‹ Les dompteurs de la merChapitre 2 sur 46 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Heriulf.

En l'année 985, le jarl Heriulf, vieux pirate normand, dont le navire avait, depuis plus d'un demi-siècle « sillonné la plaine des mouettes », semant partout l'épouvante et laissant derrière lui « de la curée pour les requins », se reposait à son foyer, courbé par l'âge, affaibli par cent blessures, maudissant le sort qui avait arraché de sa main débile l'épée toujours rougie.

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Roi, il l'était encore, mais de nom seulement, car l'ère des combats avait pria fin pour vieux ans, et c'est ce qui causait son tourment, guerriers qui tombent bous le glaii eux

qui sont les héros d'une illustre aventure «tant seuls admis au banquH des «lieux.

< >r, il advint, en cette année 985, que le Norvège, Hakon, dit le Mauvais, voulut Tunique roi de son royaume. Pour atteindre son but, il donna Tordre à tous ceux qui portaient ce titre de s'en démettre et de venir sans retard lui rendre hommage à sa cour. Quelques-uns obéirent; mais le plus grand nombre résista, de sorte que, de tous les ports et de tous les fjords, on vit bientôt s'élancer sur les vagues écumantes les vaisseaux, grands et petits, depuis le drakar à trente-deux couples de rames, en forme de dragon, jusqu'à l'humble carabos en osier, fuyant, tous, dans une exaspération commune, la honte et l'asservissement.

Les vieux comme les jeunes reprirent donc la mer, sans esprit de retour. A la première sommation, Heriulf avait senti tout son sang affluer à son cœur; une nouvelle verdeur s'était emparée de ses membres, et, bien que son fils Bjarn

Hériulfson fût en expédition lointaine, il résolut de partir sur l'heure.

Suivant l'usage, il embarqua les colonnes sacrées de sa demeure pour les mettre à l'eau quand on arriverait à proximité d'un continent, faisant vœu d'établir son foyer dans la contrée même où le flot les porterait; puis il largua la voile, accoudé fièrement au dragon vert, qui, de ses jambes et de ses ailes, étreignait la carène de son navire, et, sans détourner les yeux, il cingla vers l'Islande, qu'il avait choisie pour refuge.

— Là, lui avait dit Thorolff le conteur, tu trouveras une terre ensoleillée, fleurie, féconde, où les plantes distillent du beurre; une contrée dont le ciel est toujours bleu, l'hiver sans frimas, les coteaux couverts de feuillages , et les eaux peuplées de saumons et de baleines.

Confiant en ces promesses, le vieux proscrit voguait, par une mer calme, vers cette région bénie, lorsque, dans les parages où il la soupçonnait, une tempête s'éleva soudainement qui désempara le vieux drakar, témoin de tant d'illustres aventures, et le jeta sur une côte, où il se brisa.

Alors, seul, sur un rocher, Heriulf, tendant les bras vers les épaves de son navire, p$rmi les-

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quelles (lottaienl les corps de b mpagnons devenus le jouet des Qots, il sentit tout B'écrouler autour de lui. Il pleura, lui qui n'avait jamais pleuré; des larmes brûlantes mouillèrent longues moustaches blanches, et, contemplant pour l;i dernière fois le ciel, fait du crâne d'Ymer, il s'écria :

— Le vieux guerrier va mourir; mais il est sans armes, et son sang ne coule d'aucune blessure. Adieu, compagnons, plus heureux, des jours de gloire! Pour vous, la Walhalla s'est ouverte, et les Walkyries ont porté vos corps pantelants au banquet d'Odin. Là, jusqu'au chaos iinal, jusqu'au jour où le dernier homme aura péri, frappé par son semblable, qu'il aura frappé en même temps, vous boirez l'hydromel délicieux versé par les nymphes, et vous vous repaîtrez de la chair du porc sauvage, qui, dépecé chaque matin, renaît en entier tous les soirs. Vous ne quitterez la table que pour courir au tournoi où les blessures ne laissent pas de traces. Et moi, je ne verrai pas dans les nuages le palais éclatant de lumières; Heimdrall, le gardien, dont l'oreille est si fine qu'il entend pousser la toison sur le dos des brebis, ne percevra point le bruit

de mes pas , et le pont sacré de Bafrost ne s'a-, baissera pas pour laisser passage au vainqueur de tant de combats. Héla seule aura ma visite, Héla qui préside au refuge de ceux qui meurent sans gloire. Son palais est la douleur, et sa table, la famine.

Le vieillard avait dit, et déjà son front s'abaissait vers l'abîme, lorsqu'une main robuste s'appesantit sur son épaule. Il se retourna et vit un guerrier au poil blanc comme le sien.

— Qui es-tu? demanda-t-il vivement.

— Je suis Erik-le-Rouge, l'ancien pirate, maintenant homme libre. Ainsi que toi, au sortir de l'enfance, j'ai appris à rougir une lance; a peine comptais-je vingt hivers que l'épée frissonnait dans ma main. Alors, ce furent des combats sans fin sur mer et sur terre. Le tillac de mon navire reluisait de pourpre, comme si des jeunes filles y avaient répandu du vin; la mer était aussi rouge que la blessure qui vient de s'ouvrir; les corbeaux nageaient dans le sang, et, quand nous revenions d'une expédition, nous avions exhaussé de cadavres le sol des rivages 3t rassasié la faim des vautours. Mais, un jour, il a fallu renoncer à cette gloire. L âge est arrivé,

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pour moi en môme temps que pour toi : mon navire s est brisé ainsi que le tien sur cette côte; mais, moins heureux que toi, je ne puis rester ici. Le pays est bon, libre, hospitalier; cependant il a ses lois, el ces lois, j'ai eu l'imprudence de les enfreindre.

— Explique-toi, mon compagnon, interrompit Heriulf.

— J'ai provoqué un lâche, un félon, et je l'ai tué. Je ne me suis emparé de rien de ce qui lui appartenait, ni de son cheval, ni de son casque, ni de son argent. J'ai placé le corps de ma victime sur son bouclier, la tête tournée vers l'Est . avec sa lance fichée en terre, ses armes autour de lui, et son coursier attaché. Puis, je me suis rendu au village le plus proche, et j'ai raconté au premier compagnon que j'ai rencontré ce qui venait de se passer. Ainsi le veut la loi d'Islande... Mon sort était, de ce moment, entre les mains des parents de mon adversaire. Ils pouvaient se contenter d'une rançon, d'une expiation, sous une forme ou sous une autre; ils ont exigé mon bannissement. Je vais partir, il le faut, abandonner mon foyer, où s'écoulaient mes vieux jours entre ma femme, Thorhilde, mes trois fils, Thors-

tein, Leif etThorvald, qui ne sont pas encore à l'âge d'homme, et ma fille, Freydize, dont l'indomptable nature proclame la race et la valeur.

— Hélas, il n'est plus de foyer pour moi, soupira le vieux Roi de Mer; les colonnes de ma demeure s'éloignent en ce moment vers l'immensité des flots; il ne me reste plus qu'à mourir.

— Non, mon roi, tu ne mourras pas, s'écria vivement Erik. Tu seras mon hôte; nous réchaufferons à la même flamme nos membres engourdis, et nous mériterons le sort des braves en enrichissant notre patrie d'une terre nouvelle. Je sais, à l'ouest, un pays toujours vert, le Groenland. Au temps de mes grandes courses, j'ai poussé une pointe de ce côté, et j'y veux retourner. J'ai communiqué mon projet à de nombreux compagnons, et trente-cinq voiles n'attendent que mon signal pour partir. Viens avec nous.

Le vieillard après s'être recueilli un moment, dit lentement :

— Je ne puis. Mon fils Bjarn revient chaque printemps au foyer, et, le trouvant vide, il faudra bien qu'il sache où l'attend ma bénédiction.

— Par le premier navire qui cinglera vers

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notre patrie, ceux qui sont demeurés au ; apprendront le lieu de ton refuge, lit observer l'Islandais A ces mots, Eieriulf lança un suprême regard

sur la nappe immense, qui, à présent, calme,

limpide, ensoleillée, couvrait comme «l'un voile d'or ceux qui dormaient de l'éternel sommeil. Puis il mit sa main dans celle d'Erik :

— Mon royaume n'est plus, dit-il. L'heure des héroïques aventures est passée. Oui, je veux être ton compagnon, ton hôte, ton frère. Embarquons-nous ! Fuyons ce rivage maudit, où vient de s'engouffrer tout ce qui restait de ma gloire. Périsse jusqu'au souvenir de mes exploits! Maintenant, mon sourire bravera la mort.

Les deux hommes s'embrassèrent.

Et, le jour même, les trente-cinq barques prirent la mer. Quatorze seulement arrivèrent au Groenland avec Erik. Les autres, séparées par des tempêtes, jetées sur des récifs, foudroyées par des cyclones, devinrent la proie des flots. Du nombre était celle qui portait Heriuif.

Il était écrit dans le Livre du Destin que le dernier Roi de Mer périrait en mer.

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