Épilogue
COURTE HISTOIRE DE CE LIVRE
Au printemps dernier, comme les pommiers en fleurs embaumaient le renouveau, je m'apprêtais à quitter Rouen, où, depuis deux mois, je travaillais à la Bibliothèque.
C'est une mine inépuisable que cette Bibliothèque de Rouen, la plus riche de province, et la mieux ordonnée, certainement. Un demi-million de volumes et de manuscrits, toujours à la disposition du public ! Des missels admirables, plein des vitrines. Des médailles, à foison! avec cela, jamais de congé. Séance, de dix heures du matin à dix heures du soir, avec, à la nuit, une lampe Edison sur chaque bureau! Des fauteuils à faire tressaillir V ombre de Voltaire! Et, pour cadre, un immense hall à deux galeries, éclairé par un plafond en vitrage, et garni, du haut jusqu'en bas, de cette bigarrure de livres, neufs et vieux, si chère aux amis de la lecture! Mais que vaut tout cela, quand les pommiers sont en fleurs?
J'allai donc, avant de partir pour les champs, faire ma visite d'adieux au bibliothécaire, M. Noël, une des figures les plus populaires et les plus sympathiques de Rouen. En sa compagnie, j'ai toujours passé de bonnes
6 LES DOMPTE! R£ DE I I Ml Et.
heures é maillées de tout un momie d? anecdote* et dé venir 8.
Ort ce jour i<), mon hâte fut particulièrement en vei Noue parlâmes de toutes cfwses, et de Normandie beaucoup. Les navigateurs normands m1 avaient particulièrement intéressé, et comme je témoignais mon admiration pour ces dignes enfants drs Hois île Mer, qui furent, disais-je, des premiers au Sénégal, a la côte de Guinée...
— Dites les premiers, interrompit vivement M. A
Ils ont devancé les Portugais et les Espagnols à la côte d'Afrique; ils ont franchi le cap de Bonne- Espérance bien avant Vasco de Gama. Vous l'avez dit : ce sont bien les fils de ceux qui ont découvert l'Amérique plusieurs siècles avant Christophe Colomb.
— Ah, oui! les baleiniers, à Terre- X cuve?
— Je ne parle pas de ceux-là, qui n'ont dû guère atterrir à la rive américaine, mais bien des explorateurs qui ont visité le pays où se trouvent maintenant le Massachusets, la Virginie, la Floride, — qui s'y sont établis, — qui l'ont colonisé, — qui s'y sont maintenus pendant quatre siècles.
J'écoulais sans comprendre. Mon interlocuteur reprit :
— Je vous le répète : les anciens Normands ont eu des colonies florissantes en Amérique... Cela vous étonne, et je le comprends... Ils ne l'appelaient naturellement pas de ce nom, puisque Vespuce, de son prénom Améric, — est venu cinq cents ans après; mais ils avaient baptisé leurs établissements transatlantiques du nom de Vinland, — « le bon Vinland », disaient-ils, à cause du bon vin qu'il produisait.
Je demeurai de plus en plus survris.
COURTE HISTOIRE DE CE LIVRE
— Ce n'est pas tout. Ils établirent en eette contrée l'étonnante civilisation qiïils surent installer dans tous les pays où ils se fixèrent. Ils eurent en Amérique des villes, des rois, des évêques: ils payèrent la dîme, le denier de Saint- Pierre... Mais, au fait, pour plus amples renseignements ', allez donc trouver un de nos compatriotes qui s est particulièrement occupé de cette question, M. Gabriel Gravier, président de notre Société de Géographie. Cest un homme aussi modeste que savant; il vous fera le meilleur accueil, et vous ne perdrez pas votre temps avec lui.
Je m'empressai de suivre ce conseil et me rendis, chez M. Gabriel Gravier.... Vrai intérieur de savant! Des livres partout, couvrant les murs, gisant à terre, glissa)it des fauteuils et des chaises! Sur la table, un amoncellement d'in-folio et de liasses jaunes, se tenant debout par un miracle d'habitude! Et, par la fenêtre, comme dans le décor de Faust, un coin de cathédrale, apparaissant à travers un nuage bleu, sorti d'un calumet toujours entretenu!
M. Gravier est un Normand d'adoption. Ses fonctions administratives Font conduit, il y a quelque quarante ans, à Rouen, dont il a subi le charme , comme toutes les natures éprises des belles choses. Les pierres des granités églises et des vieilles maisons qui font Vorgueil de la capitale normande n'eurent bientôt plus de secrets pour lui; la Seine et ses navires aux flancs bondés de coton, d'épices et de bois des îles, évoquèrent en son esprit les splendeurs de l'ancienne marine rouennaise, émule des flottes dieppoises et hon fleur aises ; puis vint la Bibliothèque, alors vierge de toutes recherches, dont les paquets poudreux révélaient des trésors de curiosités inédites.
H LES DOMPTEUR! DE LA Hl R.
1rs hommes de mer, lettre expédUiotu lointaines, fan~ t astiques ) leurs découvertes merveilleuses, passionnèrent surtout V explorateur privilégié de ces richesses. I< m'a conté V émotion profonde avec laquelle ^ t'emparani d'un petit livre à dos rouge, il tomba,) juste à points sur le Voyage de Jacques Cartier, édition originale, impi en 1545,6/ dont on ne connaissait jusque-là qu'un unique exemplaire, conservé à Londre
Et pourtant Jacques Cartier n'est pas C homme de M. (ira rie?\ Il était malouin, et, comme tel, il n'a pas droit au Panthéon normand. On objectera que Saint-Malo, première ville bretonne, est bien prés de Pontorson, premier port normand; mais un petit cours d'eau les sépare, le Couesnon, et ce ruisselet suffit pour créer un monde entre la Bretagne et la Normandie , — entre Bretons et Normands , surtout. Et M. Gravier n'admet qu? les Normands!
— Quels marins au monde peuvent offrir pareil livre d'or? me disait-il : — Jehan de Béthencourt, roi des Canaries; d'Esnambuc, vice-roi des Antilles, Aubert, qui fut, bien avant Cartier, au Saint-Laurent; Parmentier ; Leliévre; Jean Ribaut, vice-roi de la Floride; Gonneville ; tant d'autres encore;... et donc le plus grand de tous; Cavelier de La Salle, lequel, de la race de ceux qui ont découvert l'Amérique, donnait la moitié du Nouveau Monde à la France.
Nous étions en Amérique, et nous y restâmes... C'était donc vrai? Ils avaient découvert l'Amérique?
— En douteriez-vous?
Et, sur ce mot, mon hôte atteignit, de gauche et de droite, souvent très haut, ou très bas, des livres, des
COURTE HISTOIRE DE CE LIVRE. (-
paquets de manuscrits, des cahiers de scolaire apparence.
— Ceci, me dit-il en me montrant de vénérables infolio, ce sont les Sagas, les chroniques des moines islandais, racontant, dans leur ordre, les faits qui composent l'odyssée transatlantique des Scandinaves. Elles sont en langue nordique, avec, en regard, la traduction latine, fidèlement établie sur les originaux qui sont conservés à Copenhague. C'est V histoire vraie, l'histoire pure de la découverte et de la colonisation de l'Amérique par les Normands. Puis, voici les anciens auteurs norvégiens : Thormodos Thorfœus, Snorre Stur lésons, And er son, et plusieurs autres. Rafn vient ensuite avec ses Antiquités américaines, remplies de preuves. Son livre est en latin, ce qui indique son âge vénérable. Il en est de même : de ce Recueil des faits accomplis par les vieux Boréaliens; de ces Particularités du Groenland; de cette Histoire du Vinland... Vous comprenez le latin?... et l anglais?... Voici Wheaton, Kohi, Warden, Reamish, de Costa, et plus récemment Eben Norton Horsford et sa fille, miss Cornelia Horsford, qui établissent par des découvertes archéologiques le séjour des Normands en Amérique. Les Allemands s'en sont mêlés également, à commencer par Humbolt. L'Italien Ramusio est plein de révélations, ainsi que, pour un épisode particulier, Zeno, qui en fut lun des principaux acteurs. Enfin, ne manquez pas de consulter le P. Le Clerq et quelques autres missionnaires , oui ont retrouvé, en maints endroits de l Amérique du Nord, des traces non équivoques clune ancienne civilisation chrétienne.
J'étais confondu de tous ces documents, de toutes ces preuves.
10 ii.s D0MF1 1 i RS Dl i \ mi.u.
— Mais comment et fait-il, hasardai-je, que ces fî
soient si peU connus r/ir; nous?
— Oh! ils ne h' sont guère plue à V étranger. Ce sont <tes gavants que je viens de vous rite,-, et Von ne lit guère les savants. Cependant, chet m, us, plusieurs au
leurs connus ont porté des .\ormonds en 1 uo-rioue, entre
outres: Depping, Eugène Bauvois, Estancelin, Gaffarel, Margry. J'ai, moi-même, publié, il y << une vingtaine (Tannées, sur ce sujet, an livre où je me suis efforcé Rétablir la vérité, qu'il m'a souvent fallu démêler dons tes textes anciens, lesquels ne concordent pas toujours. Il pourra vous servir de guide, si vous vous occupez de la question. Malheureusement , je n'eu ni plus un seul exemplaire; mais vous le trouverez à la Bibliothèque. En attendant, prenez celte pile, et emportez- la chez vous. Quand elle sera finie, vous me la rapporterez , et je vous en donnerai une autre.
J'emportai la pile, qui fut suivie d'une deuxième, d'une troisième... Je me passionnai pour ces recherches, que me facilitaient les beaux travaux et les précieux conseils du président de la Société Xormande de Géographie. Le printemps s'avançait; l'été se passa; puis vint l'automne. Les Normands succédaient aux Aormands, ■ — et quand il fallut reprendre le chemin de Paris, les champs avaient déjà perdu leur parure d'or, et les pommiers, qu'on venait de gauler, portaient le deuil des fruits qui, depuis beau temps, avaient pris la place des fleurettes roses.
Edmond N EU KO MM.