AVANT-PROPOS
L'année dernière, les catholiques de Bruxelles prirent l'initiative d'organiser des conférences apologétiques sur les grands Ordres religieux, dans la salle Fatria. Leur but était de faire éclater aux yeux de tous la raison d'être de ces Ordres, tant décriés de nos jours par des gens qui ignorent tout de leur histoire. Ils s'adressèrent, pour cela aux Carmes, aux Bénédictins, aux Franciscains, aux Dominicains, aux Jésuites et aux Rédemptoristes. Mes supérieurs me confièrent la mission de parler de l'Ordre de Saint-Dominique. La tâche n'était pas facile. Ou bien, en effet, il fallait retracer l'histoire de l'Ordre dans tous ses détails, depuis les origines jusqu'à nos jours; ou bien s'en tenir à des généralités. N'étant pas historien de profession, et n'ayant au surplus qu'une heure et demie à ma disposition pour mettre le public au courant de nos travaux de toutes sortes, je me voyais donc acculé au système des généralités. Mais ce système n'a pas mes sympathies. A force
ssx
de réflexion, j'en vins à prendre un moyen terme, qui consisterait à combiner l'histoire et l'apologétique, et à mettre au service de quelques idées générales, des faits saillants et indiscutables. Le résultat répondit-il à mes efforts? J'ai quelque raison de le croire, puisque, de tous côtés, et à plusieurs reprises, on me pria de livrer mon modeste travail au public. Tel quel, il n'est point parfait certes, et nul plus que moi n'en est convaincu. A ceux qui connaissent à fond l'histoire de l'Ordre de Saint-Dominique, il fera l'impression d'une pauvre copie à côté d'un tableau de grand maître. Mais ceux qui n'ont aucune idée de cet Ordre, et seraient néanmoins curieux d'en savoir la raison cVêtre^ pourront peut-être en retirer quelque chose. C'est surtout pour ceux-là qu'il a été écrit.
M. S. GiLLET, 0. P.
Louvain, 1er janvier 1909.
Depuis que Darwin a introduit dans la Science l'idée d'évolution, ses prétendus disciples ou partisans ont fait subir à sa pensée d'étranges modifications. « Dans l'hypothèse de Darwin qui sert de » type à nos évolutionnistes moraux, l'espèce n'évo- » lue que pour se conserver, c'est-à-dire pour gar- » der certains organes essentiels qni, eux, ne pcu- » vent pas changer; car, s'ils changeaient, ce ne » serait pas l'évolution, ce serait la mort. Il y a » de même dans les sociétés certaines parties cs- » sentielles qui ne doivent pas changer. Il y a la » famille; elle a ses lois de santé qni étaient vraies » dans l'antiquité la plus reculée, qui étaient vraies » au moyen âge, qui sont vraies de nos jours : mono- » garnie, autorité du père de famille, fidélité de » l'épouse, déférence des enfants. Il y a la patrie;
» elle était la même pour les Grecs, pour les Ro- » mains, pour les contemporains de Jeanne d'Arc; » elle est la même pour nous: Patria pater, terra » patrum. Elle est faite du respect et de la défense » de ce qu'ont respecté et défendu nos aïeux, de ce » coin du sol où ils l'ont défendu (1). » Il y a notre Eglise, et, dans cette Eglise, les différents organes dont elle se sert pour remplir ses fonctions sociales, entre autres, celle d'enseigner toutes les nations, après les avoir baptisées au nom du Père, du Fils, et de l'Esprit. Cette fonction, l'Eglise ne peut l'abdiquer sous peine de mort; elle est sa raison d'être. Si donc Ton admet que l'Eglise doive évoluer — ce qui est indéniable — il faut entendre que c'est pour se conserver, c'est-à-dire pour garder certains organes essentiels, sans lesquels on ne voit pas qu'elle puisse accomplir sa mission dans le monde. Ces organes, quels sont-ils? Toute la question est là. Si j'y répondais tout court en prétendant que ce sont précisément les Ordres religieux, vous pourriez facilement m'acculer à des contradictions, et, par exemple, me prouver, l'histoire en main, que l'Eglise a longtemps pu vivre et enseigner les nations sans eux, ce qui indique apparemment qu'à la rigueur elle peut se passer d'eux. Aussi bien, la question ne doit-elle pas être posée, ni résolue de cette façon brutale. Il est vrai, l'Eglise a vécu plusieurs siècles sans le concours des Ordres religieux; mais il n'en est pas moins vrai que depuis des siècles elle ne s'est point privée de leur concours. Ces deux attitudes de l'Eglise ne marque-
1. Paul BouRGET, Discours prononcé au cercle catholique du Luxembourg, janvier 1908.
raient-elles pas tout simplement deux étapes de son évolution sociale? Je le crois, et voici comment je le prouve. En partant de ce principe que l'Eglise a reçu du Christ la mission d'enseigner les nations — toutes les nations — on en arrive aisément à comprendre que son enseignement, parce que catholique ou universel, doive s'assouplir à tous les besoins intellectuels des fidèles, devenir tour à tour ou simultanément pastoral, apostolique, et scientifique. Pasteurs, apôtres, docteurs, voilà donc quels sont en principe les organes essentiels de l'Eglise enseignante. Jamais ils ne lui ont manqué, ni ne lui manqfueront. Maintenant voulez-vous savoir quels sont parmi les fidèles ceux à qui il incombe de remplir, au service de l'Eglise, les lourdes charges d'apôtre, de docteur, et de pasteur? Interrogez l'histoire; car nous passons ici de la question de principe à la question de fait. Or, en fait, l'Eglise esit un organisme vivant, et donc un organisme qui évolue, dont les organes demeurent essentiellement les mêmes, mais se modifient accidentellement, selon les circonstances accidentelles de temps et d'espace auxquelles l'Eglise est soumise dans son évolution, et s'est depuis toujours merveilleusement adaptée. Cette adaptation de l'Eglise aux circonstances ne prouve rien en faveur d'un changement radical dans sa doctrine, ou sa constitution. Elle prouve, au contraire, que l'Eglise reste toujours la même, puisque aussi bien elle ne s'adapte que pour ne pas changer; elle n'évolue que pour se conserver, et garder les organes essentiels nécessaires à l'accomplissement de sa mission civilisatrice.
Par exemple, dans les premiers siècles de l'ère
chrétienne, l'Eglise enseignante eut ses organes d'enseignement; jamais les apôtres, ni les pasteurs, ni les docteurs, ne lui firent défaut. Mais les circonstances n'exigèrent pas alors que renseignement catholique, sous ces trois formes actuellement bien tranchées, fût confié à des corps organisés, tels que les Ordres religieux. Il le fut au contraire à des individus. Bien plus, les mêmes individus cumulèrent assez longtemps toutes les charges. Un prêtre, envoyé par l'autorité légitime, parcourait en apôtre un pays non encore évangélisé; il se fixait ensuite dans une ville importante de la contrée, et en devenait à la fois le pasteur et le docteur. « Mais avec le temps, » le ministère pastoral se compliqua; une multitude » d'affaires vint surcharger les Evêques, telles que » l'assistance aux conciles généraux et particuliers, » les relations avec l'autorité civile, les arbitrages, » les soins des domaines temporels de l'Eglise. Et » parallèlement à cet immense développement d'ac- » tion extérieure, la science catholique prenait aussi » une marche progressive. Ce n'étaient plus seule- » ment l'Ecriture Sainte et la Tradition orale qui en » faisaient le fond; les livres s'accumulaient par les » contro Averses. Il devenait nécessaire de connaître » ce qu'avaient écrit les docteurs précédents, les dé- » cisions des conciles, l'histoire des hérésies, les doc- » trines philosophiques passées et présentes, les anti- » quités chrétiennes et profanes, enfin cet énorme en- » semble de faits et de débats qui compose la science » ecclésiastique. Les difficultés de l'apostolat s'étaient » pareillement accrues par les besoins du ministère » pastoral qui, borné d'abord aux grandes villes, avait » ensuite couvert les campagnes d'églises régulière-
» ment constituées... La division des travaux pou- » vait seule désormais pourvoir aux nécessités de » l'enseignement catholique (1). »
Vous devinez sans doute à qiioi je veux en venir, c'est à savoir que les Ordres religieux sont nés du besoin qu'a éprouvé l'Eglise d'adapter ses organes d'enseignement aux circonstances, et que c'est là en particulier la raison d'être de l'Ordre de Saint- Dominique.
Sur les instances de l'honorable et distingué Président de VEmulation, j'ai accepté de vous entretenir ce soir du rôle social de cet Ordre à travers les siècles, depuis ses origines jusqu'à nos jours, et, par là même, de répondre à tous ceux qui, avec ou sans raison, discutent la portée de ce rôle dans le passé, ou le croient terminé à l'heure présente. Toute proportion gardée, il en est d'un Ordre religieux comme de l'Eglise elle-même. Son utilité sociale est en raison directe de sa puissance d'adaptation aux différents milieux sociaux qne les circonstances de temps et d'espace l'obligent à traverser, et elle se mesure à la qualité et au nombre des bienfaits qu'il y répand. Or, l'Ordre de Saint-Dominique, — je vais essayer de vous le démontrer — a rendu et rend encore à la société les services les plus signalés au triple point de vue intellectuel, artistique et moral. Il faut donc conclure qu'il a eu sa raison d'être, et ne l'a point perdue. — C'est un métier difficile que celui de panégyriste; nul plus que moi. à cette heure, n'en a conscience. Mais autant que possible, je m'ef-
1. Lacordaire. Mélanges; Mémoire pour le rétablissement des Frères Prêcheurs. Paris, Poussielgue. Tome IX, p. 88.
facerai derrière les faits, et vous laisserai le soin de tirer les conclusions qui s'en dégagent.
L'Ordre de Saint-Dominique date des premières années du XIIP siècle. Lorsqu'on observe de près sa fondation, il apparaît clairement que trois facteurs y ont contribué, chacun bien entendu à sa manière, mais tous trois efficacement : les besoins intellectuels de l'époque d'abord; puis, en face de ces besoins et s'y adaptant, d'une part la pensée de saint Domini'que, et d'autre part la volonté de l'Eglise.
Au début du XIII^ siècle, dans le midi de la France en particulier, des sectes multiples, arrogantes et disputeuses, séduisaient par leurs prédications des populations peu ou point évangélisées, faute de pasteurs zélés et instruits. « La décadence et la dispa- » rition de beaucoup des anciennes écoles épiscopales » et monastiques réduisaient à peu de chose la for- » mation intellectuelle du clergé, tandis qiie quel- » ques-unes, absorbant et monopolisant la vie in- » tellectuelle d'alors, abordaient avec hardiesse, et » souvent avec insuccès, les plus graves problèmes » philosophiques et théologiques, faisaient courir à » l'orthodoxie un danger d'autant plus inquiétant que » l'introduction de la partie fondamentale des écrits » d'Aristote, accompagnés de ceux des Arabes, me- » naçait d'activer d'une façon désastreuse cette ef- » fervescence intellectuelle (1). » Aussi bien, le besoin d'une réforme doctrinale se faisait-il vivement
1. Mandonnet. Les Dominicains dans VancieMne Université de Paris. Revue Thomiste, tome IV, p. 136.
sentir. C'est de ce besoin social, sous l'influence combinée de la pensée de saint Dominique, et de la volonté de l'Eglise, qu'est né l'Ordre des Frères-Prêcheurs. La pensée de saint Dominique de fonder un Ordre religieux spécialement consacré à la vie doctrinale sous ses deux formes principales : la prédication et V enseignement, n'est pas douteuse. Au surplus, elle s'explique facilement. Espagnol d'origine, Dominique de Guzman eut une éducation quasi universitaire; il fréquenta les écoles de Palencia pendant dix ans au moins. Devenu prêtre, puis chanoine d'Osma, il passa les Pyrénées, et vint à Toulouse se mêler aux querelles des Albigeois, dont l'hérésie battait alors son plein. Sept années durant, il combattit les hérétiques par la prière et la parole. Témoin attristé, mais pénétrant, de l'audace de ses adversaires, de leurs ressources intellectuelles que faisaient ressortir davantage la timidité et l'ignorance du haut et du bas clergé catholiqne, il songea à Rétablissement d'un Ordre apostolique qui fût de taille à défendre l'Eglise non seulement par la prédication, mais encore sur le terrain scientifique. A cet effet, il rassembla quelques compagnons auxquels il communiqua ses rues, et dès 1215 il les conduisit à l'école épiscopale de Toulouse, pour y suivre les cours de Maître Alexandre Stavensby, le futur Evêqne de Coventry, alors régent de cette école. Ce fait implique évidemment chez Dominiqne l'idée arrêtée de voir ses disciples se consacrer à l'étude, et fréquenter les écoles, pour se préparer de façon sérieuse à leur rôle de Frères- Prêcheurs; piais il n'est pas également manifeste qu'il associa dans sa pensée à la mission apostolique de son Ordre, des fonctions scolaires aussi essentielles
et étendues qu'elles le furent effectivement dans la suite, quoique de très bonne heure (1). C'est qu'à cette époqne Vorganisation de l'étude était une nouveauté dans le cloître. Sans doute, avant les Dominicains, des moines s'étaient adonnés à la copie des œuvres du passé, littéraires ou théologiques, eit, sous cette forme, avaient rendu d'éminents 'services aux lettres; sans doute aussi, qiielqlies-uns s'étaient illustrés dans la science ou dans l'éloquence. Toutefois, les études n'avaient pas reçu une organisation spéciale (2). L'honneur de cette organisation revient dès lors à saint Dominique et à son Ordre qui y employèrent tous leurs soins en vtie de l'apostolait.
Ainsi donc saint Dominique a fourni le principe spécificateur de son Ordre, en tenant compte des besoins intellectuels de la société' chrétienne au début du XIII^ siècle. J'ai cependant hâte d'ajouter qiie la Papauté a pris une grande part dans cette fondation, en confiant spécialement aux Dominicains la réforme doctrinale qui véritablement s'imposait.
On était en l'année 1215. Les Pères rassemblés au Concile de Latran émirent le vœu de voir se relever de leur déchéance la prédication évangélique, et les écoles de Théologie. Honorius III, alors: sur le siège de saint Pierre, vit dans Dominique l'homme prédestiné à remplir les vœux du Concile. Mis par lui au courant de ses projets de fondation, voici dans qnels termes il approuva l'Ordre, le 22 décembre 1216 : « Nous, considérant qiie les Frères de ton Or-
1, Mandonnet. R. Th. IV, art. cité, ibidem.
2. Douais G. Essai sur Vorganisation des études dans V Ordre des Frères Prêcheurs . Paris, Picard, 1884, p. 2.
dre seront les champions de la Foi, et les vraies lumières du monde, nous approuvons ton Ordre (1). » Deux ans plus tard, en 1218, Dominiqiie, au grand étonnement de tous, dispersait ses seize compagnons aux quatre coins du monde. Avouez qu'il fallait une foi bien robuste dans l'avenir, et une grande confiance en Dieu, pour oser ainsi, d'un geste magnifique de semeur, répandre un peu à l'aventure la poignée de semences amassées à grand'peine. Mais Dominique avait déjà l'intuition que ce sont les idées qui mènent les hommes, et que le tout est de savoir les semer à temps, si l'on veut qu'elles rendent au centuple. L'avenir ne tarda pas du reste à lui donner raison, car quatre-vingts ans seulement après sa mort, au commencement du Pontificat de Clément V, son Ordre ne comptait pas moins de 21 provinces, et de 562 couvents, répartis un peu partout en Europe, et jusqu'en Grèce, et en Terre Sainte (2).
Je crois bien que cette multiplication prodigieuse, cette expansion rapide d'un Ordre apostolique et lettré, est îun fait unique dans l'histoire de l'Eglise (3).
A coup sûr, il prouve que le Pape Honorius III (1216-1227) et saint Dominique, en fondant de con-