Les dominotiers de Dantan, jeune
Je chante dans mes vers ces joueurs valeureux Qui, par leurs longs efforts, leurs calculs glorieux, Émules des savants dont s’honore la France,
Du jeu de Dominos firent une science.
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Muse! toi qui toujours planes sur l’Hélicon!
Toi par qui le friquet se transforme en faucon !
Toi qui sais d’un vivier faire une mer immense !
Toi qui dirais qu’un chat est un tigre en enfance ! Toi qui fais d’un rocher un sabre à deux tranchants ! Auguste Vérité! viens, préside à mes chants!
Jette dans mon esprit des éclairs de génie Qui tracent les hauts faits de notre Académie.
Dans la via Lazare, au sein d’un atelier Où l’on voit notre siècle en plâtre tout entier,
Des hommes, dont les noms vivront tous dans l’histoire, Attirés par l’espoir d’une immortelle gloire,
Sont venus chez Dantan venger le Domino Du dédain qui parfois le compare au Loto.
Une table, que couvre une toile cirée,
Est debout au milieu de la chambre sacrée ; Et, quatre heures sonnant, les adeptes, assis, Commencent le combat du Blanc avec le Six.
Oh! qu’il est beau de voir, lorsqu’ils tirent les places, Leurs souris gracieux ou leurs tristes grimaces, Suivant qu’un professeur, par ordre du Destin,
Doit guider d’un partner l’avant-bras incertain,
Ou qu’il a devant lui comme un autre lui-même
Et qu’il voit des rivaux la face sombre et blême .
Tout se tait. Autour d’eux les rentrants inactifs Aux phases du combat se montrent attentifs.
On a posé ! — Bravo ! ce n’est qu’un dé timide : Double-Beux. — Qu’ai-je vu? mon jeu de Six est vide. Ciel ! on l’ouvre ! Malheur ! je dois boucher le Deux. — L’adversaire a bouché le Six! Oh! c’est heureux!
Et mon partner a dit : Deux partout. Quelle chance ! C’est de notre côté que penche la balance.
— On boude! On boude! On boude! — 11 m’a rendule Trois
Bien! — Mais le Six paraît pour la seconde fois! .
Alors l’émotion est sur chaque visage.
Le Deux parviendra-t-il à s’ouvrir un passage?
Tel le Cafre au désert contemple épouvanté Delegorgue chassant l’éléphant indompté,
Tels les joueurs tremblants attendent sur la table Le retour de ce Deux , champion redoutable,
Notre Achille, qui doit, terrassant leur Hector,
Prouver devant le Deux que le Six aura tort.....
O bonheur ! A compter l’adversaire se lasse,
Il faut rendre le Deux ! — Le Six demande grâce !
Domino ! je te dis le roi de tous les jeux.
Que de combinaisons, de calculs merveilleux!
Et qu’il faut de sang-froid, de travail, de génie,
Pour fondre la pratique avec la théorie !
Long-temps, oui, trop long-temps j’ai vu ce noble jeu Près de dire à la gloire un éternel adieu.
11 grandit. A la haine alors il est en butte,
Des jaloux ignorants ont conspiré sa chute,
11 se venge lui-même, et les conspirateurs Du temple sont chassés, obscurs blasphémateurs.
Certain soir de Whisteurs une troupe d’élite Au club des Dominos s’en vient rendre visite.
D’abord on fraternise; et, les paris ouverts,
S’ouvre un combat qui doit ébranler l’univers.
Par mille coups hardis de notre brave armée La phalange ennemie est bientôt désarmée;
Tout cède devant nous; les Whisteurs éperdus Nous laissent leur honneur et leurs dix sous perdus.
Aussitôt la colère, à s’exhaler trop prompte,
Fait dire à l’un d’entre eux : « Oh ! quel excès de honte! « Des hommes ont-ils pu te prendre au sérieux.
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« Ignoble Domino! loi, le plus sot des jeux !
« On veut te comparer au Whist, quelle misère !
« Au Piquet, aux Échecs . > Un grand coup de tonnerre
Jette chez l’ennemi le désordre et la peur.
L’autel est entouré d’une noire vapeur;
Le Domino s’agite, il bondit, il murmure,
Quand lout-à-coup parait une sombre figure,
Un Démon que l’enfer, séjour des gens d’esprit,
A chargé de venger le glorieux proscrit.
« Oses-tu bien, dit-il, dans ta coupable audace,
« Oses-tu bien flétrir et mon nom et ma race,
« Venir parler ici du Whist et du Piquet,
« Des Échecs ! Par Satan ! Misérable roquet !
« Tous ces jeux du vieux temps, moi seul je les défie.
« Tu n’as donc pas compris quelle philosophie « S’attache à mon seul nom? tu ne l’as pas compris?
« Si je m’élève enfin, marchant sur vos débris,
« Le front haut, Pair vainqueur, sansorgueil,maissanscrainle, « C’est que l’on voit en moi cette égalité sainte « Que Jésus-Christ prêchait aux rives du Jourdain.
« J’ai pour vos royautés le plus profond dédain.
« Vous, vous avez des rois, des reines, des esclaves;
« Je suis, je m’en fais gloire, un descendant des Slaves;
<i Je suis l’Égalité, non en chair mais en os;
« La révolution m’a tiré du chaos.
« Vous, vous êtes les jeux de l’aristocratie,
« Moi seul je suis le jeu de la démocratie.
« Or, cette Égalité, que je proclame haut,
« Jusqu’aux palais des grands a trouvé de l’écho.
« Long-temps l’estaminet eut seul le privilège « De manier mes dés ; or, maintenant j’assiège « De nos riches bourgeois les splendides salons,
« Et je suis même admis chez nos graves Solons.
« Mais je suis méprisé des enfants de la Grèce,
« Car mon manteau noir met en défaut leur adresse.
« Alors qu’on a pour lois l’honneur, la probité,
« Du mépris de la carte on tire vanité.
« Je puis vous écraser du poids de ma colère ;
« Mais non! pauvres vieillards, je pleins votre misère! « Vous ne méritez pas même notre courroux;
« Passez votre chemin ; on ne peut rien pour vous !
« Votre règne est fini, votre espoir est folie;
« La mort ne rend jamais sa victime à la vie.
« Je veux bien, néanmoins, saluer les débris « D’une antique splendeur; mais de vos pieds meurtris « Vous aurez beau frapper, frapper encor la terre,
« Êtes-vous fils d’Antée? est-elle votre mère?....
« Adieu ! l’Égalité pardonne à vos atouts « Et devant Dom Mmos vous donne rendez-vous. »
Il dit et disparait. — La colère au visage,
La honle dans les yeux et le cœur plein de rage,
Le bataillon Whisteur, pour finir ce combat, Provoque de Dantan la phalange au combat.
Muse, dis- moi les noms de ces grands personnages Qui, les dés à la main, montrèrent leurs courages, De Mathieu, de Duprez, Laborie et Turgot, Desrousseaux, Lallemand et Sebron et Flahaut,
De Renaud dont la voix domine la bataille,
De Berthoud impassible au fort de la mitraille! Dis-moi ces noms fameux que la postérité Portera d’àge en âge à l’immortalité!
Ce fut pour célébrer cette grande victoire Que Dantan et Berthoud écrivirent l’histoire De ceux qui composaient le sacré bataillon.
L’un a saisi sa plume et l’autre son crayon ;
L’un fait du caractère une fine peinture,
L’autre trace en riant les traits de la figure.
Nous devions à vos pieds déposer le tribut D’amis reconnaissants. Pour atteindre ce but, Renaud a dessiné vos chères silhouettes,
Et j’ai pour vous chanter pris la voix des poètes. Honneur et gloire à vous ! Tous les dominoliers Ont voulu par nos mains couronner de lauriers
Vos fronts resplendissants d’une double auréole Vos cœurs sont des trésors, vos esprits un Pactole. Merci, Dantan ! Berthoud! notre remerciment Doit servir de préface à votre monument
Paris, 15 février 1848.
Louis JOUSSERANDOT.
PAIUS. — 1MP. DEL. -B. DELANCIIY, FAIJB . MONTMARTRE, If.
Lui seul pouvait être chargé Du soin de dessiner sa charge !
Il ne s’en est point déchargé :
Comme un héros il a chargé.
Il n’a point plié sous la charge En s’acquittant de cette charge Que l’on avait mise à sa charge.
Bref, de malice tout chargé.
Trois fois revenant à la charge,
Comme un gros canon que l’on charge Et qu’on décharge, et qu’on recharge, De sarcasmes , bourré , chargé ,
Il a bruyamment déchargé Sur ce papier d’encre chargé.
Chacun nommera, je l’espère, Ce gros écrivain au front nu; De tous son destin est connu , Il aime les arts, et vit père !
Six doubles en un jeu; cent points tout d’une haleine, Douze cent mille francs que l’on perdrait sans peine;
Une lorette sans amant,
Un diamant qui pèse un double kilogramme,
Une femme fidèle et qui jamais ne ment,
Un merle blanc, un bavard qui s’isole,
Une veuve qui se désole ,
Sont moins rares assurément Qu’un mot, qu’une seule parole De ce dessinateur charmant !
Dans son ardeur d’écrire... ardeur un peu brutale, Sur une ville épiscopale Ce Pierre Levêque a voulu ,
Vous le savez, jeter son dévolu, Pour créer un journal que nul autre n’égale. Et faire sa partie, en ce tohu bohu,
Quand brait de Cambrai la cabale.
Et, cependant, de son malheur jugez !
A cette éloquente merveille Rarement on prête l’oreille, Chacun prétend qu’il en possède assez.
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Voyez ce gros banquier à la ronde bedaine ,
Il n’engendra jamais le noir chagrin,
Que sa marque soit vide ou pleine Il a toujours un air serein.
1ACOBCS Mathieu de semetipso.
Ce gaillard qui, toujours au tour, Exerce plus qu’Houdin le tour,
Est gros comme une grosse tour !
Il offre douze pieds de tour !
À personne il ne fait de tour.
De son esprit j’aime le tour :
Ne parlant jamais qu’à son tour, A tout il donne un certain tour.
Ses cheveux rappellent un tour.
Il perd et gagne tour à tour,
Et cependant, du sort quel tour !
Hélas ! il n’est point fait au tour.
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Par son esprit, sa verve, sa malice,
Par son ardeur à fronder les travers,
Qui de l’étoffe humaine, hélas ! forment l’envers. Par le rang qu’il s’est fait dans la railleuse lice, Huart, qui toujours hue, est du Charivari , L’enfant de droit, l’enfant chéri!
Mais il faut l’avouer, tout bas : par sa figure,
Par sa maigreur, son nez et sa tournure,
Il a bien plus encor droit au charivari.
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A l’Institut qui le renomme,
Partout; — Faut-il le publier? —
Né Français , à Metz , on le nomme. ..
— Quoi? — L’ Allemand de Montpellier!
Oui, certes, il est bien le vaillant des vaillants, Puisqu’il a dû, pendant sa vie.
Avoir une lutte suivie Avec les loups , les lions , les serpens , Les sangliers, les chacals, les panthères, Les Espagnols , les Bèrebères ,
Les tigres et les éléphants...
Et surtout avec les savants...!
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Fils d’un illustre économiste.
En France justement fameux.
On ne dira point qu’en nos jeux De Turgot il est le copiste.
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Dans sa bouche immense une meule Entrerait, certes, d’un seul bond,
Et s’il a jamais un blason Le champ doit en être de Gueule !
Ce blason est joyeux..! Toujours de belle humeur,
Il paraît! Avec lui paraissent la rumeur,
Le fracas, la gaîté, le bruit et la folie.
Au diable, les chagrins et la mélancolie !
11 passe ses deux mains sur son front soucieux,
Et le voilà criant d’une voix étouffée,
Oublieux de son art et des palais de fée Que, savant architecte, il élève en tous lieux.
C’est un vrai garnement, c’est un vrai diable à quatre, A qui les quolibets chez Dantan sont permis;
Car pour le domino, comme pour ses amis,
Il fait feu de tous pieds, il sait se mettre en quatre.
Le visage de ce flambard Empourpré, le dispute au plus pourpré homard,
Et s’encadre, éclatante hure,
Dans les crins noirs, les crins épars,
De sa flottante chevelure.
Ce n’est là qu’une esquisse, un trait mal arrêté;
Que par un dernier mot, il soit donc complété!
Pour ses maisons il est cité,
Nul, mieux que lui, ne les fait nettes,
Et pour plus de commodité,
11 met son nez dans des lunettes.
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Quoiqu’il ne soit guère propre aux sauts, Les flûtes hélas, d’ordinaire Font sauter, mais ne sautent guère;
Il ne vit pourtant que de sceaux.
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À notre domino, mes amis, nous voulions Faire briller Gérard , cruelles départies !
Chez Dantan , il a moins abattu de parties Qu’il n’a, chez les Bédouins, abattu de lions.
Delegorgue , au désert , est toujours intrépide , Rien ne peut l’arrêter et rien ne l’intimide.
Au Cap il a tué maint et maint éléphant.
Et cependant, sans en médire,
Hélas, il faut ici le dire,
Au jeu de domino .. fort mal il se défend. Serait-ce l’ivoire et la trompe Qui causent ce malheur constant Que l’on proclame à son de trompe?
Quoique constamment il se trompe A notre table , chaque soir.
On aime pourtant à l’y voir.
De ce double guignon , si le sens véritable ,
Par votre historien, Messieurs, est bien compris, J’en conclus que chacun des deux est redoutable Plus pour les animaux que pour les gens d’esprits.
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