‹ Les dominicains et la découverte de l'AmériqueChapitre 9 sur 24 · PREMIÈRES RELATIONS DE CHRISTOPHE COLOMB ET DE DIEGO DE DÉZA · texte numérisé non relu

PREMIÈRES RELATIONS DE CHRISTOPHE COLOMB ET DE DIEGO DE DÉZA

La part de Tordre de Saint Dominique dans la série des événements relatifs à la découverte de TAmérique ne devait pas s'arrêter à une collaboration intellectuelle. Ses grands docteurs avaient mûri, sous Faction féconde de leur génie, les idées scientifiques qui portaient en elles le grand événement de la fin du xv® siècle. Ce n'était pas encore assez. Des esprits qui ne voient pas à quelle étonnante proximité les faits sont souvent de leurs idées génératrices, pourraient trouver lointaine la dépendance qui rattachait les préoccupations de Christophe Colomb à la science cosmographique d'Albert le Grand et de saint Thomas

d'Aquin. Dans Tordre des faits, c'est encore un Frère Prêcheur qui va avoir la gloire d'être le plus ferme appui de l'inventeur du Nouveau Monde.

Diego de Déza est le grand protecteur de Christophe Colomb. Nul autre patronage ne peut être comparé à celui-là, ni quant à sa durée ni quant à son importance : il a duré vingt ans, depuis la venue de Colomb en Espagne jusqu'à sa mort ; et de sa nature il a abouti à une réalisation pratique des projets du célèbre navigateur. Ajoutons que, par une fortune unique, c'est la main même de son illustre protégé qui a souscrit à Diego de Déza la formule authentique de sa reconnaissance.

Les vulgarisations historiques, qui se nour- 1 issent volontiers d'amplifications imaginaires, sans ignorer Diego de Déza, l'ont cependant laissé dans une pénombre qui serait de l'injustice si de semblables productions avaient un titre sérieux à l'attention de la science. D'autre part, aucun historien n'a encore travaillé à dégager dans une vue d'ensemble l'action de Déza pendant les deux périodes obscures de la vie de Colomb, celle qui a précédé et celle qui a suivi la découverte de l'Amérique. Aussi notre dessein serait-il de préciser le rôle du ce-

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lèbre dominicain comme protecteur de Colomb, de caractériser la nature de son patronage, et de présenter quelques observations critiques touchant certains protecteurs présumés dont les titres ont tout lieu de paraître suspects.

Ainsi que nous l'insinuions tout à Theuie, l'autorité fondamentale sur laquelle reposent les droits historiques de Diego de Déza est de tout point incontestable: elle n'est autre que le témoignage écrit de Christophe Colomb. Dans la pénurie de documents contemporains capables de déterminer avec précision de nombreux points de Thistoire de Tinventeur du Nouveau Monde, on comprend de quelle valeur sont des données positives telles que celles fournies par les lettres mêmes et les écrits de Christophe Colomb. Cette remarque prend encore une autre portée si l'on songe que l'Amiral des Indes, dans le récit de son troisième voyage, se refuse à reconnaître plus de deux protecteurs, lesquels, dit-il, sont deux moines. Enfin, après les travaux critiques de M. H. Ha r risse sur les Histoires de Christophe Colomb attribuées à son fils Fernand, une revision des nombreuses affirmations introduites par une œuvre suspecte s'impose à l'historien, alors surtout que l'on voit la funeste influence

exercée par ce facLu m jusque sur des écrivains qui, comme Las Casas, sont regardés comme les pères de Thistoire du Nouveau Monde.

Chacun sait les longues difficultés et les rebuts qui accueillirent Christophe Colomb lorsque, vers Tannée 1485, il vint présenter à Leurs Majestés Catholiques Ferdinand et Isabelle des projets de découvertes et ses offres de services. L'histoire détaillée des luttes du navigateur génois contre la mauvaise fortune pendant quelque six années est difficile, disons le mot, impossible à tracer avec sécurité, en présence des données contradictoires qui s'offrent à l'historien dans l'état actuel de la science. Heureusement, le rôle de Diego de Déza est bien caractérisé et indépendant de toute question subsidiaire.

Dès que Christophe Colomb met les pieds sur le territoire des rois de Castille, il trouve un ami qui le soutient et le favorise. C'est le protecteur du premier jour. Colomb nous l'affirme. Au retour de son quatrième voyage, il écrit à son fils Diego, et lui recommande de s'appuyer sur Déza, devenu évêque de Palencia, pour régler ses affaires à la cour. Comme pour lui faire entendre quel accueil et quel concours trouvera en lui le fils de l'Amiral des Indes,

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Colomb ajoute : « Le seigneur évêque de Palencia, depuis que je suis venu en Castille, m'a toujours favorisé et désiré mon honneur d . - — El Sr. Obispo de Palencia, siempre desde que yo vine à Castilla, me ha favorecido y deseado mi honra (1 ). Il y avait vingt ans de cela, et Ton comprend san-s peine déjà tout ce que comporte le mot d lojiiyirs i>, siempre, écrit par Colomb une année et quelques mois avant sa mort : c'est un brevet de la plus constante fidélilé dans son patronage, délivré à Diego de Déza. En quel lieu et à quel jour se rencontrèrent pour la première fois Colomb et Déza ? A Salamanque, sans doute, encore q ue nous ne puissions l'établir certainement. Nous aimerions à voir face à face ce pauvre Génois qui portait en lui une idée de génie, et le premier professeur de l'université de Salamanque, et les entendre deviser de ces préoccupations qu^ / allaient bientôt révolutionner le monde. Diego y de Déza, issu d'une noble famille de Toro, était entré jeune dans l'ordre de Saint Dominique. Il avait étudié à Salamanque, et, au moment où Colomb le rencontrait, il allait quit-

(1) M. Fernandez de Navarrete, Colecciôn de los viajes y descubrimientos que hicieron por mar los Espanoles, Madrid, 1825, t. I, p. 334.

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ter la première chaire de l'université. Lesmérites et la réputation du célèbre maître lui valaient à cette heure, de la part des Rois Catholiques, la confiance d'être désigné pour précepteur de l'héritier du trône, le jeune infant don Juan (ij.

Les rapports de Colomb et de Déza prëcèdèrent-ils l'élévation de ce dernier aux fonctions de précepteur royal, alors qu'il n'était encore que le titulaire de la chaire de prime à Salamanque ? Nous sommes porté à le croire, encore qu'il soit difficile de le déterminer rigoureusement. Déza fut nommé précepteur vers 1486 (2), peut-être plus tard, mais non plus tôt, car à cette date l'infant n'avait encore que huit ans. D'autre part, il règne quelque incertitude sur l'époque précise à laquelle Colomb arriva en Espagne. D'après M. Harrisse, il serait venu directement du Portugal en Espagne, entre V automne de 1484 et le

(1) Sur Diego de Déza, voyez Écliard, -Scripf. ord. Prœd.f Paris, 1721, t. II, p. 51 ; A. Touron : Histoire des hommes illustres de Vordre de Suint Dominique, Paris, 1746, t. III, p. 722-742, et une excellente notice biographique de Hundhausen dans le Kirchenlexikon, Freiburg im Brisgau, 1884, t. III, pages 1657-1660.

(2) Échard, loc. cit., p. 51.

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nbois de janvier 1486 (1) ; mais l'on tend corniiiunément à avancer ce dernier terme. Les présomptions vont donc à hâter l'arrivée de Colomb et à retarder la nomination de Déza^ et il est dès lors probable qu'ils se sont rencontrés avant que Déza eût achevé sa carrière de professeur, puisque ce dernier a favorisé Colomb et désiré son honneur depuis sa venue en Castille, c'est-à-dire avant 1486 (2).

Quoi qu'il en soit de la position occupée par Déza au moment de sa première rencontre avea Colomb, que ce fût à l'université de Salaman- [ue ou à la cour des Rois d'Espagne, ce qui lemeure indiscutable, c'est Taccueil fait par le moine dominicain au navigateur génois. Une communauté d'idées était déjà préétablie entre

(1) Christophe Colomb, son origine, sa vie, ses voyages^ sa famille et ses descendants. Paris, 1884. Deux vol. ; t. I, p. 354.

(2) M. Harrisse, induit en erreur par Échard, a cru que Déza fut nommé à l'évèché ae Zamora en même temps qu'au préceptorat du prince don Juan, et il a écrit : Ce savant ecclésiastique (Déza) ne connut pas Colomb lorsqu'il ne fut que simple fraile {Loc. cit., I, 371). C'est le contraire qui est vrai. Déza fut nommé évêque de Zamora le 14 avril 1494 ; ses bulles sont dans le Bullar. ord, Prœd., t. IV, p. 197 : d'où il suit qu'avant la découverte de l'Amérique, Colomb, n'a connu Déza que simple fraile.

eux touchant l'existence des antipodes et la possibilité de gagner les Indes par une navi- ^ galion vers le couchant. A la fin du xv® siècle, Déza était en Espagne un des maîtres les plus autorisés de Técole dominicaine, et Ton a vu qu'avec Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin, les oracles de l'ordre, les théories sur lesquelles Colomb appuyait ses projets étaient passées, chez les Frères Prêcheurs, à l'état d'idées battues. Ajoutons à cela la prédisposition qu'ont les grandes âmes et les grands esprits à se comprendre, à cause même de leur commune grandeur.

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