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A LA FIN DU XIV° SIÈCLE

Henry Sinclair, vice-roi des Orcades, puis roi des Féroë. — Il associe à sa fortune le Vénitien Nicolo Zeno. — Celui-ci fait venir son frùre Antonio. — Les Frères vivandiers. — Exploration des côtes du Groenland. — Le monastère de Saint-Thomas.

Il était dit cependant que cette terre transatlantique, aux Européens depuis près de quatre cents ans, ne cesserait d'être visitée par eux jusqu'au moment de son occupation définitive par Christophe Colomb. A peine le dernier Normand venait-il de quitter les côtes, devenues inhabitables, des pays d'outre-mer, qu'un fils de la même race, mû par le même esprit d'aventure, et sans plus de données qu'en son temps Leif-le- Fortuné, se lançait sur l'Océan, soi-disant pour le purger des pirates qui l'infestaient; en réalité pour les imiter, à l'occasion.

Henry Sinclair, descendant d'un compagnon

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de Guillaume le Conquérant, ne pouvant se plier ;i la vie béate de la cour d'Angleterre, avait pria le parti de chercher fortune en I — , qui était alors le champ clos de tous les batailleurs du nord. Puis, ce terrain ne suffisant plus â ses exploits, il s'était embarqué pour les Orcades, que se disputaient à main armée deux prétendants, Weyland d'Ard et Malis Spere.

Sinclair les mit promptement d'accord, en les battant l'un après l'autre, et en s'emparant de leur domaine, dont il se fit confirmer la possession par le roi de Norvège en 1379. A partir de ce moment il porta le titre de comte-souverain des Orcades, qu'il joignit à celui de baron de Roslin, qu'il tenait de son père.

Là encore, ce chevalier, digne enfant des Rois de Mer, ne put trouver à satisfaire son humeur inquiète toujours assoiffée de nouveautés. Il se tourna de divers côtés; mais aucune aventure digne de lui ne se montrait à ses yeux. Les temps héroïques s'étaient évanouis. Les croisades, qui, pendant plus de deux siècles, avaient favorisé si généreusement l'élan spontané de toutes les turbulences européennes, n'existaient plus qu'à l'état de souvenir. Du royaume de Robert Guis-

EXPEDITIONS MOHKALES.

card il ne restait plus rien. En Sicile, les Hohenstauffen remplaçaient les Hauteville. Les derniers Normands, échappés aux massacres des Siciliens et des Italiens, s'étaient éparpillés sur les côtes africaines, où ils pirataient, de concert avec les Turcs, leurs ennemis de la veille. Enfin, le duché de Normandie lui-même avait fait retour à la couronne de France, par suite du déplacement de la politique de ses derniers souverains, qui les entraînait vers l'Angleterre, si chèrement acquise et si précieuse à conserver.

Les hommes du Nord, dont le rôle fut si considérable dans les bouleversements qui secouèrent l'Europe, de l'occident à l'orient, pendant les trois siècles qui suivirent l'an mil, se trouvaient donc au nombre des peuples vaincus ou confondus avec d'autres races. Ceux qui n'avaient pas voulu subir ce joug s'étaient retirés dans leurs frimas, où, à l'image de leurs ancêtres, ils menaient la vie d'aventures, sur terre et sur mer, pillant les navires et ravageant les côtes qui s'offraient à leur vue.

Ce fut alors une immense piraterie, de la Finlande au Groenland. Quatre forteresses suédoises des plus importantes avaient pour gouverneurs

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des pirates. L'archevêque Arendl Clemenssen exerçait ouvertement le brigandage maritime; et Le souverain des Trois Royaumes-Unis, luimême, Erik de Poméranie, favorisait la course,

en accordant «1rs primes aux vaisseaux qui rentraient chargés de butin.

A défaut d'un autre débouché, Sinclair trouva son compte à cet état de choses. Il s'érigea le paladin de la grande route des océans et déclara la guerre au monde entier des pirates. Dans son programme, il s'était annoncé comme le protecteur des faibles et des opprimés; mais il ne tarda pas à oublier ses engagements. Sous prétexte d'épuration, il courut à toutes les barques, bonnes ou mauvaises, marchandes ou pillardes, et, sans distinction de pavillon, fit main basse sur le fret des armateurs aussi bien que sur le butin des corsaires. Les côtes de tous les pays Scandinaves eurent tour à tour sa visite. Et, finalement, il s'appropria des pays entiers, au même titre que de simples cargaisons.

C'est ainsi qu'un Vénitien, Nicolo Zeno, ayant été jeté à la côte sur une île appartenant au groupe des Féroë, alors fort peu connues, — cet événement se passait en 1380, — Sinclair s'empressa

d'accourir pour prêter maiii-forte à ce navigateur malheureux, ou peut-être bien pour le piller, s'il lui restait quelque épave de sa fortune. Zeno, heureusement pour lui, n'avait plus rien; mais il possédait une grande connaissance de la mer, comme tous ceux de son pays, et, de plus, il jouissait d'une réputation de bravoure qui lui avait valu, tout jeune, un brevet d'amiral de là Sérénissime République.

Ces quai ités méritaient bien qu'on prêtât quelque attention à sa personne; aussi l'impétueux Normand, sentant tout le parti qu'il pouvait tirer d'un tel compagnon, s'empressa-t-il de lui donner le commandement de ses navires, se réservant les descentes à terre et les expéditions à l'intérieur des pays qu'on visiterait. Grâce à ce système, la flotte et l'armée normande- vénitienne, opérant de concert, eurent facilement raison des indigènes qui tentèrent de s'opposer à leurs coups; de sorte que le royaume du baron de Roslin s'accrut, en peu de temps, et sans grand dommage, du très appréciable archipel des Féroë.

Zeno était un de ces Vénitiens que la rivalité des républiques maritimes italiennes avait jetés dans les grandes aventures. Les derniers venus

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sur la scène gigantesque dea océans, les Italiens, après avoir longtemps borné leur action aux

rives turbulentes de l'Orient, s'étaient lancés clans la mer immense, à l'exemple des Espagnols et des Portugais. L'ère des grandes découvertes était proche, et il en soufflait déjà comme un sylphe avant-coureur. C'était l'époque où chacun, saisi d'inquiétude, scrutait l'horizon, en quête d'une terre nouvelle. D'aucuns descendaient, longeaient l'Afrique, battaient ses îles les plus proches, et sondaient l'inconnu jusque vers le cap des Tempêtes. D'autres remontaient, côtoyaient la presqu'île ibérique, passaient en revue les falaises de France, et, pris d'une curiosité de frimas, assez singulière chez des hommes nés sous les doux climats, cinglaient vers le nord, sans tracer de limites à leur intrépidité. Tel, Zeno, qui, parti pour l'Angleterre, ne s'arrêta, brisé sur un récif, qu'en pleine région boréale.

Et, ce qui peut sembler plus extraordinaire, c'est qu'il s'y trouva bien. Sur le point d'entreprendre de nouvelles expéditions avec Sinclair, Nicolo Zeno écrivait à son frère Antonio, resté au pays :

« Si tu veux voir le monde, pratiquer diverses

EXPEDITIONS BOHEALES.

nations, te faire un nom illustre et une haute situation, suis la longue route que j'ai parcourue au milieu de dangers, dont je suis, grâce à Dieu, sorti sain et sauf; je te recevrai avec la plus grande joie, parce que tu es mon frère par le sang et par la valeur. »

Antonio s'empressa de répondre à cet appel. A l'exemple de son aîné, il s'arracha aux douces langueurs de la mère patrie, pour courir au pays des brumes et des banquises. La rencontre des deux Vénitiens fut des plus tendres, et Sinclair, désormais maître d'une flotte sans pareille, leva le pavillon des aventures.

Pour commencer, il déclara la guerre au roi de Norvège, dont les frères Zeni, quoique assez maltraités, détruisirent la flotte aux abords des Shetlands. Puis, renforcée des débris de la marine royale, qu'il fut aisé de convertir aux doctrines de la piraterie, l'escadre orcadienne écuma méthodiquement la mer, jetant partout la terreur. Petits et grands fuyaient devant elle, comme les poissons à l'approche d'une bande de requins, et, sur terre, les populations s'éparpillaient en désordre, aussitôt qu'elles voyaient apparaître une voile à l'horizon.

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Jusque-là, la course avait été, dans les mers du Nord, aux mains d'une confrérie malfaisante dont l<is membres avaient pris le nom de Frè res vivandiers. Aucune côte, aucun navire, n'était à l'abri de leurs coups. Devant l'immense supériorité numérique des Orcadiens, ils durent s'incliner et s'enrôler sous leur bannière, pour ne pas être mangés par eux.

Que n'eût accompli, cent ans plus tard, une force pareille, lancée contre le grand mouvement qui entraîna l'Europe vers le Nouveau Monde! Mais, alors, l'Océan dormait encore, voluptueusement étiré dans ses limbes tropicaux. Vers le nord se portaient l'attention, la convoitise des explorateurs; aussi Sinclair dirigea- t-il son action de ce côté. Il reconnut, en contournant les côtes d'Islande, sept îles nommées Talas, Broas, Iscant, Trans, Mimant, Dambert et Brès. Sans doute, ces îles, d'après les données actuelles sur l'Islande, n'étaient que des presqu'îles séparées les unes des autres par des fjords profonds et larges comme des mers. Ou bien peut-être, ces îles se sont, par la suite, soudées à la terre ferme, ce qui n'a rien d'étonnant dans une zone incessamment secouée par des phénomènes vol-

caniques terriens et sous-marins. De même, les Féroë formaient, en ce quatorzième siècle, relativement rapproché de nous, un continent, qui s'est, depuis, morcelé. Et aussi, il faut compter avec les cartographes de l'époque, qui en usaient délibérément à l'égard des terres et des mers, couvrant des vides à l'aide de figures allégoriques, et se trompant, de bonne foi, sur l'étendue des contrées nouvellement découvertes.

En quittant Brès, Sinclair longea le Groenland, cette terre promise des anciens Scandinaves, et il en explora « consciencieusement » les côtes. La pointe seule de ce pays, en ce temps-là florissant, surtout au point de vue commercial, méritait sa visite. Le fait peut nous paraître extraordinaire; mais un ancien chroniqueur, Bjarn Joneus, n'a pas relevé moins de cent quatrevingt-dix villes dans le Westerbygd , et de quatre-vingt-dix dans l'Esterbygd, qui se trouvaient au sud du Groenland. Sans compter, dans la même zone, douze monastères à l'orient et quatre à l'occident, relevant de Tévêché de Gardar.

Sinclair et ses compagnons firent main basse

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sur toute cette contrée, qui en reçut un tel coup qu'elle ne s'est jamais relevée. Ils ne la quitté* rent que lorsqu'elle fut entièrement ravagée4 et qu'il n'y resta plus une dent de morse ou un baril

d'huile; puis, d'après une indication précise, ils prirent le chemin du Nordstretur, sur la côte occidentale, où les riches Groenlandais avaient coutume de passer la belle saison.

La ville de Greipar était réputée la perle de cette villégiature. Les scaldes vantaient ses beautés et célébraient les heureux de la terre qui, l'été venu, « bravaient l'effroyable tempête » pour aller chasser et pêcher dans ces parages fortunés, « d'où l'étoile polaire était visible à midi ». Plusieurs stations, entre autres Kroksfiardarheidi, contrebalançaient, il est vrai, la vogue de cette plage à la mode; mais, malgré ses détracteurs, Greipar demeurait la station favorite, le Trouville, le Deauville, le Saint-Enogat du monde élégant de Gardar et du Lysur- Fjord.

Sinclair tomba donc comme une bombe sur Greipar. Il y trouva un groupe de maisons en bois, joliment construites, très décoratives, avec leurs avancées en pignons, lamées de briquettes multicolores et surmontées d'ornements chiméri-

ques, qui se détachaient, de jour et de nuit, sur un horizon toujours embrasé. Ces demeures communiquaient entre elles, appropriées chacune à un usage particulier. C'était un vrai caravansérail, quelque chose comme un phalanstère, où la vie était en commun. On dormait dans tout un quartier de la ville, on mangeait dans l'autre, et le reste était affecté aux cuisines, aux offices et aux magasins.

Tout cela fut détruit. Puis la flotte monta plus haut encore, passé le 72e degré de latitude boréale, jusqu'à l'Ile des Femmes (Kingiktorsoak), près de Tessuisak, où s'élève aujourd'hui la maison la plus septentrionale du globe.

Là, elle s'arrêta, et, rebroussant chemin, elle tourna le Groenland de nouveau, et s'en alla visiter la côte orientale qui lui réservait maintes aubaines. Cette navigation ne fut pas sans encombre. Un jour, par un temps très calme, les navires furent tout à coup secoués comme des noix sur un tamis. Ils se heurtaient entre eux , se repoussaient en une étrange mêlée , carambolaient comme un jeu de billes sur un billard, tandis que de la mer jaillissaient, avec des éclats sinistres, des gerbes colossales qui re-

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tombaient en paquets Bur les agrès. \u loin, tout grondait. D<;s lueurs étranges sillonnaient la nue, gonflée d'orage. Sur les tillacs s'effondraient,

par intervalle, des grêles de pierre ponce. Du feu tombait aussi. C'était un vrai cataclysme,

qui jetait la plus vive terreur parmi les marins, accoutumés cependant aux plus rudes épreuves.

Puis, soudain, on navigua sur une mer tiède, presque chaude, formant des golfes profonds, des fjords d'une remarquable placidité, que d'énormes amas de glaces flottantes, entraînés par les courants polaires vers des régions plus clémentes, découvraient par instants.

A la faveur d'une éclaircie, tandis qu'une banquise s'éloignait pour faire place à celle qui la suivait, et qu'on voyait pointer et grandir au Nord, la flotte normande passa tout entière, sans accident. Alors on aperçut un pays couvert d'herbes et de plantes , derrière lequel se déroulaient des plaines ondoyantes. De pauvres cabanes d'Esquimaux en garnissaient les rives, vrais gourbis de frileux, d'où s'échappait une fumée bleue qui révélait l'emploi d'un combustible, rare au Groenland , le bois. On se trouvait

donc dans une contrée privilégiée, phénomène curieux de la bizarrerie terrestre, où régnait une sorte de printemps perpétuel, et qui ne pouvait manquer d'offrir ample pâture au génie ravageur des arrivants.

Pour comble de surprise, la vigie du hateauamiral, qui voguait en tête de la Hotte, signala au fond de la baie un édifice dont l'aspect trahissait l'origine européenne. C'était un vaste bâtiment surmonté d'une croix. Nul doute, on était en vue d'un monastère, et, qui plus est, d'un monastère plus grandiose et plus riche que tous ceux qu'on avait pillés jusque-là.

Sinclair remercia Dieu de cette aubaine; puis il donna l'ordre à ses soldats de préparer leurs armes. Bientôt, toute l'armée fut à terre, en bon ordre, impatiente de combattre. En ce temps-là, les monastères, comme les châteaux forts, se défendaient, et les religieux, en rupture de bréviaire, ne le cédaient en rien aux hommes d'armes laïques, pour ce qui est de la valeur et de l'audace. Souvent même ils attaquaient, et alors ces saints personnages se transformaient en véritables démons.

Tel n'était pas le cas pour les pieux habi-

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tanta du monastère de Saint-Thomas qui B*élevail au fond de la baie du même nom, aujourd'hui séparée du monde par un mur de glace mais alors ouverte une partie de l'année, comme eu avait pu se convaincre le bouillant Sinclair. C'étaient d'humbles religieux adonnés au travail et à la prière, et qui, malgré l'apparence de leur maison, vivaient en anachorètes, d< de

toute passion et méprisant toute jouissant- terrestre.

Lorsqu'ils virent s'avancer la troupe batailleuse des Normands et des Vénitiens, ils allèrent à sa rencontre, et l'un d'eux, qui paraissait leur chef, prit la parole pour s'excuser de la piètre réception à laquelle sa pauvreté le forçait.

Sinclair l'interrompit brusquement.

— Prêtre, dit-il, nous sommes accoutumés à ces litanies. C'est le faux prophète qui t'a soufflé ta défense. Je sais que ton couvent, ainsi que tous ceux que nous avons visités, renferme des trésors. Ta sainte vaisselle est d'or, et tes plats ordinaires sont d'argent; tes vitraux précieux laissent au soleil pâle le soin d'éblouir ceux-là même qui douteraient de tes richesses. Tes greniers, tes celliers, tes offices, regor-

gent de froment, de cervoise et de vivres. C'est tout cela dont nous voulons te défaire, parce que, ministre d'un Dieu d'humilité, tu n'as le droit de détenir aucun bien de ce monde. Ton hospitalité, nous l'acceptons, pourvu qu'elle soit à la hauteur de notre rang. Mes chevaliers sont tous de noble lignée; leurs compagnons ont faim de bonne chère et soif de fortes boissons. Pille tes magasins, perfore tes outres, vide à fond tes viviers, pressure tes réserves. Ainsi, chez toi, nous serons chez nous. Et, lorsque toi et les tiens vous n'aurez plus que votre peau sur les os, lorsque vos tenanciers et vos vassaux crieront merci sous nos fouets, et qu'il ne restera dans vos environs ni un arbre, ni une herbe, ni un morse, ni un oiseau, sans doute partirons-nous, en vous disant au revoir pour une prochaine saison.

Le prêtre laissait dire. Après un silence, il reprit :

— Chevalier, tu perds ton âme pour bien peu. Je te le répète, nous sommes pauvres, dénués de tout. Notre vaisselle est de bois. Sur une palette d'aubier Notre Seigneur daigne descendre, chaque jour. Son sang divin rem-

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place le vide de nos celliers. Nos verrières De s'irisent que de la flore glacée de nos frimas. Et ims vassaux, avec lesquels nous faisons assaut de charité, ne vivent, connue nous, que de surprises arrachées aux Ilots attiédis, aux joncs ennichés d'oiseaux, aux glaçon- flottants peuplés d'ours et d'autres bêtes, qu'on mange pour tromper sa faim.

Sinclair ne se laissa pas convaincre par i paroles.

— Prêtre, tu nous trompes, s'écria-t-il. Ce printemps précoce, cette haleine chaude des brises fortunées, ces prés qui, déjà, verdoient au milieu des glaces, décèlent un heureux pays, où, chaque été, le soleil dore les foins et grille les moissons. Crois-moi, ne cherche pas à nous abuser plus longtemps. Retire-toi et nous fais place, mes compagnons ont hâte de se restaurer.

Le moine ne bougeait pas.

— Tu parles de printemps ; et, en vérité, c'est un printemps dont nous jouissons, mais un printemps sans lendemain, sans été. Le soleil, éphémère, à un moment de l'année, n'a ni la force ni le temps de mûrir les. fruits ni de gon-

lier les épis. L'herbe humide nous entoure, nous envahit, et, sauf la rose cuivrée, sans éclat et sans parfum, aucune fleur ne jette son sourire sur notre campagne.

— Alors, pourquoi restes-tu dans ce pays déshérité?

— Pour faire pénitence, mon fils; pour mériter le ciel par mes privations; pour racheter les fautes de ceux qui bravent la colère divine. Ah! si j'étais jeune comme toi, si j'avais encore la vigueur et la santé, et si j'étais le maître d'une flotte comme la tienne et le chef d'une armée pareille à celle qui te suit, je sais ce que je ferais. Au lieu de. ravager de pauvres contrées, de m'attaquer à d'infortunés pêcheurs et d'insulter Dieu en dévastant ses saintes maisons, je courrais à de grandes aventures, je retrouverais des contrées où l'été ne prend pas de fin, où les arbres portent plus de fruits que de feuilles, où tout bouillonne de sève et de vie. Et là, pliant le genou devant le Seigneur, en l'admirant dans son œuvre, je mènerais une existence glorieuse et sans tache, je répandrais mon nom dans l'univers entier, et mes richesses, mises au service des causes justes et pieuses,

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me rendraient le souverain le plus puissant et le plus admiré du monde.

Sinclair considérait avec étonnement le vieux moine, dont les yeux inspirés se détachaient vigoureusement sur les cheveux et la barbe blanche qui encadraient son visage.

— Eh! par Dieu, dit-il, ton programma serait le mien, s'il était applicable. Mais c'est un r< une chimère que tu me contes là; et, en attendant qu'un miracle en fasse une réalité, le plus simple est de continuer l'expédition commencée , quelque maigres qu'en soient les résultats.

Le prêtre souriait maintenant, avec un air entendu, qui jeta une sorte de vision empourprée dans l'âme du chef normand; et, comme le vieillard se taisait , Sinclair s'écria vivement :

— Parle donc! Tu connaîtrais ce pays?

— Le moine fit un signe d'acquiescement.

— Tu y es allé?

— Oui.

— Tu le retrouverais?

— Peut-être.

— Ah! par Dieu! mon père, si tu dis vrai,

je jure sur cette croix qui s'étale sur ta poitrine que tu auras le plus riche monastère de la chrétienté...

— Et que tu en seras le plus assidu pénitent?

— Oui, vraiment.

— Alors, mon fils, fais retirer tes soldats, et viens, en mon humble asile, écouter le récit que je te veux narrer de mes aventures. Elles sont extraordinaires, et je te promets de n'y joindre aucune invention et de te retracer les faits tels qu'ils se sont passés.

Pour toute réponse, Sinclair, pressé de connaître les révélations de l'abbé de Saint-Thomas, se tourna vers ses compagnons, qui ne comprenaient rien à ces atermoiements, et leur donna Tordre de retourner à la flotte, où les frères Zeni étaient demeurés en observation.

Cette troupe de soudards accueillit, en maugréant, les paroles du maître. Mais, comme son autorité sur ses gens était sans, bornes, ils obéirent et se retirèrent, en serrant les poings, de rage et de dépit, tandis que leur chef disparaissait sous la voûte qui menait au monastère, entouré des sombres religieux, sur lesquels tran-

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chait son étincelante armure, bariolée armes, <*t Bon haulme, couronné d'or, d'où s'échappaient, en cimier, des plumes d'une blancheur immaculée.

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