LI LES DOMINICAINS
nomination à l'épiscopat, on ne saurait établir que le mot de fraile ne puisse s'appliquer à un moine devenu évêque, surtout quand il est désigné en commun avec un autre simple religieux. En réalité, les évoques tirés des ordres monastiques gardaient en Espagne, au xvi^ siècle, leur appellation de fraile, et il suîfil, pour s'en convaincre, d'ouvrir aux premières pages YHistoire des Indes de Las Casas, où le vieux missionnaire place à côté l'un de l'autre
Salamanque, de Jaen, de Palencia, et était le confesseur en litre des Rois Catholiques ?
« Nous pensons, au contraire, que les deux moines auxquels Colomb fait allusion étaient le Fr. Antonio de Marchena et le Fr. Juan Ferez, dont il faut faire, à l'exemple de Las Casas, deux personnalités parfaitement distinctes » {Christophe Colomb, I, 371).
M. Harrisse prend toutes les données relatives à Déza dans Échard, Script, ord. Prœd., II, p. 51. — Voici les évèchés occupés par Déza, d'après le Bull, ord, Prœd., t. IV, et Gams, Séries episc. Eccl. Cat. ; Zamora (Bull , 14 avril 1494 ; pas de date dans Gams); Salamanque (Bull., 1497; Gams, 1496) ; Jaen (B., 1498 circiter; G., 1497); Palencia (B., 1500; G., 1500); Séville (B., 1504 ; G., 1505). Les lettres de nomination arrivèrent le 21 décembre 1504. Déza prit possession par procureur tout au commencement de 1405, et fit seulement son entrée solennelle le 24 .octobre de la même année (Ortiz de Zuùiga, Anales eclesiàsticos y seculares de la muy 7ioble ciudad de Sevilla (Madrid, 1795), lib. XII et XIII). Tolède (B., 1523 ; G., 1523), mort le 9juin 1523, âgé de quatre-vingts ans.
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son litre de fraile et d'évêque : Don Fray Barlomé de Las Casas, fraile de Santo Domingo, obispo de Chiapa (1) ; et ce qui est plus topique encore, parlant de Déza lui-même, archevêque de Séville et ayant rempli toutes les iutes fonctions énumérées par M. Harrisse, plus celle de chancelier de Castille, Las Casa? le qualifie d'archevêque et de fraile (2).
Mais, quoi qu'il en soit, M. Harrisse est irti d'une fausse hypothèse : Déza n'était pas èque quand Colomb le connut à Salamanque ; il ne Tétait pas davantage au temps de la diète de Santa Fé. Ce fut deux ans et demi plus tard, le 14 avril 1494, qu'il fut nommé à révêché de Zamora (3). Ainsi Colomb, avant la découverte de l'Amérique, ne connut Déza que simple religieux, c'est-à-dire fraile. Ce dernier est donc incontestablement parmi les ux seuls personnages qui furent favorables Colomb à Santa Fé, et le témoignage bien autrement explicite de l'Amiral, que nous citerons bientôt, ne laissera subsister aucun cloute.
(2) d Este arzobispo de Sevilla, que era D. Diego de Deza, fraile de Santo Domingo « iHist. de las Ind., III, p. 187).
^3) BîtlL ord. Prœd., t. IV, p. 197.
Quant à ce qui tendrait à admettre un ou plusieurs protecteurs signalés de Golorab en dehors des deux moines qu'il désigne, son propre témoignage rend la chose impossible.
Conçoit-on, en effet, que l'Amiral ait présenté avec tant d'insistance pareilles affirmations aux Rois Catholiques sur des faits à eux bien connus, si elles n'avaient été pleinement fondées et noloircs? imagine-t-on Christophe Colomb patronne par le Grand Cardinal d'Espagne, la troisième Majesté, comme on disait alors, et déclarant aux Rois qu'il n'avait trouvé aucun concours hormis chez deux moines?
Pareilles questions supportent à peine l'examen.
Avec la diète de Grenade, tout semblait perdu pour Colomb, et cependant jamais le malheureux solliciteur n'avait été plus proche du succès.
Le gardien de la Ràb:da avait achevé sa mission avec la diète de Santa Fi, à laquelle il avait conduit son protégé. Après cette défaite, il ne pouvait donner d'aulre secours à Colomb que la sympathie que trouve toujours un grand cœur pour un homme de génie persécuté par la mauvaise fortune.
Quant à Diego de Déza, il demeurait à la
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cour, où sa charge de précepteur le retenait près du jeune prince héritier. Ce fut son intervention qui sauva tout. A la suite du refus de la diète, raconte Las Casas, Colomb tomba dans un complet abandon, les Hois lui signifiant qu'il n'avait plus qu'à se retirer,,. Après avoir reçu de la Reine Vordre de partir, il prit congé de ce quil comptait d'amis et se mit en route pcnir Cordcnie, dans le dessein bien arrêté de pas- >ier de là en France pour y soumettre ses projets (1). Or, à cette heure, quelqu'un arrêta rinventeur attristé, mais non découragé. Celuilà ne découvrit pas les Indes, mais il les attacha assurément au royaume d'Espagne. Cet homme, ce fut Diego de Déza. Nous en avons pour garant, non des chroniqueurs suspects, mais Christophe Colomb lui-même, qui avait assez de discernement et de connaissance du personnel de la cour, depuis six ans qu'il y était solliciteur, pour ne pas confondre Diego de Déza avec le cardinal de Mendoza, comme
(1) « Vino en total despedimiento, mandando los Reyes que le dijesen que se fuese en horabuena... El cual, despedido por mandado de la Reina, despidiôse el de los que alli le favorecian ; tomo el camino para Gôrdoba con determinada voluntad de pasarse â Francia y hacer lo que arriba se dijô » {Hist. de las Indias, I, p. 243).
le fait Oviedo, et moins encore avec Louis de Santangel, comme le font les Histoires. Las Casas nous apprend en effet que « c'est Diego de Déza, maître du prince don Juan, qui insista beaucoup près de la Reine pour qu'elle acceptât cette entreprise i> (i). Le même Las Casas nous fait aussi savoir qu'il connaissait la lettre dans laquelle Christophe Colomb affirme que c'est Diego de Déza qui a été cause que Leurs Altesses possédassent les Indes (2). Cette lettre, d'ailleurs, nous a été conservée. Elle contient le témoignage éclatant souscrit par Colomb à son généreux bienfaiteur, et nul parmi les protecteurs du célèbre marin ne pourrait exhiber un pareil litre.
Le 21 décembre 1404, Colomb écrit à son fils et successeur don Diego, pour qu'il s'informe si la reine Isabelle a fait mention de lui dans fcon testament. Pour cela, il exhorte Diego à presser Déza, alors évèque de Palencia, à s'en occuper, et il ajoute ces mémorables paroles : « C'est lui qui a été cause que Leurs
(1) a Este arzobispo de Sevilla, que era D. Diego deDeza, fraile de Santo Domingo, siendo maestro del Principe D. Juan,insisliômucho con la Reina queaceplase aquesta empresa » {Ilist. de las Indias, t. III, p. 188).
(2) Hist. de las Indias, t. I, p. 228.
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Altesses possédassent les Indes et que je sois demeuré en Gaslille, alors que j'étais déjà en route pour passer à Tétranger j> (1).
Contre ce témoignage, aucune allégation, aucune subtilité historique ne prévaudra. Si quelqu'un a su qui a arrêté et retenu Colomb au moment où il quittait la Castille, pour le détourner de la France et le pousser enfin vers les Indes, c'est Colomb lui-même. Or Colomb nous le dit sans possibilité de doute ou d'équivoque, cet homme, c'est son protecteur des premiers jours, l'ami de Salamanque, l'aumônier de ses premiers maravédis, Diego de Déza. <r C'est lui qui a été cause que Leurs Altesses possédassent les Indes et que moi je sois demeuré en Castille, alors que j'étais déjà en roule pour l'étranger » . El que fué causa que Sus Altezas hobiésen las Indias, y que yo quedase en Castilla, que y a estaba yo de camino para fuera. Loin de nous de faire injure à personne, mais l'histoire a ses droits. Or nous
(i) « Es de trabajar de saber si la Reina, que Dios tiene, dejô dicho algo en su testamento de mi, y es de darpriesaal Sr. Obispo de Palencia, el que fué causa que Sus Altezas hobiésen las Indias, y que yo quedase en Castilla, que ya estaba yo de camino para fuerar » (Navarrete, Colecciôn, I, p. 346).
croyons que les titres réunis de tous les protecteurs réels et prétendus de Christophe Colomb ne pèsent pas, aux yeux d'un esprit impartial, le poids de cette phrase immortelle.
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