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CHAPITRE V

PERMANENCE DE l'eNSEIGNEMENT COSMOGRAPHI- QUE d'aLBERT le grand et de saint THOMAS

d'aquin dans l*école dominicaine au temps

de la découverte des indes. leonardo

datl et tolosani da colle.

L'enseignement cosmographique d'Albert le Grand et de saint Thomas d'Aquin est d'autant plus remarquable, que ce que les idées de ces deux penseurs avaient de plus personnel et de plus vrai devait être abandonné par les siècles suivants, et Christophe Colomb lui-même ne devait pas en profiter. L'inventeur du Nouveau Monde devait s'attacher à l'affirmation erronée d'Aristote sur la proximité des Indes et des côtes de l'Espagne. Thomas d'Aquin avait eu beau révoquer en doute i'alfirmation du Maître, en montrant l'insuffisance de la donnée qui formait la base de l'argumentation ;

>- l LES DOMINICAINS

Albert le Grand poussant plus loin et démontranl, d'après les données astronomiques positives, que TEurope et l'Asie n'avaient qu'une longitude totale de 180% et qu'une moitié delà terre restait encore inconnue, qu'elle était constituée par des mers et des terres habitables réparties en plusieurs climats à l'instar de notre propre habitation : rien n'y fit. Une parlie de l'enseignement des deux grands docteurs fît naufrage. Heureusement, l'affirmation principale de la sphéricité traversa quand même deux siècles dépourvus de génie scientifiques, et triompha des quelques obstacles qu'elle rencontra sur son chemin.

Toutefois on nous permettra de ne pas laisser passer l'occasion de faire observer qu'au point (ie vue scientifique, l'effort remarquable opéré l^ar le xiii* siècle n'eut pas de résultat dans les deux siècles suivants. Le fait est manifeste dans la question cosmographique qui nous occupe, mais il est général. De l'apport immense fait à la société latine par les civilisations hellénique et arabe, une part seulement fut absorbée et assimilée par la vitalité intellectuelle de l'Occident. L'élément relatif aux sciences expérimentales, rjuoique clairement présenté aux esprits latins par des hommes supérieurs, comme Albert le

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Grand, Vincent de Beauvais, Roger Bacon et Thomas d'Aquin, demeura stérile et fut un produit mort. Deux causes concoururent surtout à ce résultat : le caractère éminemment dialectique qu'avait pris l'activité intellectuelle au cours du xii® siècle ; laquelle, par une inclinalion naturelle, absorba dans rhéritage grécoarabe ce qui s'adaptait le mieux à des besoins et à des aspirations déjà très stables. Le développement des sciences théologiques et les luttes d'écoles se rattachent au même mouvement, et contribuèrent beaucoup à retendre et à en fixer la direction. En second lieu, les produits scientifiques positifs élaborés dans d'autres milieux, basés sur des habitudes d'expérimentation et des moyens d'observation étrangers à l'éducation latine, ne pouvaient être assimilés avec la même facilité que des sciences spéculatives et d'ordre exclusivement déductif. L'intelligence humaine, dans le gigantesque festin que lui servirent ses initiateurs du xui^ siècle, n'absorba pas tout ; il resta sans destination ni utilité très marquée un excédent considérable ; les sciences positives et leurs données les plus spéciales. Albert le Grand et Thomas d'Aquin eurent une vision très claire de l'œuvre scientifique élaborée par les Grecs et développée

par les Arabes, mais ils n'eurent pas de successeurs dans celte partie de leur initiation et de leur œuvre. Ce qui survécut, ce furent certaines données générales relatives aux diverses sciences, à la cosmographie, par exemple ; mais, loin de se développer et de s'accroître, ces connaissances s'amoindrirent, comme font les arbres qui manquent de sève, et dont le squelette demeure encore debout après qu'ils ont perdu leurs feuilles et leurs rameaux.

L'idée de la sphéricité terrestre fut heureusement une des grosses branches de la science cosmographique, et elle demeura intacte jusqu'à la fin du xv^ siècle, beaucoup plus qu'on ne l'imagine d'ordinaire. 11 suffit, pour s'en convaincre, de parcourir la littérature très riche au moyen âge de ce que Ton nommait la Sphère. Ces traites, auxquels celui de Sacrobosco servit longtemps de modèle, sans être cependant le premier, constituaient une description de la machine du monde, de ses pièces et parties, comme l'imaginaient les anciens. Le narrateur partait de la sphère extrême qui enveloppe le monde, et descendait par l'examen et l'étude des sphères intermédiaires jusqu'au centre où se trouvait la sphère terrestre. Elle était décrite à son tour dans ses divers éléments, et l'his-

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foire des plantes, des animaux et de rhomme lievait cette course gigantesque, à laquelle se complaisaient les esprits du moyen âge, et que beaucoup, pour la rendre plus grandiose, chantaient en vers.

Le dogme scientifique de la sphéricité terrestre demeura surtout intact dans l'école dominicaine, la citadelle inexpugnable du péripatétisme depuis le xni® siècle. II suffît, pour s'en rendre compte, de la consulter au temps et au pays même de Toscanelli, c'est-à-dire à la source de l'influence qui s'exerça le plus efficacement sur Christophe Colomb. Florence a Tailleurs été le centre d'élection de l'Occident pour la précocité de toutes les manifestations du génie humain.

A la fin du xv® siècle, deux dominicains flo- ;ntins ont écrit un traité de la Sphère, Les I rères Prêcheurs ont eu sur les bords de l'Arno, plus encore que partout ailleurs, un goût marqué pour tous les arts. C'est là aussi, vers le milieu du siècle, que le jeune Americo Ves- [)ucci avait reçu sa première instruction de la bouche de son oncle le P. George Antoine Vespucci, religieux dominicain au couvent de ^an Marco. Americo avait eu pour compagnon «rétudes René, le futur roi de Jérusalem et de

Sicile, auquel il dédia plus tard le récit de se^ voyages. C'est là qu'il rappelle ces premiers souvenirs et exprime le regret de n'avoir pu suivre les exemples de vertus de son saint oncle (1).

Les deux traités de la Sphère que nous mentionnons ici sont écrits en vers italiens, et leur composition n'est pas séparée par un grand nombre d'années (2).

(!) « Peregi enimbis binas navigationes ad novas terras inveniendas, quarum duas ex mandato Ferdinand! inclili régis Castellise per magnum Oceani sinum occidentem versus feci ; altéras duas jussu Emmanuelis Lusitaniœ régis ad austrum, Itaque me ad id negocii accinxi, sperans quod T [ua] M [ajestas] me de clientulorum numéro non excludet, ubi recordabilur quod olim mutuam habuerimus amiciliam tempore juventutis nostrae, cum grammaticse rudimenta imbibentes, sub probata vita et doctrina venerabilis et religiosi fratris de S. Marco fratris Georgii Anthonii Vespucci avunculi mei pariter militaremus; cujus avunculi vestigia, utinam sequi potuissem, aliiis profecto (ut et ipse Petrarcha ait) essem quam sum ». Navarrete (Colecciôn, t. III, p. 192).

(2) lisent été réédités avec un autre traité sous ce titre : la Sfera...da F. Leonardo cli Stagio Dati,... aggiuntavi le Nuova Sfera... di F. Gio. M. Tolosani da Colle, etc. Firenze, Molini, 1859. Au commencement de l'ouvrage se trouvent de bonnes notices biographiques de C. Galletti, l'éditeur. F. L. Dati, Jn Sf>ra. T.il)ri qn^ttra ]u nffnvn rima. Roma, 1863.

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Le premier, publié vers 1480, est l'œuvre de Leonardo Dati, religieux du couvent de Santa Maria Novella, lecteur de Bible au Studium. de Florence et plus tard maître général de son ordre (26 mai 1414 + 16 mars 1324). La première édition de la S fera de Dati est sortie des presses du couvent dominicain de Saint Jacques de Ripoli, à Florence. Les dominicains furent en effet des premiers à introduire l'imprimerie dans cette ville, et le premier ouvrage édité par eux est la Grammaire de Donato, en 1476 (1).

Au cours de son poème scientifique, Leonardo consacre quelques strophes à la description de la terre, oi^i ses idées cosmographiques sur Tobjet de notre étude sont clairement exprimées. Il est aisé de constater que le fond doctrinal du xni^ siècle y demeure, mais que les observations très spéciales d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin ont disparu. La science du globe terrestre a subi en deux siècles et

(1) V. Fineschi, Notizie storiche sopra la Stan^peria de Ripoli. — Panzer, Annales typographici ah artis inventœ origine ad anmim MZ). No ri mbergae, 1793, t. I,p.404. —P. Bologna, la Stamperia fiorentina del monastero di S. Jacopo di Ripoli e le sue edizioni (Giornale storico délia letteraUira italiana, t. XX (1892), p. 349-378 ; XXI (1893), p. 49-69).

demi le sort de la pièce de monnaie à laquelle la circulation a laissé sa rondeur en effaçant son relief.

La terra è corpo solido e pesante, E grave più ch' alcun altro elemento, Posta nel centro dentro a tutte e quante Le sfere e più di lungi al firmamento Da ogni parte egualmente distante.

Fra Taria e lei ha l'acqua il suo contento, Benchè in alcuna parte si discuopra La terra in alto e par clie sia di sopra (1).

Siede il gran mar sopra la terra tonda E la più parte d'essa cuopre e bagna, E quella terra che soperchia Fonda Esce fuor d'essa siccome montagna.

Oceano è detto quel che la circonda, Che per lo stretto dello mar di Spagna Mette pel mezza délia terra il mare, Lo quai Mediterran si fa chimare (2;.

(1) L. c, p. 5. La terre est un corps solide et pesant, — plus lourd qu'aucun autre élément, •— placé au centre de toutes — les sphères, le plus loin du firmament, — mais à égale distance de toute part. — Entre l'air et lui les eaux trouvent leur place, — bien que en quelque partic la terre se découvre — et paraisse placée sur l'eau.

(2) P. 6. La grande mer s'étend sur la terre sphérique, — en recouvre et baigne la plus grande partie, — La terre

Après celte description générale des terres et des mers, Dati détermine l'étendue respective des unes et des autres.

Un T dentro ad un 0 mostra il disegno Gomme in tre parti fa divise il monde, E la superiore è il maggior regno Che quasi piglia la meta del tondo Asia chiamata : il gambo ritto è segno Che parta il terzo nome dall seconde, Affrica dico da Europa : il mare Mediterran tra esse in mezzo appare.

Questo tondo non é mezza la sfera Ma moite mené, e tutto Taltro è mare : E non è tutta questa faccia intera Arida terra, ma da navicare.

Si trueva in certe parte gran riviera Che ben la terza parte dee bagnare D'acqua salata che vien dal gran cerchio, Che a tutta l'altra terra la ceperchio (1).

nii domine Tonde — sort de l'eau — comme une montaae. — On nomme Océan la partie qui l'entoure — et qui par le détroit de la mer d'Espagne — forme une mer au milieu des terres, — qu'on appelle Méditerranée.

(1) P. 9. Un T placé dans un 0 donne un dessin — qui montre comment fut divisé le monde [les continents]. — La partie supérieure, la plus grande,— occupe presque la moitié du rond : — c'est l'Asie. Le jambage droit [du T] est le signe — qui sépare la seconde partie de la troisième,

Pour Dati, comme pour son contemporaiQ Toscanelli, l'Europe, l'Asie et l'Afrique forment donc la totalité du monde habitable : c'est l'idée traditionnelle et fausse d'Aristote. Des rivages de l'Afrique occidentale on sait peu de chose : on s'aventure difficilement en ces parages, et ceux qui s'y sont hasardés n'ont plus donné signe dévie.

I)i sotto a Setta [GeiitaJ Torse mille miglia Giù per quel lito s'ha poca notizia :

D'andarvi Tuoin di rado si consiglia Ne per diletto ne per avarizia, E gin ne furon clie per maraviglia Vollon passar più oltre, e con tristizia Di loro e di lor genti fer tal gita, Ghe mai poi non si seppe di lor vita (l).

— l'Afrique de l'Europe. La mer — Méditerranée parai, entre l'une et l'autre.

Ce rond [les continents] n'égale pas la moitié de la sphère,

— mais est beaucoup plus petit; le reste est la mer. Tout le côté habité — n'est pas de la terre aride : on peui y naviguer. ~ Il y a en certaines régions de grandes rivières [mers intérieures],— qui doivent baigner la tierce partie — d'eau salée qui vient du grand cercle [l'Océan)

— qui couvre tout le reste de la terre.

(1) P. 11. Au dessous de Ceuta, peut-être pendant mille milles, — en bas, le long du rivage, on sait peu de chose.

— L'homme de mer ne se décide à y aller — ni par plaisir ni par amour du gain. — Déjà par extraordinaire il y en a eu — qui ont voulu passer outre, et, par malheur

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Fra Giovanni Maria Tolosani da Colle, religieux dominicain à San Marco, a aussi écrit un poème sur la Sphère^ plus étendu, plus détaillé et plus savant que celui de Dati, mais inférieur au point de vue de la versification et de la langue. Publié par lui en 1514, il fut vraisemblablement écrit plus tôt, car il n'y fait aucune allusion à la découverte des Indes. 11 nous dit même qu*il ne parlera pas des habitants des antipodes, parce qu'on les connaît peu :

Non diro degli antipodi niente Perocchè sono a molti ignota gente (1/.

Ce silence de Tolosani sur les découvertes maritimes du temps, qu'on retrouve dans d'autres écrivains des premières années du xvi® siècle, est très significatif : il nous montre que les grandes découvertes géographiques d'alors n'eurent pas l'éclat du coup de foudre que nous imaginons d'ordinaire.

Une des strophes intéressantes de la Sphère de Tolosani est celle où il nous décline les au-

pour eux et leurs amis, ont eu tel sort —qu'on n'a jamais plus rien su de leur vie.

torités scientifiques à la suite desquelles il marche : ce sont les autorités classiques de la géographie ancienne, plus quelques autres qui s'y sont ajoutées dans la suite. Il écrit, en faisant la description de Tlnde :

Non fingo questo di mia opinione, Ghe se il facessi sarei faiso e reo : Nel mio narrare io seguito Strabone, E sopra a tutto Claudio Tolomeo :

Parte dico di quel che Plinio pone E Nicolo German, Biondo e Timeo :

E sigue il Giglio Zaccaria già noto Solin, Pomponio Mêla ed Erodoto (1).

Quant à la distribution des terres sur le globe terrestre, Tolosani a les mêmes idées que Dati : l'Asie, l'Europe et l'Afrique forment le monde connu, et les deux dernières régions sont équivalentes en étendue à la première (2).

Ainsi donc, à la fin du xv*" siècle, les idées qui devaient conduire Christophe Colomb à la découverte du Nouveau Monde étaient toujours en circulation, quant au principal, dans le monde intellectuel d'alors. L'inventeur des Indes les y puisa sans y rien ajouter de per-

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sonnel ; il les accepta même avec cet élément erroné qui leur venait d'Aristote, et que Thomas d'Aquin et Albert le Grand avaient vainement tenté d'arrêter au passage. Tout le génie de Colomb fut dans l'audace d'une entreprise regardée jusque-là comme impossible, ou au moins souverainement difficile. Il eut incontestablement l'intelligence des idées cosmographiques qui le conduisaient à ses hardis desseins ; mais, encore une fois, bien loin que ces idées eussent été élaborées par son esprit, elles n'étaient que l'héritage amoindri et oblitéré des siècles précédents. Ce que la science du XV® siècle possédait de vrai et de fécond, venait de l'antiquité en passant par le moyen âge chrétien, par Albert le Grand surtout, le premier initiateur de la société latine aux richesses scientifiques des Grecs et des Arabes. L'école dominicaine, fidèle au péripatétisme, conserva sans effort l'enseignement traditionnel ; et, au temps de la découverte des Indes, elle n'avait rien renié du fond de son enseignement. Aussi ne devons-nous pas être surpris de voir Colomb, à son arrivée en Espagne, trouver son plus ferme appui dans un religieux dominicain, Diego de Déza, professeur à l'université de Salamanque. Vingt an-

Ub LES do:minicains

nées d'un patronage constant et efficace feront dire à Golonib, quelques années à peine avant sa mort, que Déza Ta toujours favorisé depuis son arrivée en Castille et que c'est à lui que Leurs Majestés Catholiques doivent de posséder les Indes.

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