EcuARD : ouvrage cité, t. I, p
révèle un technicien de premier ordre, et un praticien consommé. Ce traité sera réédité sous peu, avec notes et préface. M. Vincent d'Indy, prodigue se^ encouragements aux dominicains français gui se sont chargés de ce travail (1).
Je pense que cette course échevelée à travers l'histoire des beaux-arts, dans l'Ordre de Saint-Dominique, vous édifiera suffisamment, et que vous voudrez bien reconnaître qu'à ce point de vue ils n'ont pas démérité de l'Eglise, ni de la Société. On peut se faire une idée des préoccupations de l'Ordre, au sujet des beaux-arts, si l'on se rappelle que plus de 20 dominicains ont écrit des choses artistiques. La race des critiques d'art ne s'y est d'ailleurs pas éteinte. Après le P. Marchese dont on ne peut contester la haute compétence, il importe de citer les noms des Van Hoogstraeten et des Nieuwbarn, en Hollande; des Berthier, des Sertillanges, en France. Le P. Nieuwbarn a donné des éditions critiques de Fra Angelico et de Van Dyck. Le P. Sertillanges a écrit le texte de la via de Jésus de James Tissot, et le « Pèlerinage artistique à Florence », qui lui attira les sympathies de beaucoup d'artistes. Cette année encore, une de vos revues, « Durendal », lui a ouvert ses colonnes ; il y a publié des éludes sur « l'Art et l'Apologétique ». Il me resterait à parler de nos
1. Frère Clément Taylor d'Ecosse fut aussi un musicien célèbre, l'émule, disait-on, de Guido d'Arezzo. Dans le catalogue de la Province de Pologne nous relevons, parmi les musiciens mentionnés, les noms illustres des Isaïas Lipnicensis (1609), d'Andréas Nizankowski (1655), de Sadocus Werberger, tous trois du couvent de Cracovie.
Barges P. : Amiée dominicaine ; décembre 1908. La musique dans r Ordre des Frères- Prêcheurs.
littérateurs et de nos orateurs, mais le temps marche, et pour rien au monde je ne voudrais abuser d© votre bienveillante attention. Un peu au hasard, dans le passé, je cueillerai les noms de Francesco Colonna qui a écrit le « Songe de Polyphile », un des plus beaux produits littéraires de la Renaissance, dont il est pour ainsi dire la synthèse; Jacques de Voragine, l'auteur de la Légende dorée; Catherine de Sienne, à laquelle, l'année dernière encore, le regretté académicien Emile Gebhart a consacré plusieurs conférences littéraires; Nicolas Coëffeteau que Vaugelas appelait « un des maîtres de notre langue », — et, dans le présent, parmi les grands orateurs de Notre- Dame et d'ailleurs, je citerai les Lacordaire, les Monsabré, les Didon, dont les noms sont dans toutes les mémoires, et les ouvrages fort répandus (1).
Au début de cette conférence, j'ai promis de vous parler du rôle social de l'Ordre de Saint-Dominique, non seulement au point de vue intellectuel et artistique, mais encore au point de vue moral. Le moment est venu d'aborder ce troisième aspect de l'apostolat dominicain. Vous constaterez, je l'espère, qu'il n'est ni le moins intéressant, ni le moins fécond. En réalité, la vie morale ou religieuse des Frères-Prêcheurs est intimement liée à leur vie intellectuelle et artistique; ou plutôt ce sont là trois phases d'une même vie que je n'ai séparées que pour
1. Faut-il rappeler que le P. Lacordaire, sans l'avoir sollicité, fut élu membre de l'Académie française?
les besoins de l'analyse et du discours, mais q;ui s'harmonisent entre elles d'une façon remarquable. Ces grands intellectuels, et ces merveilleux artistes dont je vous ai parlé, furent presque tous des saints, préoccupés à la fois de leur sanctification personnelle et de la sanctification des autres, et l'on ne saurait dire précisément si c'est d'avoir recherché la vérité, et cultivé le beau avec piassion, qu'ils ont atteint les sommets de la^ sainteté, ou si ce ne serait pas plutôt l'éclat de leva sainteté qui aurait rejailli sur leur science et sur leur art.
Quoi qu'il en soit, l'organisation de la vie religieuse dans l'Ordre de Sainl^Dominique mérite de retenir un instant notre attention. Beaucoup de choses qui, sans elle, demeureraient incompréhensibles, s'expliquent au contraire par elle.
Les dominicains sont d'abords soumis aux trois vœux de religion, comme tous les religieux, et plus particulièrement à celui de pauvreté, en qualité de religieux mendiants. Mais c'est à leurs constitutions qu'ils doivent leur physionomie originale.
L'Ordre de Saint-Dominique se divise en Provinces et en Couvents. Chaque couvent, pour jouir de tous ses privilèges, doit contenir au moins douze religieux, ayant à leur tête un Prieur. Chaque Province embrasse à son tour plusieurs couvents, que dirige un Prieur provincial. L'Ordre enfin comprend trente Provinces environ. Il est gouverné par un Maître général résidant à Rome, autrefois nommé à vie, actuellement pour douze ans. Les religieux d'un même couvent élisent leur Prieur : les Prieurs des couvents d'une même Province, leur Provincial ; les Provinciaux de l'Ordre, le Maître général, av^c cette particula-
rite que, dans la nomination du Provincial et du Général, les Prieurs sont toujours assistés d'un délégué élu par les simples religieux ayant droit de vote. C'est un moyen très sage laissé aux religieux qui « obéissent » de contrebalancer à l'occasion les fautes ou les erreurs « possibles » des religieux qui commandent. L'Ordre a ses Chapitres généraux, ou assemblées générales, tout comme chaque Province a ses assemblées provinciales. Dans ces assemblées générales s'élaborent les constitutions ou Règles qui s'imposent à tous les fils de Saint-Dominique. Pour qu'une constitution ait définitivement force de loi, elle doit avoir été approuvée par trois Chapitres généraux consécutifs. Ceux-ci se tiennent tous les trois ans, présidés par le Maître général, et alternativement composés des Provinciaux et des Définiteurs élus pa,r les Provinces.
Le gouvernement aboutit de la sorte à un sage équilibre, laissant au temps le soin de faire son œuvre, et aux élus le loisir de reprendre contact avec leurs électeurs, en vivant de la même vie.
En vertu de leurs constitutions, les Frères-Prêcheurs doivent observer l'abstinence perpétuelle, jeûner tous les jours, depuis le 14 septembre jusqu'à Pâques, et réciter pendant la nuit le bréviaiie en commun. Peutêtre en m'entcndant énumérer ces austérités do la Règle dominicaine, formulez-vous intérieurement celte objection : « Tout cela est très joli en théorie, mais » en vérité ce n'est guère pratique. Comment des » hommes d'étude en particulier peuvent-ils résis- » ter à un pareil régime? » A cela je répondrai d'abord par des faits indiscutables. Nous avons constaté que, depuis leur fondation, les Dominicains se
sont multipliés en hommes et en œuvres remarquables. Or, les plus grands travailleurs parmi ces hommes sont devenus dos saints, authentique ment canonisés ou béatifiés par l'Eglise. Pensez-vous q;u'ils y aient réussi en manquant à leur Règle? D'ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que la vie dominicaine est une vie de communauté, et non une vie d'ermites ou de solitaires de la Thébaïde; qu'en conséquence la règle pèse moins sur les individus envisagés isolément, que sur la communauté elle-même; bref, que l'ensemble des austérités se répartit sagement sur l'ensemble des religieux d'un couvent, d'une Province ou de l'Ordre, de façon à ce que, à défaut de tels ou tels religieux empêchés momentanément pour des raisons de travail ou de santé, l'Ordre, la Province, le Couvent n'en continuent pas moins de réaliser, dans son intégrité, l'idéal de leur vie religieuse. Aussi bien est-ce en se plaçant à ce point de vue très sage, et qui dénote de sa part un merveilleux sens d'organisation sociale, que saint Dominique lui-même a introduit dans les consti tu Lions de son Ordre le principe de la dispe?ise. La dispense n'est pas en effet dans la famille dominicaine un© simple exception, dont la détermination est livrée à l'arbitraire. C'est une loi au sens strict du mot, et qui joue le rôle de soupape de sûreté. Elle ne supprime rien des austérités, mais, au contraire, en favorise l'observance par une répartition équitable des charges. Ainsi, certains étudiants, les Professeurs, les Prédicateurs, dans la mesure où ils prêchent, professent, et étudient, bénéficient de la dispense, mais dans cette mesure seulement.
Au reste, physiologiquement parlant, cette vie d'ob-
servance intelligemment menée est plutôt favorable à la vie intellectuelle; et puis, il n'est pas mauvais, en plein XXe siècle, alors que le monde s'applique surtout à bien vivre, qu'il y ait encore des hommes capables de se contenter de peu. Entre tous les remèdes que les moralistes et les médecins préconisent en faveur de la tempérance et de la sobriété, l'exemple de ces hommes austères n'est pas le moins efficace; il fait sur la société l'effet du sel sur certains aliments; il l'empêche de se corrompre.
Toutefois la vie religieuse dominicaine s'ouvre à d'autres horizons que ceux de raustérité corporelle. Il est vrai, les Frères-Prêcheurs mortifient leur corps, mais c'est pour donner plus d'essor à la vie de leur âme. Leur vrai but est de contempler la vérité, et de livrer aux autres le fruit de leur contemplation: contemplata aliis tradere. L'action est donc pour eux indissolublement liée à la contemplation. La contemplation fait d'eux des mystiques; l'action en fait des apôtres. C'est du moins sous ce double aspect qu'ils se présentent à nous dans l'histoire.
De tout temps, l'Ordre de Saint-Dominique a possédé de profonds mystiques. Mystique, comme vous le savez, est synonyme de mystère. Une âme mystique est une âme qui a le sens du mystère, et donc du divin, s'il est vrai qu'il n*y a rien de plus mystérieux que la divinité. Toute âme chrétienne, pour peu qu'elle essaye de vivre intérieurement ses croyances, a sa mystique à elle; mais j'ajoute aussitôt qu'il n'y a pas deux âmes pour avoir la même mystique, parce qu'il n'y en a pas deux pour avoir, au même degré, le sens du divin. A plus forte raison un Ordre religieux a^t-il sa mystique spéciale, je veux dire
sa façon d'aller à Dieu et d'entretenir des rapports spirituels avec lui. La mystiq;ue dominicaine est donc originale. Elle est comme saturée de théologie, et, avec cela, très expansive, très libre d'allure, et d'une variété presque infinie. Pour vous en convaincre, il me suffira de vous rappeler les noms fameux entre tous de saint Dominique, de saint Thomas d'Aquin, du B. Albert le Grand, de saint Raymond de Pennafort, de saint Vincent Ferrier, de sainte Catherine de Sienne, de sainte Catherine de Ricci, de sainte Rose de Lima.
L'âme dominicaine, vous ai-je fait observer, est intellectuelle et artiste par essence; cela se voit jusque dans sa façon de comprendre la mystique et de l'interpréter.
Les Frères-Prêcheurs, en effet, ont organisé la mystique comme science, c'est-à-dire que les plus saints d'entre eux ont établi aussi rigoureusement que possible les lois générales qni président aux rapports intérieurs de l'âme avec Dieu, à partir de la vie ascétique jusqu'à la. vie unitive. La source de cette science mystique, ils l'ont trouvée dans la forte théologie de saint Thomas; leur œuvre propre a surtout consisté à expérimenter cette doctrine, à lui faire rendre sa valeur de vie, et à consigner dans des livres les fruits de leur expérience. Les écoles mystiques dominicaines les plus célèbres sont celles d'Alleniagne, au XIV© siècle, avec Maître Eckart, Taulère, et Henri Suzo, dont les œuvres sont actuellement l'objet d'études remarquables de la part des protestants euxmêmes; d'Italie, avec Venturin de Bergame, Jean Dominici, Catherine de Sienne; de France, avec Julienne Morell; et plus tard, au XVIIe siècle, les PP.
Massoulié et Piny; d'Espagne, avec Louis de Grenade. TD'allure scientifique, la mystique dominicaine ne craint pas à l'occasion de revêtir une forme artistique. Fra Angelico, au dire de Vasari, ne peignait jamais ses madones qu'à genoux; son art, c'était sa prière. Dans les couvents de femmes, en particulier, les Sœurs dominicaines s'attachaient à exprimer et à fixer les états d'âme dont elles étaient les témoins ou les bénéficiaires, au moyen de la peinture, de la miniature, de la tapisserie. Florence a conservé, dans ses magnifiques galeries, les peintures de Sœur Plautilla Nelli, qui hérita des cartons de Fra Bartolommeo. Des couvents entiers de Sœurs-Prêcheresses ont été renommés pour leur vie mystique : tel, cet admirable couvent des Unterlinden à Colmar, bâti par un dominicain, bouleversé à l'époque de la Révolution française, devenu aujourd'hui un musée, où s'étalent, minutieusement entretenus, les chefs-d'œuvre sans nombre que ces saintes femmes ont réalisés pendant des siècles, en y faisant passer le meilleur de leur âme, ce qui était d'ailleurs la vraie manière de les rendre immortels.
Sur ce fonds de prière, à la fois riche de doctrine et ensoleillé d'art, il fallait s'attendre à voir fleurir des saints. De fait, ils se sont épanouis innombrables depuis; les origines jusqu'à nos jours. Ausi bien, en 1674, le Pape Clément X accorda-t-il à l'Ordre le privilège de célébrer, huit jours après la Toussaint de l'Eglise, une « Toussaint » dominicaine, en disant : « Si nous voulions assigner un jour propre à chacun de vos saints, il nous faudrait composer pour eux seuls un nouveau calendrier. »
Dix dominicains sont canonisés. Ce sont : Saint
Dominique, saint Thomas d'Aquin, saint Raymond de Pennafort, saint Pierre martyr, saint Hyacinthe, saint Vincent Ferrier, saint Pie V, saint Louis Bertrand, saint Jean de Gorcum, saint Antonin. Aux côtés de saint Dominique, nous rencontrons sa mère, la B. Jeanne d'Aza, et son frère, dominicain, le B. Mannes. L'assassin de saint Pierre martyr a lui-même poussé le repentir jusqu'à prendre l'habit des Prêcheurs, et devenir un saint sous le nom du bienheureux Carino. Il y a quatre saintes dominicaines : Sainte Catherine de Sienne, sainte Catherine de Ricci, sainte Agnès de Montepulciano, et sainte Rose de Lima. Le nombre des bienheureux, dont le culte est reconnu officiellement par l'Eglise, s'élève actuellement, dans l'Ordre, à 200 environ. Un grand nombre de béatifications y sont encore pendantes, sans compter les causes des martyrs dont je vais parler incessamment.
Cette vie de sainteté fut évidemment, chez les Prêcheurs, la meilleure garantie de leur vie apostolique. Pour nous en rendre compte^ feuilletons encore un peu au hasard les Annales de l'Ordre.
En ce qui concerne d'abord le gouvernement apostolique de l'Eglise, nous constatons que les Fils de Saint-Dominique y ont pris une très large part. Quatre d'entre eux ont porté et honoré la tiare. Sur ces quatre Papes, l'un est canonisé sous le nom de saint Pie V; deux sont solennellement béatifiés par l'Eglise, Innocent V et Benoît XI. La cause du quatrième, Benoît XIII, ne tardera pas à être introduite. Personne n'ignore que le premier, saint Pie V, en 1571, conclut avec Venise et l'Espagne une ligue contre les Turcs, laqfuelle etit pour résultat cette fameuse bataille navale de Lépante, où les armes chrétiennes
obtinrent un des plus mémorables et des plus nécessaires succès qui les aient signalées à la reconnaissance de l'Europe. Le grand Pape dominicain attribuait cette victoire à Notre-Dame du Rosaire dont il avait chaudement recommandé la dévotion à l'armée. Nous n'avons pas à redire, ni à prouver ici, que le Rosaire est une dévotion toute dominicaine, sanctionnée par les Bulles et Décrets de quarante-huit Papes. Il est également inutile d'insister sur sa haute portée sociale. Léon XIII, l'un des plus grands esprits qui aient présidé au gouvernement de l'Eglise, a lancé environ quinze encycliques et décrets pour l'imposer aux fidèles. Dans ces écrits, il rappelle à l'Eglise militante que c'est grâce à cette dévotion que saint Dominique a vaincu les Albigeois, et saint Pie V les Turcs; il assure qu'elle sauvera encore la chrétienté des envahissements de l'hérésie à notre époque.
En 1825, six cents ans après la mort de saint Dominique, il y avait eu sous son habit soixante-dix cardinaux, quatre cent soixante archevêques, deux mille cent trente-six évêques (1). Depuis lors, le nombre de ces princes de l'Eglise s'est encore accru considérablement. J'ai déjà dit qu'au XVIe siècle, en Amérique, il n'y eut pas moins de 62 nominations d'évêqucs dominicains. En Belgique, et particulièrement à Liège, à Ypres, à Anvers, les sièges épiscopaux furent souvent occupés par des Fils de Saint- Dominique. Je ne mentionnerai, sur le siège d'Anvers, que le nom de l'illustie évêque Rôginald Cools, dont la charité est demeurée légendaire dans le pays.
L'influence des Dominicains dans les Conciles fut