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CHAPITRE XXII. — jehan cousin

La marine de commerce et la chasse aux Anglais. — L'amiral Jehan Cousin, élève de Pierre Descaliers, inventeur de l'Hydrographie. — Il débarque en Amérique en 1488 (quatre ans avant Christopha Colomb). — Retour triomphal à Dieppe. — La preuve officielle de la découverte de Jehan Cousin fait défaut.

Un siècle s'est écoulé. Les Frères vivandiers et autres écumeurs de mer, pourchassés, traqués, ont regagné leurs fjords, d'où ils ne sortent, à époques fixes, que pour se livrer à l'exercice, au moins aussi lucratif, et infiniment plus honnête, de la pêche.

En Normandie, la marine s'est également assagie. Nous l'avons dit, elle ne songe plus qu'au commerce, et conquiert vaillamment sa place dans l'épopée des grandes expéditions qui précèdent et préparent les immortelles découvertes de la fin du quinzième siècle.

Jusque-là, la marine marchande était aux

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ui;niis des étrangers. De toua lea porta du Portugal, de l'Espagne et de8 républiques Italiennes,

s'élançaient des Hottes en quête de continents inexplorés. Dans les premiers temps, lea Normands, sur lesquels reposait à peu près tout le

poids de la marine française, avaient pris part â ce mouvement; puis l'Anglais était venu, qui avait

paralysé toutes leurs velléités coloniales. Môme au quatorzième siècle, témoin de tant d'aventures

navales, nos rois ne possédaient, pour tout»* flotte, qu'un petit nombre de galères, nefs ou caraques, qu'ils achetaient en Italie, et faisaient conduire par des étrangers. Aussi notre rôle sur mer futil désastreux, jusqu'au moment où nos braves marins de la Manche entrèrent en lice.

En 1337, à la première bataille navale entre Anglais et Français, la flotte, réunie et dirigée par l'amiral génois Barbavera pour le compte de Philippe le Hardi, s'était sauvée au premier coup de canon ; mais le capitaine Béhuchet, de Dieppe, à la tête de cinquante barquesnormandes, tint bon, et non seulement résista vigoureusement à l'ennemi, mais encore captura cinq vaisseaux de haut bord, qu'il ramena triomphalement au Pollet.

Ce brillant fait d'armes fut la condamnation de la marine mercenaire. Désormais, les rois de France ne comptèrent plus que sur leurs fidèles sujets de l'Ouest, et le succès ne tarda point à leur donner raison. Au combat de l'Écluse, le 24 juin 1340, les Normands font de bonne besogne; en 1370, ils transportent les troupes de Charles V, qui mettent Portsmouth en cendres; l'année suivante, Ambroise, dit Bouche-Nègre, de Dieppe, bat et disperse la flotte anglaise, devant La Rochelle; enfin, malgré la paix signée, les Anglais continuant la course, toute la côte, depuis Calais jusqu'à Granville, poursuit, pour son compte, l'extermination de leurs navires. Nos marins volontaires se couvrent de gloire. Ils ramènent dans nos ports tous les navires anglais qu'ils peuvent découvrir, et l'orgueilleuse Albion, humiliée, bafouée et battue, est contrainte de redemander piteusement ses bateaux à ses vainqueurs, qui ne consentent à les lui rendre que sur sa promesse de ne plus troubler le commerce maritime, en temps de paix.

Alors, la mer purgée de ses pires ennemis, les armateurs de Rouen, de Dieppe, d'Honfleur et d'Harfleur reprennent le chemin de la Guinée,

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où ils avaient, jadis, précédé les Portugais. Au mois de novembre 1364, des commerçants dieppois équipèrent deux fléques qui firent voile

vers les Canaries et arrivèrent à La côte africaine le jour de la Noël. Les hardis navigateurs

qui montaient ces deux navires s'arrêtèrent devant Rio Fresca, dans une baie qu'ils nommèrent Baie de France. Là, les Dieppois échanj rent leurs verroteries contre de For, de l'ivoire et du poivre; puis ils continuèrent leur route et arrivèrent à Boulombel ou Sierra Leone. De là, ils passèrent le cap de Moulé et s'arrêtèrent à l'embouchure d'une petite rivière, près de Rio Sextos, où ils trouvèrent un village, qu'ils nommèrent le petit Dieppe. Ils y finirent leur chargement et s'en retournèrent à Dieppe.

C'était un coup de hardiesse, qui devait fouetter l'émulation de toute la marine de nos côtes de l'ouest. En 1365, les marchands de Rouen s'associent à ceux de Dieppe et arment quatre navires, dont deux devaient traiter jusqu'au cap Vert, et les deux autres pousser plus loin. Et, en vérité, ces deux derniers abordèrent en un lieu qu'ils nommèrent le Petit Paris. Ils suivirent la Côte de Poivre, trafiquèrent à la Côte

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des Dents et poussèrent jusqu'à la Côte d'Or.

Pendant le règne de Charles V, les expéditions sur la rive occidentale de l'Afrique se renouvelèrent sans cesse, et de nombreux comptoirs, appelés loges, furent ouverts au milieu des tribus indigènes. De nouveaux grands voyages d'exploration, couronnés de succès, se placent en 1380, 1382, 1383. Le premier, celui de la Notre- Dame de Bon Voyage, équipée à Rouen, est demeuré légendaire par la richesse de la cargaison que ce navire rapporta de côtes où nul Européen n'avait atterri jusqu'alors. Et, dans le même temps, un navigateur dieppois, Jehan de Prenhaut, recevait, pour prix de ses découvertes, le titre de Roi de Guinée.

Mais le temps a marché; un siècle a succédé à un siècle, et la Côte d'Or ne suffit plus. Les marchands normands ont entendu parler de merveilleuses contrées, plus au sud, et ils brûlent de les visiter, et surtout d'aller plus loin que les autres, les pays vierges ayant pour eux des attraits sans pareils.

Une grande expédition est donc décidée. A qui la confiera-t-on ? Les armateurs s'enquièrent, supputent les mérites des postulants, et, finalement,

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lech"i\ des négociante dieppois, préposés comme arbitres, s'arrête sur Le plus jeune de tous, Jehan Cousin, à peine âgé de vingt-cinq ans, qui a déjà voyagé sur la cote d'Afrique, qui s'est particulièrement distingué dans la guerre de partisans, et qui, surtout, jouit delà haut»- estime du célèbre cosmographe Descaliers, alors considéré comme l'arbitre des mers.

Pierre Descaliers, ou des Cheliers, prêtre desservant de l'arrondissement d'Arqués, s'était passionné fort jeune pour les mathématiques et l'astronomie. Puis, sa vocation l'avait porté vers l'étude de la science maritime, qu'il éleva à un si haut point que son mérite en cette matière ne tarda pas à répandre son nom dans le monde entier. Sans avoir jamais navigué, ce prêtre connaissait mieux la mer que les meilleurs marins. Il lui avait arraché ses secrets, en inventant, de pied en cap, l'hydrographie, qui enseigne au pilote à se diriger en pleine mer et à reconnaître son chemin, à quelque distance qu'il se trouve des terres. Bientôt, ses leçons furent recherchées de tous les navigateurs, et son humble presbytère devint l'école supérieure des capitaines, vieux et jeunes, vétérans et débutants, qui ve-

naient demander à son génie l'art de guider leurs navires et de se garer des naufrages.

Cousin était le disciple favori de cet homme de haute science. Aussitôt qu'il débarquait à Dieppe, il prenait le chemin d'Arqués, où il restait jusqu'à son départ pour de nouvelles expéditions. Et là il travaillait, sous les ordres du maître, avec acharnement. Il excellait surtout, paraît-il, dans la pratique des globes. Il était habile à les construire, et ne l'était pas moins à fabriquer des sphères. Un jour, il dessina, raconte avec admiration le chroniqueur Asseline, une sphère plate, au milieu de laquelle on voyait un globe qui représentait toutes les parties du monde. Ce travail fut jugé merveilleux; et, n'eût-il accompli que celui-là, Descaliers l'eût, sur cette preuve, indiqué tout spécialement au choix des armateurs.

A vingt-cinq ans Jehan Cousin devint donc amiral du plus beau vaisseau de la flotte dieppoise, avec mission « de découvrir des pays nouveaux » . Toutes les hardiesses lui étaient permises, toutes les audaces conseillées, toutes les tentatives recommandées.

Pour commencer, il recruta un équipage di-

gne des aventures qu'il allait courir. A Dieppe, le choix était facile: les bons matelots ne manquaient pas dans la patrie des Béhuchet et des Bouche-Nègre, non plus que les bons officiers. On savait Cousin doué d'une prodigieuse énergie; son but était d'atteindre des rives inconnues. Il n'en fallait pas plus pour mettre tous les dévouements et toutes les activités à son service. Ce fut un honneur pour les vieux capitaines et pilotes, ayant commandé à la mer, de s'embaucher sous les ordres du jeune amiral. Aussi Cousin n'eut-il point de peine à recruter son étatmajor parmi la fine fleur des marins dieppois. Un seul faisait exception, un nommé Pinçon, qui, malgré la désinence de son nom, se disait Castillan, et que le caprice d'un armateur lui avait imposé comme second.

Le cas n'avait rien de surprenant; les marins espagnols et portugais avaient, à cette époque, des rapports suivis avec les Normands, qui, de leur côté, fréquentaient assidûment en Espagne et en Portugal. Chacun trouvait son compte à ce compromis, sans doute en vertu du vieil adage qui nous apprend que l'homme est meilleur prophète chez son voisin que chez

soi. En France, les marins étrangers, à l'exception des Anglais, qui, pour cause, n'étaient point en odeur de sainteté, jouissaient donc de grandes immunités et de précieuses franchises. Ils vivaient, dans nos ports, sous des garanties de protection et de liberté commerciale aussi vastes que possible. Tandis qu'en tout autre pays ils ne pouvaient ni s'établir ni résider à poste fixe, tandis que presque partout ils se trouvaient en face d'administrations méticuleuses, jalouses ou tracassières, nos havres leur ouvraient tout grands leurs bassins, mettaient à leur disposition des logements, des magasins, des maisons, et leur offraient le privilège de la sécurité la plus absolue. Ils pouvaient acheter, vendre et trafiquer dans nos villes côtières beaucoup plus aisément que les bourgeois de ces ports. Ils y rencontraient des juges de leur pays et de leur choix, qui les jugeaint d'après leurs droits et leurs coutumes nationales. Enfin, ils n'étaient soumis qu'à l'autorité bienveillante d'un magistrat royal armé d'un code maritime universellement adopté, résumant des lois spéciales appelées les lois d'Oléron. Jean Cousin, ou plutôt Jehan, pour parler le

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Langage de son temps, où l'on prononçait, d'ailleurs, 1res probablement Jehan comme Jean,

maintenant, — avait donc jour second, pour lieutenant, pour cUter ego, Pinçon, de son petit

nom, Vincent.

Ce Castillan, plus âgé que l'amiral, était le type de l'hidalgo. Il portait la moustache en cfoc et la barbiche très longue. Maigre, osseux, il était habillé d'écarlate, avec des crevés au pourpoint et au pouf, le tout rehaussé d'un corselet en acier doré, qu'il ne quittait jamais, même pour commander la manœuvre. Son épée, à coquille monumentale, sortait de chez le bon faiseur de Tolède, et sa toque s'écrasait sous un monceau déplumes ébouriffés. Il se prélassait ainsi, connue un roi de féerie, et son verbe hautain, dur, acerbe était à l'avenant de sa personne. Cousin, toujours simple, toujours correct, n'avait pour lui qu'une faible admiration; mais, encore une fois, cet officier lui était imposé.

Le départ eut lieu au commencement de 1488, avec le cérémonial accoutumé. Lorsque le navire, sorti des jetées, gagna la pleine mer, les batteries du Pollet et du château le saluèrent de plusieurs salves d'adieux, et, quand il eut dis-

paru à l'horizon, chacun s'émerveilla de la ligne droite qu'il suivait, à rencontre des autres bateaux, qui, généralement, inclinaient à droite ou à gauche, à gauche surtout, pour les grandes aventures, avant qu'on les eût perdus de vue. Il semblait qu'il allait à l'inconnu, comme une flèche lancée par un archer habile.

Or, l'inconnu n'était point son but. Cousin avait reçu l'ordre d'élonger les côtes d'Afrique à la suite de celles cTAdra et du Congo, pour lesquelles était destinée sa cargaison. Et son intention était bien de se rendre aux rivages qui lui avaient été désignés; toutefois, il comptait y parvenir par une route différente de celle suivie jusque-là.

Fort des leçons et des conseils de l'abbé Descaliers, et profitant des vents du large, il s'empressa, dès qu'il fut sorti de la Manche, de se lancer en plein Océan, au lieu de serrer les côtes, comme avaient fait ses prédécesseurs. Il comptait naviguer dans la direction de l'Ouest et du Sud-Ouest, jusqu'à ce qu'il rencontrât un courant qui, suivant la théorie nouvelle, devait le transporter sur un point de l'Afrique méridionale. Il aurait, après, tout le temps d'élonger

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les côtes OÙ devait aboutir son expédition. Dès les premiers jours, le lieutenant* Pinçon

s'était montré mécontent de cette marche anormale. Il avait risqué des observations; L'amiral lui

avait imposé silence, en le priant de ne se point mêler de choses qui ne le regardaient pas. Les A vires furent dépassées, ce qui n'avait pas encore eu lieu jusque-là; car on savait, en effet, que de ce point un courant entraînait, avec une vertigineuse rapidité, vers le Sud-Ouest, les navires qui avaient le malheur d'entrer dans ses eaux.

Or, loin de fuir ce fleuve sous-marin, qui, dans la croyance populaire, devait aboutir à quelque gouffre infernal, Jehan Cousin l'avait recherché, et, l'ayant rencontré, il s'abandonnait à son cours, au grand étonnement de son équipage, et à la grande colère du Castillan.

Ce dernier, plus ancien marin que son chef, avait, quoique, — nous l'avons dit, — d'un aspect peu sympathique, su promptement s'emparer du cœur candide des bons matelots de Normandie, encore que ces braves enfants de la mer fussent tout dévoués à leur compatriote, sous lequel plusieurs avaient servi. Mais il n'en était pas moins vrai que ce voyage, au rebours de toutes

les idées et de toutes les traditions de la marine, les effrayait. Où allaient-ils? Que deviendraientils? Les vagues succédaient aux vagues, les tempêtes aux tempêtes, et l'Océan seul était devant eux, sans qu'aucune terre pût jamais, d'après les croyances reçues, apparaître à leurs yeux.

Pinçon profitait de ces dispositions. Peu soucieux d'aventures chimériques, dont son chef n'avait, d'ailleurs, pas cru devoir l'entretenir, lorsqu'il l'avait embauché, l'hidalgo cherchait à provoquer la rébellion parmi les compagnons de Cousin.

— Votre chef, disait-il, n'est qu'un jeune téméraire, qui n'a que l'envie de périr ou de se distinguer par la découverte de pays inconnus. Il est déplorable qu'on ait confié la vie de tant de braves matelots à un pareil étourdi, qui, forcément, les rendra victimes de sa folle entreprise; car, vraiment, il faut craindre, à tout moment, de voir notre vaisseau se briser sur quelque rocher surgissant d'une mer en furie.

En écoutant ces paroles, les marins hochaient la tête. C'était certain, on allait à la mort. Les jours se suivaient, et la situation restait la même.

— Ah ! s'écriait Pinçon, de plus en plus écouté,

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le Dieu des ondes nous abandonnera, n'en doutez pas. Nous voulons tenter l'impossible. Et l impossible déplaît au Créateur, qui a cantonné l'homme dans les terres qu'il lui a concédées et

dans les mers qui les entourent.

— C'est vrai, disaient l»-s marins, ramenés, malgré leur curiosité professionnelle, au sentiment intime de la conservation et de la piété.

— Croyez-moi, reprenait Pinçon, croyez-moi, de grands dangers nous menacent, et nous allons avoir affaire au courroux céleste. Il se déchaînera sur notre chef, et nous en pâtirons. Nous allons droit à un naufrage, à un roc qui nous brisera comme verre, ou à un tourbillon qui nous engloutira, sans que nous ayons eu seulement le temps de recommander notre âme à la Madone.

A ce moment, Cousin parut sur le pont. Il s'aperçut aussitôt du changement des esprits. Ses compagnons semblaient sombres, évitaient son regard. Il alla droit à son lieutenant.

« Vous, dit-il, vous êtes, à mon bord, un étranger. Vous devez m'obéir aveuglément, et vous n'avez pas qualité pour parler à mes gens. Ils savent qui je suis et n'ont que faire de vos discours.

Ce sont de braves matelots qui ont fait leurs preuves, qui ne redoutent aucun danger, qui ont, un contre dix, battu l'Anglais. La mer n'a pas de surprises pour eux; ils connaissent ses caprices et l'aiment malgré ses révoltes. Ainsi, vous perdez votre temps à les vouloir détourner de leur engagement.

Puis, se tournant vers l'équipage :

— N'est-ce pas, mes amis, que vous êtes prêts à me suivre où je vous mènerai, et que vous ne m'abandonnerez pas, moi, votre compatriote, votre amiral, votre ancien compagnon de combats et de gloire?

— Non! Non! crièrent en foule les matelots. Cousin reprit :

— Je suis maître ici, de par Dieu, et de par votre serment. Mon lieutenant n'est qu'un valet de manœuvres, auquel vous ne devez obéissance que lorsqu'il vous transmet mes ordres. L'étranger n'a pas à gouverner chez nous.

Tous les assistants acclamèrent ces paroles. A partir de ce moment, l'amiral fut un Dieu pour ses hommes, et jamais plus on n'entendit de murmures à son bord.

Aussi bien, au bout de quelques jours, le cri,

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béni du matelot, ]<' cri magique : Terre! retentit nu grand mât

Cousin crut avoir mal entendu; mais, étant monté auprès de la vigie, il lui fallut bien

rendre à l'évidence. C'était la terre qu'il avait devant lui, la terre, représentée par un fil bleu, auquel les marins ne se trompent pas; la terre à l'Ouest, au ponant, que nul, à l'époque, n'avait soupçonnée, sauf ceux que nous savons, que nul n'avait entrevue, même en songe.

Cette rencontre ietait à bas tous les plans de notre héros. Il avait le sentiment de tourner le dos au pays qu'il était chargé de découvrir, et, du même coup, c'était son courant inverse, annoncé par Descaliers, qui s'évanouissait, — il le croyait du moins.

Cependant, le navire s'approchait des côtes. On distinguait maintenant des arbres, tantôt juchés sur de hautes falaises, tantôt baignant dans la mer. Des pirogues, montées par des hommes étranges, jaunes de peau, et qui ne montraient aucune crainte, s'avançaient à la pagaie vers le monstre flottant. Elles l'entouraient, et les hommes, reconnaissant d'autres hommes, montaient à bord, chargés de fruits sa-

voureux que les Européens ne connaissaient pas, mais auxquels, dans un véritable enchantement, ils mordaient à belles dents. Puis, Jehan Cousin, en tenue d'amiral, fit battre les timbales et sonner les trompettes, et, en grande cérémonie, suivi de ses soldats et de ses matelots, il descendit à terre, au milieu des éclats de la mousqueterie et des Noël! de ses compagnons.

Son premier soin fut de clouer à un arbre proche de la rive son écharpe bleue fleurdelisée. Il prenait ainsi possession de la terre nouvelle au nom de sa gracieuse Majesté Charles VIII. Ensuite, il s'enquit des ressources du pays, qui étaient inouïes. Le sol regorgeait de bois précieux, d'essences inconnues, de gommes parfumées; les animaux montraient des fourrures dignes des vairs les plus estimés; et les bijoux que les naturels portaient aux oreilles, au cou, aux bras et aux jambes indiquaient suffisamment que l'or s'y trouvait à profusion.

Il coûtait à i'évocateur de ces merveilles de n'en point gorger son navire, et de revenir à Dieppe avec une cargaison telle qu'on n'en avait vu , de mémoire d'armateur. Mais, en ce tempslà, la consigne était formelle. Jehan Cousin avait

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mission de découvrir en Afrique, et non audelà des mers. II ne s'attarda donc point â l'ex ploration des terres transatlantiques; cependant

il ne put s'empêcher de remonter pendant un certain temps un fleuve, large comme un bras de

mer, que les indigènes appelaient \r Maragnon.

C'était bien au Brésil qu'avait atterri Jehan Cousin. L'existence du courant qui mène des Açores tout droit à l'embouchure du fleuve des Amazones, lequel n'est autre que le Maragnon, est maintenant bien connue. C'est le plateau du Dolphin, qui, près de la côte américaine, bifurque avec le plateau de jonction menant au plateau du Challenger, lequel, par un crochet, conduit à la côte sud d'Afrique, que ses eaux, venues en zigzag des côtes de Norvège , « élongent » depuis le pays des Namaquas jusqu'à la pointe du continent noir. L'abbé Descaliers avait bien deviné ce mystérieux fleuve maritime; il n'avait pu penser qu'un continent, s'opposant brusquement à son cours, fût la cause de son inclinaison vers la côte africaine.

Ce fut un trait de lumière pour Cousin, et dès lors, il n'eut plus qu'une idée, celle de trouver la branche qui le mènerait à destination, 11

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quitta donc brusquement l'Éden merveilleux où le hasard l'avait conduit, non sans en avoir, toutefois, pris la hauteur bien exactement, afin d'y revenir ou d'en indiquer tout au moins le chemin à ses armateurs. Puis il remonta son courant, la barre à l'Est, et, peu de jours après avoir quitté le Maragnon, son navire, de luimême, inclina vers le Sud-Est, et se trouva emporté vers le continent africain.

La vérité est qu'il le dépassa. D'instinct, l'amiral comprit qu'il était à la pointe de l'Afrique, et pour s'en assurer, après avoir nommé le promontoire auquel il était parvenu le cap des Aiguilles, il poussa à l'Est et contourna la côte jusque vers le tropique du Capricorne. Puis, sûr désormais d'avoir trouvé le chemin des Indes Orientales, ce problème tant caressé de tous les marins et de tous les armateurs, il revint sur ses pas et se dirigea tranquillement, en « élongeant » les côtes, suivant son programme, vers le Congo et la côte d'Adra, pour y faire l'échange de ses marchandises.

En route, il eut une déconvenue, à laquelle il était loin de s'attendre. Pour l'expliquer, il nous faut revenir en arrière et reprendre où

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nous L'avons laissé, le sombre Castillan Vincent Pinçon.

Après la scène d'ameutement, où nous lui avons vu jouer un assez triste personnage, le

lieutenant de Cousin, relégué au second plan, avait été contraint défaire contre mauvaise fortune bon visage; il rongeait son frein et brulait de se venger, ou, tout au moins, de faire naitre un incident propre à porter préjudice à l'amiral.

Sur les côtes du Brésil, la chose lui fut impossible, car il ne pouvait lutter contre l'enthousiasme de l'équipage qui voyait l'œuvre de son maître couronnée de succès. D'aucuns même voulaient lui faire un mauvais parti... Comment.' il avait douté de l'entreprise, lui, accepté, sinon choisi, par le grand Dieppois pour le représenter, pour l'assister, lui, son bras droit, son « valet de manœuvres, honoré de sa confiance, de son estime, de ses plus secrètes pensées... Cousin dut le sauver, à son tour, d'une rébellion qui pouvait avoir pour sa personne les pires conséquences... Grâce à sa fermeté, grâce à son autorité sur son équipage, celui-ci fit grâce à Pinçon; mais cette mansuétude et le rôle qu'elle lui don-

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nait aux yeux des marins ne firent qu'accroître son ressentiment.

L'occasion cherchée se présenta, enfin, sur la côte d'Afrique, au retour de l'étonnant voyage au Maragnon. Cousin avait envoyé son lieutenant à terre pour échanger des marchandises avec les habitants de la côte d'Angola; ceux-ci s'étaient empressés d'apporter leurs produits sur la grève. Ils les avaient placés à côté les uns des autres, et, dans un calme tout africain, ils attendaient qu'on leur fît des offres en gris-gris et en verroteries. Quelle ne fut pas leur stupéfaction en voyant Pinçon donner l'ordre à ses hommes d'embarquer leur ivoire et leur huile de palme, sans parler aucunement de rétribution ou d'échange! Ils voulurent s'opposer à ce rapt audacieux; l'Espagnol, pour toute réponse, déchargea sur eux son espingole. Aussitôt, la bande africaine se rua contre les matelots, qui, surpris àl'improviste, durent faire usage de leurs armes. Ce fut une sanglante mêlée, où les noirs, culbutés, fracassés, jonchèrent bientôt le sol. C'est ce que voulait Pinçon. Il contemplait, en souriant, son œuvre diabolique, et, le cœur satisfait, il reprit le chemin du vaisseau amiral,

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après avoir abandonné dédaigneusement sur le rivage l<is marchandises, cause première de cette échauffourée.

Cousin, ne comprenant rien à cette fusillade, dont les éclats lui parvenaient et qui couvrait la côte de fumée, s'était empressé de sauter dans un canot avec plusieurs de ses compagnons; l'Espagnol, survenant, lui déclara que ses hommes avaient été attaqués et qu'ils avaient bien été forcés de se défendre.

Alors, un vieux Dieppois prit la parole.

— Amiral, quand cet homme vous dit que nous avons été attaqués à l'improviste, il a raison; mais, ce qu'il a soin de vous cacher, c'est que c'est lui qui a provoqué le conflit en tirant le premier sur des gens inoffensifs. Est-ce vrai, mes frères?

— Oui, oui ! s'écrièrent en chœur les matelots. Cousin était pâle de colère

— Ainsi, senor, dit-il en frémissant, ainsi, je ne puis faire un pas sans vous trouver en travers de mon chemin. Ce n'est que grâce à ces braves qui m'entourent, que nous avons découvert le pays du Maragnon; et maintenant, voilà que vous nous fermez la porte d'une contrée

riche, qui se donnait à nous de plein cœur et nous promettait une colonie sans pareille... Mes amis, je suis responsable de mes officiers devant mes armateurs; je suis maître de la vie de cet homme; que dois-je faire?

— A mort! A mort! cria l'équipage.

— Pendez-le à une vergue, disait l'un.

— Jetez-le à la mer, un boulet aux pieds, recommandait un second.

Chacun donnait son idée.

— Fusillez-le à la place même où il a tiré sur les indigènes, insinua le vieux Dieppois qui avait parlé le premier.

— C'est cela ! C'est cela ! clama toute l'assistance. Cousin réfléchissait. Lorsque le bruit se fut

un peu calmé, il releva la tête, et cria :

— En parade ; et à terre !

Il y eut aussitôt branlebas de revue. Les hommes d'armes revêtirent leurs armures, et les matelots se coiffèrent du bonnet des dimanches. Les pavillons flottèrent aux mats; le canon tonna. Et la flottille des canots se dirigea, au son de la musique, vers la rive qui venait d'être le théâtre des événements tragiques dont l'Espagnol avait été l'instigateur.

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Là, Cousin lit ranger ses hommes en bataille, et, B'adressant à, l'Espagnol :

— Sefior, lui dit-il, rien ne me serait plus facile que de vous faire fusiller, comme me le

demandent mes hommes. Ce serait d'un bon exemple, et les indigènes, calmés par cet acte de justice, nous reviendraient et trafiqueraient avec nous. Mais cette plage a suffisamment vu de sang. J'ai voulu cependant qu'elle fût témoin de votre honte et de votre châtiment. Pinçon, vous êtes indigne de servir dans la marine française. Rendez-moi votre épée.

L'hidalgo fit un geste de défi, la main crispée au pommeau monumental dont nous avons parlé.

— Rendez-moi votre épée, répéta l'amiral. Et sa voix était si claire et son maintien si

calme, en disant ces mots, que l'Espagnol, vaincu, baissa la tête et, la rage au cœur, tira son épée, lentement, du fourreau.

Il se disposait à la jeter aux pieds de Cousin, un regard aciéré de son chef lui fit, de nouveau, baisser les yeux. Il prit alors son épée par la pointe et la tendit à l'amiral.

— C'est bien, dit froidement celui-ci.

Et il enfonça la bonne lame de Tolède, jusqu'à la garde, dans le sable de la grève.

Puis, se tournant vers son équipage.

— Mes amis, nous n'avons plus que faire ici. Cet homme nous a gâté toute notre besogne. Allons donc trafiquer aux endroits connus, et ensuite, en route pour Dieppe.

Ainsi fut fait. Le retour s'acheva promptement, et, dès les premiers jours de 1489, Jehan Cousin rentrait à Dieppe, ayant, quatre ans avant Christophe Cotomb, touché, comme ses aïeux, les Leif Erikson, les Thorvinn, les Thorvald, les Sinclair, au continent qui s'est, depuis, appelé l'Amérique, et, en plus, dix ans avant Vasco de Gaina, franchi le cap de Bonne Espérance et trouvé la route des Indes.

La chronique nous a conservé le récit de la réception triomphale que les Dieppois firent à leur compatriote. Toute la population, ayant à sa tête ses échevins, les confréries marchandes, précédées des châsses de leurs patrons, et les corps de métiers, parmi lesquels figuraient les ivoiriers, se porta sur les jetées, à sa rencontre. Du plus loin que la vigie, postée sur la Tour aux Crabes, eut aperçu son vaisseau, la foule,

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avertie, fit entendre des vivats sans fin qui portèrent à l'amiral la bonne nouvelle de la gloire qui le précédait. Pendant plusieurs jours, ce

furent des fêtes continues en son honneur; puis ses armateurs préparèrent une expédition digne de lui.

Ces notables commerçants étaient, nous l'avons

déjà dit, convenus de garder le plus profond secret sur les découvertes de leurs capitaines, ce qui leur était facile, le gouvernement n'exigeant ni déclaration ni rapport des endroits où ils allaient, ni de ceux d'où ils revenaient. D'ailleurs, la politique absorbait à ce moment tous les esprits. Le duc d'Orléans, à la tête de plusieurs grands du Royaume, s'était levé contre Charles VIII, qui. après l'avoir remis dans le devoir, avait tourné ses vues vers le royaume de Naples. Les Dieppois avaient donc le champ libre pour leurs opérations, et ils en profitèrent. Suivant le vieil usage des capitaines normands, Jehan Cousin consigna au greffe de l'hôtel de ville le récit de son expédition, sous pli cacheté; puis il reprit la mer, à la tête de trois navires chargés de marchandises d'échange et bien armés.

On sait, par des traités qu'ils y conclurent,

que, dans la suite , les armateurs de Dieppe tirèrent quelque parti de la découverte du fleuve Maragnon; mais ces expéditions furent entourées du même mystère que celles dont les Grandes Indes formaient le but.

Pour celles-là, les armateurs dieppois conservaient toutes leurs tendresses. Cousin en avait minutieusement élaboré le plan avec Descaliers, qui, la pointe de l'Afrique découverte et franchie par son élève, ne doutait plus du succès de l'entreprise, si celui-ci suivait à la lettre les observations qu'il lui laissait par écrit, et où la vraie position de l'Inde était indiquée.

Cousin s'était trop bien trouvé des premières leçons de son maître pour négliger les secondes. Il tint le milieu des mers entre l'Amérique, qu'il connaissait, puisqu'il y avait atterri, et le cap des Aiguilles qu'il tourna. Ensuite il toucha victorieusement aux Indes, où il fit les échanges les plus avantageux.

Voilà l'homme auquel l'Europe, l'Amérique et l'Asie devraient élever des statues, voilà l'homme dont le nom devrait remplir le monde, au même degré que Christophe Colomb et Vasco de Gama, qu'il incarne tous deux et qu'il précéda dans

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leurs découvertes, voilà l'homme qui, simple capitaine marchand, sans exaltation mystique, et sans visées ambitieuses, mériterait assurément la plus pure et la plus glorieuse des couronnes civiques...

Malheureusement, si l'histoire locale, la chronique, la tradition, nous ont transmis ses hauts faits et ses grandes découvertes, nous n'en possédons pas la preuve absolue, la preuve établie par Cousin lui-même et contresignée par ses compagnons et par ses armateurs.

Elle se trouvait sous le pli cacheté remis à l'hôtel de ville de Dieppe, et ce pli a été détruit.

Comment?

La chose vaut la peine d'être contée.

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