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CHAPITRE XX

Les aventures de l'abbé de St-Thomas. — A une époque antérieure, ce prêtre, du nom de Moël, simple pêcheur, avait visité de nombreuses contrées à l'ouest, au delà des mers fréquentées. — A travers un voyage très mouvementé, mêlé de combats, de scènes d'antropophages, il est facile de reconnaître Terre-Neuve et toute la côte américaine jusqu'à un pays que, par la description de ses temples, de ses idoles et de ses coutumes, on a tout lieu de prendre pour la Floride.

L'abbaye de Saint-Thomas était construite en rondins revêtus de planches en lamelles, le tout calfeutré de résine, d'étoupe et de peaux d'animaux. Il y faisait donc très chaud, surtout dans la chambre, assez vaste, du prieur, où, sous le manteau d'une cheminée monumentale, flambaient des bûches qui, partout ailleurs, eussent semblé la réserve de Noël.

Quand ils furent seuls, Sinclair et le prêtre prirent place sur deux escabeaux que décorait

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IL IPPRTT U Roi V CONFECTIONNER DES FILETS. (P. 268.)

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le monogramme de Notre-Seigneur, entrelacé de figures d'anges el de corps de démons. Sans tarder, l'abbé, comprenant l'impatience de son hôte, commença son récit.

Il s'appelait, de son nom, Moôl, el se tenait pour originaire d'Islande, bien qu'il eût été élevé aux Féroë. Tout enfant, il avait ceint le surôit des tempêtes et chaussé les bottes enduites de graisse. Puis, de mousse il était devenu matelot et s'était engagé pour la pêche lointaine, plus productive, mais aussi plus dangereuse.

Longtemps il avait erré, parmi les glaces, d'un continent à Fautre, tantôt à Fou est, tantôt à Fest, péchant le petit comme le gros poisson, prenant au filet le congre et la morue, harponnant à l'occasion la baleine ou le lion marin, et, par intervalle, chassant à l'épieu Fours blanc ou le morse aux dents précieuses.

Ensuite, il avait gagné sa maîtrise, et, la fortune lui souriant, il ne tarda point à commander une flottille de quatre barques bien armées, avec lesquelles il fit la pêche en grand, et aussi la course, car il n'était pas alors le saint homme qu'il était devenu depuis.

Or, un jour que son escadre donnait la chasse à un navire marchand, il lui arriva, comme cela avait été déjà le cas pour nombre de navigateurs, dont quelques-uns sont connus de nous, de se laisser entraîner à son insu par un courant, qui l'avait porté tout droit à une île inconnue, où les quatre barques s'étaient échouées tout d'une pièce.

Les Frislandais baptisèrent cette île, qui, probablement n'était autre que Terre-Neuve, du nom d'Estotiland, c'est-à-dire pays à l'est, parce qu'elle devait, dans leur pensée, former le promontoire avancé d'un continent qu'ils n'eurent pas la curiosité de rechercher. Là vivaient des indigènes qui n'avaient aucune ressemblance avec les Skrellings ou autres naturels des régions polaires. Ils ne rappelaient en rien non plus le type de la race normande, conquérante habituelle des zones septentrionales. Ces habitants, à l'air très doux, parlaient une langue mélodieuse, que les hommes du Nord ne comprenaient pas; mais ils leur faisaient signe que plus bas se trouvait un pays où ils pourraient se faire entendre.

Moël et ses compagnons continuèrent donc leur chemin dans la direction du sud-ouest, en sui-

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vant la côte, jusqu'au moment où l'embouchure d'un fleuve, qui leur avait été signalé, s'offrit â leurs yeux. Ils le remontèrent et ne furent pas peu surpris d'apercevoir, à quelque distance, une ville considérable, aux bâtisses régulières, et qui paraissait très peuplée. L<- chef de l'expédition se fit débarquer à l'entré»' <|< cette cité, d'où les habitants, très intrigués à l'aspect des barques frislandaises, accouraient en foule pour voir de près ceux qui les montaient.

Contrairement à l'avis des indigènes qu'il avait tout d'abord rencontrés, Moël ne put se faire comprendre de ces naturels; mais ils le conduisirent auprès d'un personnage qui paraissait l'objet de leur vénération.

Cet homme, à la peau blanche, aux cheveux blonds, parlait une langue du Nord, qui, tout en n'étant pas celle des Féroë, lui permit de converser avec le Frislandais. Il employait aussi, sans préjudice du dialecte local, un langage d'une sonorité toute particulière, dont il se servait en lisant à haute voix dans un livre épais, très chargé d'or et enluminé de couleurs vives. C'était un docte clerc, ministre d'une religion que Moël ne connaissait pas, mais vers laquelle

l'attira tout de suite la sérénité tendre et recueillie dont le visage du saint homme était empreint.

Après avoir questionné son visiteur, le digne prêtre conduisit Moël devant le roi ; car elle avait un roi, cette île de l'Est, de TEstotiland, et, de plus, un roi très solennel. Il portait sur la tête une couronne de plumes de mouettes, et au cou un collier d'or; il était couvert de fourrures, comme la plupart de ses sujets; et son corps était peint de diverses couleurs. Il fit bon accueil à Moël, s'enquit de ses compagnons, et, quand il sut qu'ils naviguaient surtout pour la pêche, il manifesta le plus vif contenteriient. Il aimait, par goût, le poisson frais, et ses marins étaient si maladroits, qu'ils ne lui en fournissaient que de gâtés, ou de séchés, pris au loin des côtes, faute d'engins convenables et d'habileté.

Moël lui promit de pourvoir abondamment la table royale de son mets de prédilection, et, pour commencer, sans tarder, son office, il reprit avec ses barques le chemin de la pleine mer. Le plus grand succès couronna son entreprise; aux abords de l'île, sur quelque point qu'il jetât ses

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filets, les eaux étaient si poissonneuses qu'elles semblaient un vivier, où les plus beaux mens de La genl aquatique se laissaient presque prendre à la main. Aussi 1rs Frislandais oe comprenaiciii-ils pas que leurs devanciers ne fussent point arrivés à satisfaire les caprices de leur chef, d'autant que les matelots insulaires servaient de bateaux bien construits, et dont le modèle se rapprochait tellement de celui dçs barques du Nord, qu'il semblait impossible que des Scandinaves n'eussent point créé cette marine, dans un temps antérieur.

Moël et ses compagnons^ comblés de prévenances et de cadeaux, ne demeurèrent pas moins de cinq années sur le littoral de cette île, que les matelots islandais, attachés à la flottille, comparaient à leur patrie, comme dimension, mais plus fertile; les insulaires y cultivaient du froment et brassaient de la cervoise. Dans ses excursions à l'intérieur, le maître put remarquer aussi que l'Estotiland était arrosé par quatre fleuves. Le pays lui apparut couvert de forêts, de villes et de châteaux. C'était une contrée des plus civilisées et des plus agréables; aussi les Frislandais n'eussent-ils eu .g'arde de s'en éloi

gner, si le roi n'avait conçu la malencontreuse pensée d'organiser une exploration vers Je sud, où se trouvaient, lui avait-on dit, des pays bien autrement riches que le sien.

A cette occasion, Moël reçut le commandement de la flotte, qui se composait de douze bateaux, solidement établis, et munis de tous les agrès désirables. Il avait pour assesseur le prêtre qui lui avait, le premier, souhaité la bienvenue sur la terre étrangère. Le roi, tout en n'ayant jamais voulu se convertir au christianisme, n'en tenait pas moins en haute estime cette religion et surtout son ministre, qui, suprême épave d'une mission disparue, était, un beau jour, venu échouer en son île, où le meilleur accueil lui avait été offert, dès le début.

La présence du saint homme à bord de sa Hotte avait donc paru nécessaire au souverain de l'Estotiland pour lui porter bonheur et la protéger contre les périls qui pouvaient la menacer. Avec un tel patronage, et sous l'habile direction du pêcheur frislandais, promu subitement au rang d'amiral, l'expédition se présentait sous les meilleurs auspices; mais l'événement ne 'justifia pointées présages. Après quelques jours

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de navigation paisible, une effroyable lem pôte, comme le Gulf-Stream en cause fréquemment dans Les eaux américaines, s'éleva subitement el lit rage parmi les bâtiments désemparés de la flotte.

Le plus grand noimbre s'abîma sous les flots, et le reste fut jeté à la côte. !)«■ toute cette brillante marine il ne resta qu<^ Moël et le missionnaire, avec quelques hommes.

Un moment, ils purent se croire sauvés; mais, si les éléments leur avaient fait grâce, il n'en fut pas de même des indigènes. C'était une tribu d'antropophages, aux yeux desquels les blancs apparurent comme un régal de haut goût. Ils commencèrent par manger les gens de Terre- Neuve, quelque peu basanés, se réservant, pour la bonne bouche, les Frislandais et l'homme du Seigneur. Ce dernier fut sacrifié comme les autres, après avoir eu la joie suprême de convertir Moèl et ses compatriotes.

Maintenance tour de l'amiral était venu. Il avait été gardé pour le repas final, avec cinq de ses hommes; or, cette fois encore, ce fut son talent pour la pêche qui décida de son sort. Il apprit au roi de ces cannibales à confectionner des filets

et à s'en servir pour se procurer du poisson en abondance. Ce monarque, autant que son collègue de l'Estotiland, grand amateur de marée palpitante et sentant bon les acres arômes du fond de la mer, fut si reconnaissant aux naufragés de leur adresse en cet art, qu'il leur donna la vie sauve, et les combla de faveurs. Puis, lorsqu'ils eurent fait des élèves et qu'il put se passer d'eux, il les vendit à un chef voisin, qui les paya fort cher, sur leur renommée.

Ce nouveau maître, non moins satisfait de leurs services, et tout aussi pratique que son devancier, mita contribution leur science et leur enseignement, pour les céder ensuite, avec bénéfice, à un troisième chef, qui, à son tour, et dans les mêmes circonstances, les passa à un autre, et ainsi de suite, tout au long de la côte.

Ils changèrent ainsi de maîtres vingt-cinq fois dans l'espace de treize ans, visitant des contrées très diverses et des peuplades très différentes, ce qui leur permit de faire des observations aussi variées qu'inattendues :

— Nous avons vu, disait Moël, un pays très grand, et comme un nouveau monde, des populations grossières, allant nues, faute de savoir

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travailler la peau des animaux qu'elles tuaient, n'ayant point de métaux, vivant de chasse et de pêche, armées de lances en bois et d'arcs, se combattant avec férocité, et toujours mangeant

leurs prisonniers. »

Maintes fois, les blancs avaient»!»' forcés «l'assister à ces horribles festins, sans avoir jamais consenti à en prendre leur part, ce que les indigènes ne pouvaient concevoir, la chair humaine étant, selon eux, plus savoureuse que le poisson le plus délicat.

A chaque nouveau maître, les infortunés pêcheurs craignaient une catastrophe finale ; cependant d'étape en étape, ils parvinrent, sans encombre, clans un royaume où Ton trouvait plus de civilité, à cause de la douceur du climat. Ce qui n'empêchait qu'on y mangeât aussi les gens, mais seulement à la suite des cérémonies religieuses.

Ces sacrifices humains avaient pour théâtres de vastes édifices où s'élevaient des idoles <i\iz formes bizarres et toujours fort laides. De grandes et populeuses cités les entouraient, et les forêts et les plaines qu'on traversait pour y parvenir étaient remplies d'une végétation luxuriante. Tout y respirait le bien-être-, la richesse ; la terre

produisait de tout en abondance, et For lui-même,

ce stigmate des zones privilégiées, y semblait assez répandu . Les chefs s'en paraient dans les solennités, et le peuple prétendait qu'on en trouvait en quantité, plus bas, au sud-ouest.

Ce renseignement éveilla la convoitise des hommes du Nord ; le précieux métal n'exerce-t-il pas sa fascination sur tous les êtres, indistinctement. Ils résolurent donc de quitter l'heureux pays des grandes forêts et des temples garnis d'idoles, dont la description répond exactement à la Floride, pour la terre promise de l'or, qui, d'après la direction indiquée, ne peut être que le Mexique. Moël refusa de faire partie de cette expédition. Il exhorta ses compagnons, leur montra les dangers qu'ils allaient courir, en leur rappelant ceux auxquels ils avaient miraculeusement échappé. Vains efforts! Alors, n'ayant pas la prétention de leur imposer ses volontés, il leur laissa toute liberté d'action et reprit seul le chemin par lequel ils étaient venus.

Comme il connaissait les idiomes des contrées qu'il traversait, et qu'il n'avait laissé que de bons souvenirs partout où il avait fréquenté, nul n'eut l'idée de l'inquiéter. D'aucuns voulurent le re-

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tenir, en lui faisant valoir les avantages qu'il retirerait d'un séjour, môme chez Les cannibales les plus endurcis; rien ne put le décider à rester parmi ses amis les sauvages. Il avait toujours devant les yeux la fin tragique du prêtre que le roi d'Estotiland lui avait donné i">ur compagnon, et les préceptes et les exhortations de cet homme de bien lui avaient suggéré des pensées d'un ordre particulier, qui lui inspiraient le désir de terminer ses jours dans la prière et dans la contrition.

Dédaignant les biens terrestres qui s'offraient à lui spontanément et avec une prodigalité sans exemple, Moël quitta les rivages fortunés pour toucher à l'Estotiland, où il rendit compte de sa mission. Là aussi, les habitants mirent tout en œuvre pour le garder. Il refusa. Pendant quelque temps cependant, il reprit, désirant être agréable au roi , que son retour avait ravi , son ancien métier de pêcheur. Mais , un jour, au large , en relevant ses filets , ayant senti soudain un vent de sud-ouest enfler sa voile et l'entraîner dans la direction de son pays, il ne put résister à la tentation , et se laissant aller au cours des flots, il s'en remit à la Providence pour veiller

au soin de son rapatriement.

Celle-ci le maintint dans la bonne direction ; il gagna facilement, sinon l'Islande ou les Féroë, du moins le Groenland, où il reçut de l'évêque de Gardar la consécration de ses vœux, avec mission de rechercher, en compagnie de plusieurs clercs, anciens marins comme lui, un endroit propice à l'établissement d'un monastère, dans l'extrême-nord.

Pour obéir à son chef, Moël longea la côte orientale du sombre pays des frimas, ne se laissant arrêter ni par les banquises ni par les plaines de glace, jusqu'au jour où, découvrant la baie d'eau tiède, il pensa qu'il n'y avait pas lieu d'aller plus loin.

C'était là que Sinclair le trouva, quelque vingt ans après la fin de ses aventures, mais encore si fort empreint de leur souvenir, qu'il n'en fit grâce d'aucun détail à son visiteur.

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