LE MUR DE GLACE S'ÉTAIT SOI DÉ. (P. "271". I
±~(\ il - D0MP1 I ' RI DE LÀ Mil:,
finie, caressée longuement, et qui, soudain, prend corps, s'accuse et B'affirme. Il demeurail comme en extase, et, s'agenoui liant, lui, le noble, leçon
le vice-roi, aux pieds de l'ancien pécheur, il lui demanda d'invoquer Dieu pour assurer le succès
de l'entreprise, qui, spontanément jaillie de sa pensée, faisait tableau devant lui, plus glorieuse, plus attirante, plus éclatante qu'aucune autre, et si chargée de découvertes, d'explorations et de conquêtes, qu'il se demandait si sa vie entière suffirait à pareille besogne.
Moël le rassura, lui promettant de le conduire aux bons endroits; car, en présence des belles dispositions de son hôte, il avait, sur-le-champ, formé le projet de l'accompagner. C'était, pour lui, plus qu'une joie, c'était une obligation. Au désir de retrouver des contrées entrevues en de si particulières circonstances se mêlait le devoir de catéchiser et de convertir les populations soumises au culte de barbares idoles. Aussi fit-il toute diligence pour qu'on partît sans tarder. Déjà depuis quelques années, il avait remarqué que la passe par laquelle, pendant un court espace de temps, on entrait dans la baie, tendait à se rétrécir et surtout à ne presque plus devenir
voyage d'outre-mer. 277
qu'un accident, dont il fallait profiter avec toute la célérité désirable.
Et, en vérité, l'événement donna raison aux craintes de l'abbé. Tandis qu'au couvent et sur les navires, moines et soldats activaient les préparatifs de départ, les barques placées en vigie à l'entrée du golfe signalèrent, de jour en jour, un moindre espace entre les banquises flottantes. Bientôt celles-ci se suivirent presque sans interruption, et, quand tout fut prêt pour gagner le large, il n'était plus temps; le mur de glace s'était soudé, et la flotte, prisonnière dans une mer intérieure, n'avait plus qu'à patiemment attendre, mouillée sur son eau tiède, le retour, bien éloigné, de la belle saison.
Ce fut une grande déconvenue pour tout le monde; il s'agissait de la perte de près d'une année. Ce temps se passa, pour les équipages, à se morfondre, et, pour les chefs, à perfectionner leurs plans et à prendre des résolutions, combinées et savamment élaborées avec Moël, ce qui leur fut d'une utilité capitale; car, avant que la passe fût ouverte, l'abbé de Saint-Thomas tomba malade subitement, et mourut au bout de quelques jours, sans avoir recouvré ses sens.
:>7K LES D0MP1 El RS Dl LA Ml R.
De son côté, Nicole Zeno se sentit soudainement envahi par un mal de consomption, qui fit de nombreux ravages, notamment parmi les Vénitiens. Lorsqu'on put quitter cette inhospitalière contrée, l'amiral fut obligé «le se séparer de ses compagnons. Il regarda, le cœur abreuvé d'amertume, la flotte qu'il avait commandée s'éloigner dans la direction des pays ensoleillés; et, sur une barque, qui n'emportait que des fiévreux et des moribonds, il parvint aux îles Féroë, où il ne tarda pas à mourir.
Antonio, son frère, avait pris à sa place la conduite de l'escadre, et, malgré les mauvais présages qui présidaient aux débuts de l'expédition, Normands et Vénitiens voguaient vers l'inconnu. Longtemps, les hardis explorateurs furent entre le ciel et la mer, n'ayant pour toute vue que le cirque des vagues. Ils eurent à traverser, comme leurs devanciers, des brumes épaisses, à subir d'affreux cyclones, et, ce qui n'était pas moins désespérant, à supporter des calmes plats qui brisaient les courages les plus robustes. Enfin, après une interminable et décevante immobilité, le vent, qu'on croyait disparu à tout jamais, se leva, venant de l'est, et bientôt une terre surgit à l'horizon.
voyage d'outre-mer. 279
Cette terre, c'était la confirmation des récits, un moment mis en doute, deMoël; mais son aspect, quand on s'en approcha, ne répondait à aucune des descriptions du vieux pêcheur. On n'y voyait ni gens couverts de fourrures, comme dans l'Estotiland, ni sauvages allant tout nus, et montrant les dents à tout venant, comme dans les pays plus au sud. Les indigènes, bardés de plumes, paraissaient fort inoffensifs, et ce qui frappa plus particulièrement les gens de l'expédition, c'est qu'ils portaient, tatouée en rouge sur l'épaule, une croix latine bien nettement caractérisée.
Ils n'avaient pas de prêtres , ils adoraient des idoles grossières, ils n'étaient donc pas chrétiens; et cependant ils avaient comme une tradition de la foi romaine. Un vieux matelot, qui avait navigué sur les côtes transatlantiques, au temps des derniers voyages normands, comprenait assez leur langue pour pouvoir traduire leur prière habituelle.
« Mon Dieu! disaient-ils, donnez-nous la vie et la santé, à nous et à nos familles, la nourriture de la journée, la victoire sur nos ennemis. »
280 LES DOMPT1 i R9 DE LA Kl
Sauf la période ûnale, qui appartient à d'autres invocations, on trouve dans cette formule un reflet très accusé du Pater, qui frappa \ ivement Les nouveaux venus. Leur étonnemënt s'accrut en apprenant que, dans un temps éloigné, des hommes blancs, dont quelques anciens avaient gardé la mémoire, s'étaient montrés chez ce peuple. Ils tenaient à la main une croix rou{ qu'ils offraient à l'adoration des indigènes et s'exprimaient en une langue dont quelques bribes, demeurées dans la tradition populaire, fut reconnue par Sinclair et Zeno pour du latin. quelque peu corrompu, mais affirmant le passage en cette contrée d'une mission chrétienne.
Ces hommes blancs avaient disparu, sans doute emportés dans une tourmente passagère : leur croix était restée. Et tel était son prestige aux yeux de cette population douce et rêveuse, qu'elle semblait le palladium et l'emblème sacré de tous ses actes et de toutes ses manifestations. Dans les cérémonies civiles, guerrières et même païennes, les chefs l'arboraient ostensiblement. Pour le peuple, nous avons vu qu'il l'avait incrustée dans sa chair; et, signe caractéristique, et qui en consacrait l'origine
VOYAGE 1)'0UTRE-MER. 281
religieuse, les charniers où Ton enterrait les morts étaient couverts de croix, qui les faisaient ressembler à nos cimetières chrétiens.
Dans la suite, au dix-septième siècle, le P. Christian Le Clerq, missionnaire récollet, retrouva tous ces détails dans la Gaspésie, devenue successivement l'Acadie et la Nouvelle- Ecosse, après avoir été le Markland des Scandinaves. Il n'est donc pas douteux que Sinclair ait été, comme les anciens Normands, ses compatriotes et ses devanciers, porté tout droit à ce point du Canada, qu'un courant naturel mettait en relation avec les régions du Nord.
De même que Leif, Thorvald et Torfinn, il pensa que cette rive boisée ne pouvait être qu'une escale provisoire. Le pays était pauvre, ruiné par la guerre, épuisé par des migrations. Ce n'était pas là la terre annoncée par Moël. La flotte remit donc à la voile, après une courte station; mais, par une fatalité sans nom, battue de vents contraires et prise dans un courant qui, cette fois, la jetait hors de sa voie, elle fut, à travers mille dangers, poussée vers une île d'aspect sauvage.
Sinclair et Antonio Zeno, l'historiographe de
cette expédition, voulurent b'j réfugier. « Lin peuple, pour ainsi dire innombrable et dispos se défendre, leur en interdit l'entrée ». Ils n'étaient hommes à reculer, ni l'un ni l'autre; seulement, pour garder leurs forces intactes, en vue des suites de l'entreprise, ils remirent à d'autres temps la conquête de cette île, à laquelle ils donnèrent le nom d'Icarie. Les éléments s'étant calmés, au bout de peu de jours, ils levèrent l'ancre, par une matinée splendide, bien faite pour accroître leurs regrets, et se lancèrent dans la direction de l'ouest. La mer redevint mauvaise, et le vent, tournant au sud-ouest, les prit en poupe pendant quatre jours au bout desquels ils virent la terre.
Quelques hommes, envoyés en éclaireurs, revinrent avec de bonnes nouvelles. Le mouillage était excellent, le pays fertile, et les naturels n'avaient, à leur aspect, témoigné ni crainte, ni hostilité. Sinclair s'en approcha et y débarqua avec ses hommes d'armes. Ils formaient une véritable armée, dont il fit deux parts : l'une, qui demeura à sa disposition, et l'autre, forte de cent hommes, qui partit en exploration, sous la conduite d'Antonio Zeno.
VOYAGE D'OUTRE-MER. w283
Une montagne fumante, qu'on apercevait au loin, avait surtout piqué la curiosité du chef normand. Son associé, qui avait vu le Vésuve et l'Etna, lui avait conté les merveilles de ces volcans et des pays qui les avoisinaient. Pour Sinclair, la présence de ce cône surmonté d'un panache bleu semblait de bon augure, et déjà sa pensée, vagabonde et facilement inflammable, traduisait en paysages sortis des chaudes descriptions de Zéno, les plaines et les bois qui s'étendaient à ses pieds.
La relation de Zéno, à son retour, au bout d'une semaine, refroidit quelque peu l'enthousiasme de Sinclair. Cependant celui-ci apprit, non sans intérêt, que la fumée de ce qu'il se figurait un Vésuve, sortait, en réalité, d'un grand souterrain et d'une source qui rejetaient des matières semblables au goudron. Il sut aussi qu'à peu de distance coulait un grand fleuve, très poissonneux, qui se jetait à la mer, près d'un endroit où la grève, couverte d'œufs, était fréquentée par d'innombrables oiseaux. A l'intérieur, le sol était fertile, paré d'une végétation vigoureuse, et ses habitants, « nombreux, à demi sauvages, et de petite stature », mais très paci-
284 il S D0MP1 El KS DE LA MER.
fiques, montraient le plus grand désir de vivre en paix avec tout le monde, i ''était en somm défaut d'un paradis terrestre, un très acceptable endroit pour fonder un premier établissement,
qui servirait de base aux expéditions futui
Sinclair prit donc le parti de se fixer provisoirement en ce pays, qui avait surtout à ses yeux le mérite d'offrir un port excellent, où flotte trouverait en tous temps un précieux abri. Il fit part de ses intentions à ses compagnons d'armes; à son grand étonnement, ceuxci, las des longueurs et des incertitudes du voyage, et, sur l'expérience de la baie de Saint- Thomas, redoutant de passer l'hiver dans un pays qu'ils ne connaissaient pas, refusèrent de s'associer plus longtemps à sa fortune, et demandèrent à retourner au pays.
Devant ce désir, généralement exprimé, Sainclair dut s'incliner; mais cette défection ne changea rien à ses projets. Après une dernière tentative, il remit sa flotte à Zeno, qu'il embrassa à plusieurs reprises, et auquel il dut, en sa qualité de chef de l'expédition, donner l'ordre formel de partir. Puis, accompagné de quelques amis fidèles, assoiffés, comme lui, d'aventures et de dé-
voyage d'outre-mer. 285
couvertes, il s'enfonça dans l'intérieur du pays, sans même détourner les yeux pour voir ses navires disparaître dans la brume matinale de TOcéan.
Zéno, désolé de cette issue, qui ne répondait en rien au programme que lui avait tracé son frère pour le décider à venir dans le Nord, écrivit dans la suite :
« Je partis donc, mais bien contre mon gré. Je naviguai à Test pendant vingt jours. Tournant ensuite au sud-est, j'arrivai en cinq jours à Tîle de Neome, où je reconnus que j'avais passé l'Islande. Je pris des rafraîchissements dans cette île, qui était soumise à Sinclair, et, me remettant en route par un bon vent, je fus en trois jours à Frisland, où le peuple, qui croyait avoir perdu son prince, à cause de la longueur de son absence, donna des témoignages de la plus grande joie en apprenant qu'il était vivant. »
Cette allégresse ne devait pas avoir de lendemain; on n'entendit plus jamais parler d'Henri Sinclair, aux Féroë, ni autre part.