aux* plus dévoués à la défense et à <f la propagation de la foi. Les personnes qui <r eurent alors connaissance de mes projets, « les tinrent pour impossibles. Elles n'imagi-
<( naient pas d'autre moyen d'accroître vos (( richesses que par les biens ordinaires de la (( fortune, et elles s'entêtèrent dans cette idée. (( J'employai à cette affaire six ou sept années (( d'un pénible labeur, montrant, le mieux « que je savais, combien ce serait servir <{ Notre Seigneur de propager son saint nom « et sa foi chez des peuples nombreux, et m combien celte œuvre était digne de grands <( princes, tant à cause de son excellence qu'à « cause de la haute renommée et de l'impéc( rissable souvenir qui s'y attacheraient. Il « fallut aussi traiter le côté humain du projet. <r Je montrai alors tout ce qu'avaient écrit c( dans leurs histoires des savants nombreux « et dignes de foi; comment ils racontaient (( qu'il y avait dans ces pays de grandes (( richesses. Je dus même rapporter à cet effet <i l'opinion de ceux qui avaient traité de la (T position du monde. Enfin Vos Altesses se « déterminèrent à mettre le projet à exé- « cution. Par là elles montrèrent bien le <^c grand cœur qu'elles portent toujours dans (( les grandes entreprises, parce que tous (c ceux qui avaient connu cette affaire ou « assisté à la discussion, tous à l'unisson « tenaient le projet pour une plaisanterie,
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< sauf deux moines qui toujours furent cons-
« tants i> (1).
Les paroles de Colomb sont, on le voit, des plus claires et des plus explicites. Une première fois, quand il vient en Espagne, les personnes qui prennent connaissance de ses projets, les déclarent impossibles : las personas que entendieron en ello lo luvieron por imposible. C'est la junte de Salamanque de 1486-1487.
Une dernière fois, après six ou sept années de peine, les propositions de Colomb reviennent à Texamen. Tous ceux qui sont mêlés à la revision de son procès, tous ceux qui entendent Texposition de ses idées, tous à l'unanimité tiennent cela pour une farce : todos
(1) a Vine con la embajada â su Real conspectu, movido como â los mâs altos Principes de cristianos... ias personas que entendieron en ello lo tuvieron por imposible... Puse en esto seis ô siete anos de grave pena, demostrando lo mejor que yo sabia cuanto servicio se podia hacer â nuestro Senor en esto... en fin Vuestras Altezas determinaron que esto se pusiese en obra. Aqui mostraron el grande corazôn que siempre hicieron en toda cosa grande, porque todos los que habian entendido en ello y oido esta plâtica todos â una mano lo tenîan â burla, salvo dos frailes que siempre fueron constantes (Navarre te, Colecciun, I, débuts du troisième voyage).
los que habîan entendido en ello y oido esa pldtica todos à una mano lo tenian à hurla. Que Colomb entende par ces paroles les dernières négociations et la diète de Grenade, c'est ce qui est hors de doute. Le mot plàlica s'applique très bien à la discussion où il a exposé les idées qu'il a signalées plus haut.
Enfin, le texte est formellement exclusif de tout concours ou appui notable autre que celui des deux religieux qui Tont défendu avec constance : saho dos frailes que siempre fueron constantes.
Quels sont donc ces deux hommes auxquels revient l'honneur de s'être constitués si résolument les partisans de Colomb? Depuis Navarrete et à sa suite, tout le monde a nommé le précepteur de l'infant don Juan, Diego de Déza, et le gardien du couvent de la Râbida, Antonio de Marchena.
M. Harrisse, à qui l'histoire primitive de l'Amérique est redevable de tant de vues critiques nouvelles, a voulu exclure Déza du bénéfice d'être l'un de ces deux religieux. Le savant auteur de Christophe Colomb , dans sa préoccupation de dédoubler la personnalité traditionnelle du gardien de la Râbida en deux religieux franciscains, Juan Parez et Antonio
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de Marchena, a tenté de faire servir le texte ci-dessus mentionné à Tappui de sa thèse. Si Déza n*est pas l'un des deux moines indiqués par Colomb, il est vraisemblable que ce sont les deux franciscains qui sont visés par lui.
Quoi qu'il en soit de la dualité probable défenliie par M. Harrisse, son argumentation ne peut ^0 soutenir : car, à son insu, son point de départ est erroné.
M. Harrisse pense que Colomb n'eût pas employé le mot de fraile pour désigner Déza devenu évêque, et Colomb ne l'aurait pas connu alors qu'il n'était que simple religieux (1).
Colomb n'eût-il connu Déza qu'après sa
(1) « Colomb parle de « deux moines » qui l'aidèrent. Vntonio de Marchena était l'un certainement; mais qui fut l'autre?
c Tous les historiens désignent Diego de Déza.
« Déza prit le froc de bonne heure, il est vrai, et resta toute sa vie affilié à l'ordre de Saint Dominique ; mais ce -avant ecclésiastique ne connut pas Colomb lorsqu'il ne iat que simple fraile. « Un moine », est-ce l'expression dont l'Amiral se serait servi pour parler d'un prélat qui, tprès avoir été professeur de théologie à l'université de -alamanque et précepteur de l'héritier de la couronne, était déjà évêque de Zamora quand il le rencontra pour la première fois en 1486-1487, et qui, à l'époque où il en parle, avait déjà passé par les importants évêchés de