PREMIERE PARTIE
Quand, aux qtiatre coins du monde, sur tous ces peuples que la guerre avait bouleversés, ruinés, affamés, décimés, l'acier des canons et le bronze des cloches lancèrent en ondes sonores la nouvelle de Tarmistice, prélude certain de la paix, le monde connut un instant de stupeur.
Courbés durant cinquante-deux mois sous le destin, les peuples, àla longue, s'étaient faits à leur servitude; à demi hallucinés, à demi anesthésiés, ils cheminaient dans le noir, ne demandant même pas où ils allaient, ni combien de temps durerait encore un voyage dont les périls et les douleurs ne comptaient plus. On vivait, on mourait; un jour était supportable, un autre horrible : fallait-il s'en inquiéter par avance ou s'en souvenir après, puisque l'on ne pou* ▼ait rien changer à rien ?
Cependant, quelques gestes de joie s'ébauchaient çà et là, parce que Thumaine volonté de jouir et de vivre est plus forte que tout ; mais ces gestes cherchaient le mystère, ou Texcuse de distraire ceux qui allaient mourir... Un plaisir qui ne se masquait pas d'hypocrisie était réputé criminel, et la saveur en devenait à la fois plus amère et plus voluptueuse. Délié de toutes les règles sociales ordinaires, mêlant les races, les castes et les âges dans une farandole macabre et sadique, l'amour se déguisait en pitié. Proche du front, il restait du sang aux mains chaudes de cai^esses, et le goût de l'iodoforme empoisonnait les baisers; à l'arrière, ceux qui joignaient leurs lèvres n'osaient souvent pas unir leurs regards, tant certaines trahisons leur semblaient aggravées de sacrilège.
Ainsi recrue de fatigue et tenaillée de convoitise, gorgée de fatalisme et de rancune, résignée à tout malgré des sursauts de révolte, is'échappant du désespoir tantôt vers l'ivresse des sens, tantôt vers l'héroïsme du sacrifice, l'humanité s'en allait cahincaha à la rencontre de l'avenir, avec cette conviction de damnée qu'il n'y avait aucune raison pour que cela finît, et que, sans doute, cela ne finirait jamais.
Soudain les gargousses explosèrent à l'air libre des villes, non plus pour la mort, mais pour la joie.
Par les abat-sons des clochers, la gueule ronde des cloches déversa sur les places publiques, au lieu des tocsins ou des glas, des volées d'allégresse. Le moteur formidable qui entraînait les peuples dans la guerra
cala d'tin seul coup; la bousculade dcTarrêt se propagea parmi les clameurs; puis tout mouvement cessa; et le monde, xm temps, demeura stupide.
La guerre, ce fléau organisé, cette catastrophe durable, continue, méthodique, dont les peuples mouraient, mais dont ils vivaient aussi depuis près de cinq années; qui assignait à chacun sa place et sa pitance; qui avait balayé tous les anciens tracas de dettes, degloire^ d'amour, pour leur en substituer un seul : ne pas mourir ; la guerre, moratorium suprême de la volonté et de la liberté des humains, ne fonc^ tionnait plus, n'existait plus. On redevenait libre et responsable : par-dessus les années de vertige, la vieille personnalité de jadis, la personnalité oubliée ou reniée, vous ressaivsissait. On avait été tout le monde; de nouveau on était soi. Le premier sentiment, après la stupeur, fut Tangoisse d'esclaves brusquement affranchis ou d*oiseaux nocturnes tout à coup jetés dans la lumière.
Chacun était libre, mais aussi privé de tutelle. De plus, chacun était libre devant des ruines. Ruines de logis, ruines d'usines et de chantiers ; ruines d'entreprises ; ruines de patrimoine ; ruines aussi de ce qui, dans le foyer, ne se répare pas au moyen de briques et de pierres. Parentés, amitiés, amours, la guerre avait taillé dans tout cela avec une férocité aveugle ; ou bien, elle avait soudé ensemble des choses dispa* rates, et cela tenait^ la guerre finie, comme parfois au cours de la guei^re on avait vu, après un bombardement, un bibelot de prix incrusté dans le torchis d'une masure.
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L'énormité de l'œuvre nécessaire pour réparer le monde et l'organiser apparut à ces libérés de la veille. Comment l'entreprendre avec leurs bras mutilés ou rompus de fatigue, avec leurs cerveaux où retentissait encore douloureusement le fracas des marmites? Et puis, cette campagne pacifique, qui la commanderait? Quel généralissime choisirait le plan, préparé par des états-majors? Où étaient les chefs d'armée, de corps d'armée, de division, de tous les groupes décroissants jusqu'à l'escouade? Où était le sergent qui dirait : « Toi, prends la truelle ; toi, amène ce moellon ! 5^ Une intendance civile fournirait-elle le couchage, les outils, et servirait-elle, comme par enchantement, n'importe où le travail vous aurait établi, la soupe chaude à l'heure de manger? Les chefs d'hier ne commandaient plus, et les soldats de la veille ne savaient toujours qu'obéir, gardant le pli d'irresponsabilité et de fatalisme! La formule leur remontait aux lèvres, hier héroïque, lâche aujourd'hui : « Ne pas s'en faire ! » Cela avait réussi dans la tourmente. On allait continuer, l'orage fini. On verrait bien. Arriverait-il jamais quelque chose de pire que ce qui s'achevait? Non, n'est-ce pas? Alors?.,.
Alors, tout souci résolument jeté aux chiens, tout projet renoncé, tout effort refusé, les peuples s'aventurèrent dans la paix avec leur fatalisme et leur irresponsabilité de guerre ; mais ce qui coordonne la guerre avait disparu : le sens du danger et la discipline. Des écoliers sortent déclasse et s'échappent sur le préau ; ils ne se soumettent pas aussitôt à des jeux réglés: d'abord, ils crient, dansent, gambadent
au hasard. Au hasard, les peuples libérés crièrent et gambadèrent. Les gestes de l'humanité lâchée dans laj oie libre sont les mêmes depuis toujours : du bruit, du mouvement, de la bombance, des caresses. Plus tout cela tend à être unanime et public, plus les peuples déchaînés sont joyeux. Or, malgré la haine de la guerre qui fermentait encore dans les cerveaux révoltés, l'alcool delà Victoire enivrait les vainqueurs. Il y eut du paroxysme dans leur déchaînement. Une incroyable agitation s'empara des foules. Sur la foi d'un traité obscur, on se disait riche des dépouilles du vaincu; en fait, chacun avait ses poches gonflées d'un papier-monnaie qui ne se dépréciait pas encore. Donc, aucune entrave : la prodigalité du permissionnaire. La joie de la dépense accélérait, enfiévrait celle de se mouvoir, de ripailler, de s'étreindre. S'il existait au monde des lieux où pût faire éruption cette triple frénésie, et que, par surcroît, l'on y payât cher jusqu'au cynisme, jusqu'à la bravade, jusqu'à la folie, il fallait s'y ruer. On s'y rua. Ce furent les dancings.
Le mot était exotique, la chose n'eut rien de français. Comme la musique et la poésie, la danse s'adapte au tempérament de chaque peuple. De notre passé royal, comme de nos provinces fidèles à leurs vieux usages, nous est Ycauc et s'est établie une manière de danser bien française : les qualités et la mesure de la race s'y reconnaissent. Danse ordonnée et décente, rythmée sans fracas ; le corps-à-corps est rare et bref; les attitudes expiiment la politesse
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pitis que le désir. Contre-daase, plutôt que danse, depuis la pavane des courtisans jusqu*au quadrille des villageois. Même, quand Vienne et Varsovie, au xix« siècle, nous eurent envoyé leurs mazurkas et leurs valses, elles durent s'adapter à ce goût français, perdre en volupté, gagner en modestie : ainsi transformées, elles ne conquirent pourtant jamais le peuple. Nos provinces gardèrent leurs vieilles contredanses, et, le dimanche, des ajoncs de Bretagne aux pampres du Midi, garçons et filles continuèrent de danser plus par groupes que par couples et en se tenant plus souvent par la main que par la taille.
La guerre changea tout, nivela tout, et, mélangeant dans la vie et dans la mort les tuniques jaunes et les capotes bleues, fit de tous un seul peuple pour le plaisir. La douceur des danses nouvelles fut révélée aux Français, qui par nature n'aimaient guère la danse, mais qui goûtèrent dans celles-ci, — plus même que les étrangers, — une poignante sensualité. Ce n'était plus Tenlacement distrait de la valse, où les hanches à peine se frôlent : c'était l'attitude de deux êtres que l'amour jette aux bras l'un de l'autre. La femme, vaincue, livre son corps détendu et sa tête renversée; lliomme victorieux, savourant sa victoire» l'entraîne à petits pas, cherchant de sa bouche fiévreuse l'oreille pâle entre les cheveux moites. Importation d'Amérique latine ou d'Amérique anglaise, fox-trot ou tango, shimmy ou pasodoble, rythme de soupirs ou rythme de râles, c'était, au fond, toujoui'S Ja même chose : cela illustrait tou-
jours un épisode de la conquête amoureuse, entre les premiers pas côte à côte et la possession. Et c'était bien cela qu'il fallait à ces peuples décimés, broyés, énervés par la guerre, à ces deux sexes séparés cinq ans par une muraille de terre, de fer et de feu, et qui se retrouvaient enfin, impatients de se reconnaître, de s'enlacer. Comme un défi au destin et comme une revanclie, il leur fallait un symbole public de la liberté, de la joie, de l'amour reconquis.
Le dancing fut ce symbole, avec son Champagne amer et ses nourritures épicées, avec sa musique de nègres déments, avec son luxe insultant de fourrures, de perles, de diamants, avec sa promiscuité cynique de coiirtisanes et d'honnêtes femmes, pareillement dénudées, d'hommes mondains on célèbres et de jeunes ruffians, les uns et les autres vêtus et coiffés selon le même style; le dancing, avec tout ce qu'il résumait, — public, affiché, provocant, — de licence victorieuse, d'argent par la fenêtre, de bruits excessifs, et discordants, de clarté trop crue, de ripailles et de boissons autour de la névrose commune : la revanche de l'amour sur la mort.
Vers le milieu de décembre 1919, le dancing à la mode, à Paris, s'appelait Ceitic's. De telles modes duraient {^eu, comms tous les en|[oûments de ce eaonde en déîlî^ Un noyau de fêtards, oii des personnages de la vraie société s'aggloméraient avec de ka<uts profitetu-s de guerre, des artistes, des professionnels de la danse et des filles de théâtre, adoptait un établissement, sans autre motif qu'une lubie
soudaine. Chaque soir, cette troupe disparate y tenait ses assises, dînant, dansant, soupant, jouant à l'amour. La masse des étrangers, des nouveaux riches, des désœuvrés, plus tous les couples de hasard temporairement unis pour les plaisirs chers, s'y ruaient à leur suite. Pendant quinze jours, c'était une fureur. Il fallait retenir sa table dix jours à l'avance ; l'entrepreneur pouvait décupler les prix de l'entrée et des soupers, compter 150 francs une bouteille de Champagne et 500 francs une corbeille de raisin : chaque soir il refusait de quoi remplir une autre salle. Puis, tout d'un coup, le groupe de fêtards prenait en dégoût le décor, la salle, la chère, la musique, l'endroit. Un autre dancing était subitement élu, très différent ou tout pareil, il importait peu. La solitude et la faillite s'installaient dans celui de la veille ; celui du moment connaissait à son tour l'invasion de la foule parée et la pluie d'or... Caprices de fiévreux.
Donc, la mode avait élu le Celtic's slu milieu de décembre 1919. Le Ceîtic's est une cave, dans un immeuble commercial ordinaire, voisin des grands boulevards. Une cave, mais immense : tout le souterrain de l'immeuble. On y pénétrait de dehors par un étroit vestibule, de plain-pied avec la rue : aussitôt un large escalier courbait vers l'hypogée sa volée descendante. De la lumière, du blanc et de l'or, des balcons autour d'un patio supportés par des colonnes de stuc; des tables dressées autour d'un espace central en contre-bas, réservé pour la danse, et qui avait l'air d'une piscine sans eau. Cette fois, le groupe des animateurs n'avait pas mal choisi^
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Outre la surprise de la cave, évocatrice de beuveries, rageucement était ingénieux. Les dîneurs ne perdaient rien du spectacle. D'un regard on avait tout Forchestre de déments en habit noir, les convulsionnaires de la piscine sèche, les tables avec leurs bouquets de bustes féminins, et surtout Tcscalier tournoyant en haut duquel se succédaient les couples d'arrivants, noir et blanc du smoking, apparition de la femme, debout, ouvrant sur le trésor de son corps, moins vêtu que paré, le double battant d'un écrin de chinchilla ou de vison... Oui, c'était un spectacle^ même pour le curieux de sang-froid qui le contemplait sans se mêler à Taction. Nulle beauté. Même pas de luxe, à moins que l'on appelle luxe un palace, un pullmann-car, la toile du fond d'un palais de théâtre : mais ce quelque chose de « classé » que donne l'excessive cherté même à ce qui n'est pas vraiment précieux. La plus petite table à quatre couverts représentait un repas de cinquante louis ; la plupart des femmes qui descendaient l'escalier avec une lenteur savante avaient payé quelque 5000 francs la robe qui moulait leur poitrine et leurs jambes. On guettait, on évaluait des colliers de perles et des rivières de diamants. < Celle-ci a sur elle un million de bijoux... Ce manteau de fourrure a été payé 300000 francs chez Pergolet. » Et, comme réplique : « Un tel vient de gagner 3 millions sur le Galicia; Tin tel va être poursuivi pour avoir dissimulé 7 millions de bénéfices de guerre. » Ces chiffres hallucinants volaient dans l'atmosphère azurée par l'haleine des cigarettes, corsée de miasmes humains et de
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relents de parfums, déchirée par les cuivres, les tambours, les cris gutturaux du lot de possédés, nègres pour la plupaii, auquel était dévolu le rôle de mener le sabbat. Oui : un spectacle, et qui avait sa signification profonde, et que ses spectateurs attentifs n'oublieront jamais, surtout s'il se superposa, dans leur mémoire, à la visiou récente encore des champs planétaires ravages par les offensives, des chicots de villages, des hôpitaux sanglants et hurlants, des chevaux couchés sur le flanc, les pattes raides, des bleu-* horizon et des feldgrau endormis tout vêtus aux creux des entonnoirs, et qui jamais nç se réveilleraient.
C'était nn samedi, 1© soir chic du lieu. Vers les dix heures et demie, dans le fracas exaspéré des bugles, des trompettes, des violons, des tambours d« bois et des clameurs des nègres, l'équipe des dîneurs tardifs fumait en entonnant des liqueurs; l'équipe des soupeurs commençait d'affluer, guettant les tables que la fin d'un dîner rendrait vacantes. Mais les dîneurs tenaient bon, soldant la rançon de Toccnpation prolongée par des bouteilles de Champagne, que souvent ils entamaient tout juste,
X-^a jeunesse provocante et fugace que dispense la chimie des fards étincelait sur les visages et les bustes des arrivantes; çUe se fanait, après moins de deux heures de surchauffe et de ripaille, sur les joues de bien des dîneuses, Des orbites se creusaient, des cols se fripaient, une transparence coU'
pcrosée ou tannée dissolvait le rose et le blanc superficiels. En s'asseyant, on avait remarqué, à la table derrière soi, une belle créature débordante de gaîté. Le dîner fini, on se retournait pour la revoir : une caricature sinistre de la même femme occupait sa place. Ces fleurs regommées et repeintes étaient la parure féminine la plus commune des tables : leurs commensaux les regardaient à peine, figurantes d'une scène qu'ils revivaient tous les soirs. Pourtant, çàetlà, quelques vraies filles-fleurs s'épanouissaient, défiant la touffeur de la salle, Tépice des mets, l'alcool des vins, plus .charmantes lorsque, regagnant leur table après une danse, des gouttelettes de sueur embuaient leurs fronts, leurs bras, leurs dos graciles, bravant insolemment les coups d'œil haineux des autres femmes et les appels cyniques des regards d'hommes.
Et puis, il y en avait aussi de cet âge émouvant où la beauté jalousement ménagée et surveillée par une âme ferme a vraiment tenu sans tricherie, sans débauche de fard, par la sobriété, Thygiène, l'attention qui ne se relâche ni jour ni nuit, disputant à l'implacable rongement des minutes la boursouflure de la graisse, le pli de la ride, l'usure de la peau, et cette véracité affreuse que l'âge écrit dans les sclérotiques ternies, dans les prunelles brouillées, dans la chevelure pâlie. Hardies lutteuses qui ne rusent pas, le matin, avec leur miroir, qui ne se réfugient pas dans l'illusion de la céruse, du carmin ou de l'oxygène; qui, prévoyantes, ont commencé dès la vingtième année la lutte contre
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le temps, et qui, vingt aidées après, ayant dépensé là plus d'énergie et d'intelligence qu'il n'en faut pour conquérir la fortune ou la gloire, montrent des visages unis, des yeux éclatants, des chevelures substantielles, des dents impeccables, avec en plus ce rayonnement qu'une âme chaleureuse fait émaner du corps, avec je ne sais quoi d'ardent et de prometteur que dédaigne l'insouciante jeunesse, — surtout avec le pathétique rayonnant d'une belle chose encore intacte, mais menacée. Comme ces lourdes roses rouges des jours immobiles de juillet, plus somptueuses, plus chargées de parfums qu'une rose naissante, mais qui ont déjà duré plus que leur vie de roses et dont le premier vent de sud ou i'averse légère d'un matin feront un objet sans forme et sans nom...
A cette heure, les danses commençaient. Le contre-bas de la salle, réservé à la danse, évoquait plus que jamais l'idée d'une piscine où se trémoussaient un trop-plein de baigneurs. Le public, dansant ou non, qui emplissait le Celiic's^ se partageait en deux catégories qu'un observateur avisé discernait aisément.
Il y avait la bourre des curieux, des passants, de tous ceux, hommes et femmes, qui ne sont pas vrai* ment de Paris, qui, venus à Paris et aux dancings de Paris comme au spectacle, en comprenaient ce qu'un étranger moyen comprend d'un spectacle parisien. Étrangers du commun, ceux qui ne comptent pas dans la société de leur pays et, par consé-
qucnt, ne pénètrent pas dans celle des autres pays ; nouveaux riches, trop nouveaux, ayant franchi rétape : argent, mais pas encore l'étape : relations; bourgeois français rassis qui voulurent, une fois en passant, constater ce que sont ces lieux de plaisir et qui, rechignes, ahuris, prononcent déjà des jugements définitifs qui longtemps après alimenteront encore leurs entretiens; couples de jeunes chercheurs d'aventure, débutant dans la carrière des affaires et de la galanterie, couples au visage aigu, aux yeux fouineurs, qui guettent l'occasion dans ce remous propice et qui, l'occasion venue, demain, ce soir peut-être, démarreront du lot des badauds pour s'enrôler dans l'autre, le lot des acteurs.
Les acteurs, ce ne sont pas seulement ces professionnels trop jeunes, trop beaux, trop élégants, qui, payés à la soirée, encadrent les danseurs bénévoles et mettent dans la cohue disparate et désordonnée un peu de discipline et de rythme. Ce ne sont pas non plus les mannequins aux formes parfaites, aux toilettes audacieuses, aux danses longuement répétées, qui s'agrègent au personnel de l'établissement, comme les maîtres d'hôtel et les hurleurs du jazz« band. Les acteurs, les premiers rôles, c'est ce caricaturiste Whip au physique de jockey génial; c'est son commensal, le directeur du plus grand quotidien littéraire ; c'est son autre commensal, le propriétaire des bazars de la rive gauche, le commanditaire de cinq ou six périodiques ; c'est aussi les trois « poules >► classées qu'ils entrelardent, l'une vedette pour pièce
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moderne, Tautre danseuse de ballet russe, la troisième simple débutante, mais déjà signalée dans la troupe galante. C'est encore, à une table plus nombreuse, qui occupe tout le fond d'un des plateaux, ce prince africain dont le vaste ventre de potentat s'accommode mal du pantalon et du smoking européens, et dont le visage de clair bronze, casqué de cheveux crépus, se superpose étrangement au faux col, à la cravate noire, au plastron. Trois de ses fils sont avec lui, vont et viennent de la piscine dansante à la table, minces, bruns et beaux, ceux-ci, et excitant la curiosité des danseuses qui ne dissimulent pas leurs avances. A la droite du prince est l'archiduchesse Hilda de Finsburg, Allemande d'origine, mais que la paix a faite Danoise ainsi que son époux le grand-duc Otto, lequel, d'ailleurs, fut toujours francophile et s'exila volontairement pendant la guerre plutôt que de servir contre la France. Hilda est haute et maigre, avec des bras et des jambes trop longs et trop musclés, un visage sans date, étroit comme un livre entr'ouvert, des yeux bleus un peu ternes, une toison fauve sans finesse, mais d'une nuance admirable. Hilda a beau être venue au monde en Germanie, elle est de Paris, tout comme le potentat africain, et son goût pour les artistes, particulièrement pour les musiciens, l'a rendue célèbre ici bien des années avant la guerre. La paix signée, elle est aussitôt revenue en ce Paris pour lequel « elle brûle », dit-elle (Ich schwàrme fur Paris !)f et les dancings l'ont sans retard soudée à leur noyau essentiel. La voilà qui se pâme
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entre les bras d'un danseur mondain, Kamon Genaz, vaguement suspect à tout le monde et qui pourtant reçoit la meilleure compagnie dans son petit hôtel de Passy. Et tous les convives du potentat sont pareillement des Parisiens, même ceux qui ne sont nés ni à Finsburg, ni en Mozambique, même ce vieux fils de famille normande qui vit de comptes rendus mondains dans les gazettes et d'installations d'appartements pour métèques de marque ; même cette authentique comtesse de Verzieux, d'ancienne noblesse angevine; même cet aviateur si glorieux qu'il dédaigne dé porter le ruban de sa croix de guerre, même Mercueil, le Tallemant des Eéaux de ce temps, venu, dit-il, pour « documenter » son œuvre prochaine, et dont l'œil lentement promené sur les choses, le pli attentif qui barre le front, la distraction qui lui fait oublier les autres convives et se pencher en avant sans souci d'incommoder sa voisine, accusent, en effet, le souci et le labeur professionnels.
A une autre table, diagonalemcnt opposée à celle du prince, c'est encore des premiers rôles de la comédie humaine de Paris, ces quatre femmes, supérieurement habillées toutes les quatre, qui n'ont pour chaperon masculin qu'un sous-lîeutenant bleuhorizon, visiblement le fils de l'une d'elles, jeune figure à bandeaux gris dont il est le portrait rajeuni. Des trois autres dîneuses, deux ont justement cette beauté des roses trop épanouies que menace un jour de soleil ou un matin de pluie; elles contrastent autant par la taille que par le type, l'une grande et
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châtain, l'autre menue et rousse. La troisième accuse un type sémite assez caractérisé et montre, au-dessus d'un buste admirable et merveilleusement jeune, un visage étrange, dont la pâleur morbide apparaît sous le fard, tandis qu'un diadème noir trop large, juste au-dessus de ses yeux d'Ouled-Naïl, barre le front. Autour de cette table, oii les maîtres d'hôtel s'empressent plus encore qu'autour de celle du prince, plusieurs jeunes gens se groupent peu à peu, selon la coutume nouvelle : danseurs amis, convoqués par les dîneuses pour la fin du repas. Ils entraînent tour à tour Camille Engelmann, la dame au bandeau noir, fille de l'ancien directeur du Crédit Général, mort durant la guerre : elle-même « homme d'affaires » qualifié et qui, depuis des années, est la véritable directrice de sa banque. Ils entraînent Mﻫ de Trévoux, la mère du sous-lieutenant, lequel danse presque exclusivement avec la délicieuse poupée rousse, mince et cambrée, dont le caricaturiste Whip a dit justement : « Elle ressemble au cavalier des échecs. y> Tous les regards suivent alors le couple enlacé, tandis que le nom de la femme est chuchoté, parmi les deux catégories de spectateurs, parisiens et non parisiens. Berthe Lorande n'est pas moins connue par sa grâce, son esprit, son éloquence coutumière et le mystère de sa vie sentimentale que par son œuvre d'écrivain, laquelle a fait d'elle, en quatre petits volumes publiés à longs intervalles, et dont chacun a pour titre un simple prénom masculin, l'un des plus illustres romanciers de son pays. Seule des quatre dîneuses de cette table guettée,
la plus éclatante des quatre et vraiment la seule très belle, ne quitte pas sa place. Elle contemple d'un air absent le grouillement humain où peu à peu s'abolit l'ordonnance factice qu'imposait le service des dîners, et oii s'installe le laisser-aller d'un casino ou même d'un promenoir de music-hall. Des tables en vrac avec les verres entamés et les serviettes jetées sur la nappe; des colloques frôleura dans les passages et sur les escaliers ; la cohue des trémoussements dans la piscine sèche. L'air s'alourdit et s'enfièvre ; des voix, suscitées par les stridences de l'orchestre, soutiennent la clameur du jazz-band : c'est, coordonné par une sorte de génie du bruit, le fracas de vingt musiques de foire. Immobile, répondant à peine aux invites des jeunes gens qui papillonnent autour de la table, la haute silhouette assise à la table vide demeure le point de mire des regards, sans en marquer ni gêne ni plaisir. Un de ses beaux bras au poignet encerclé de perles s'accoude au bord de la nappe, tandis que l'autre, demi-allongé, laisse mourir le feu d'une cigarette aux doigts de la plus admirable main patricienne. Sauf cette retouche moderne de lai cigarette, la comtesse Anderny évoque ces ladies Waldegrave, ces Mrs. Braddyl dont Reynolds a immortalisé les nobles traits, les calmes attitudes, les visages pleins à la fois de santé et de dignité. Seulement, ces modèles du peintre anglais décèlent une profonde paix de l'âme, un contentement serein de la vie qui les a comblés, tandis que l'immobilité songeuse de la comtesse Anderny n'empêche pas le ieu de ses
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yetix châtains de luire sous les sourcils étroits et longs comme deux coups de pinceau, ni la gorge de palpiter plus vite par instants aux rythmes accélérés du coeur, ni Tâme ardente et bouleversée d'afflearer au visage et dans Tattitude du corps. Pour mieux étudier cette silhouette et cette attitude, Mercueii a quitté sans façon la table du potentat africain, et, dissimulé à demi derrière un des pilastres de stuc, ne quitte plus du regard la comtesse Andemy. Il note une fois pour toutes, dans son infaillible mémoire d*anecdotier, le geste du bras, l'abandon du buste, le corsage de tulle noir orné de jais bleu de nuit, le dessin pur et généreux du visage en ovale renflé, les traits bien accusés, mais sans lourdeur, Textraordinaire clarté des prunelles... Il pense aussitôt : Reynolds... et ce terme de comparaison, lui aussi, se logera dans sa mémoire jusqu'au moment oti il aura besoin de l'y repêcher. Attentivement, il suit ce merveilleux regard, le voit errer avec une dédaigneuse curiosité sur l'ensemble du décor et du spectacle, répondre parfois d'un sourire à un salut au vol, s'attacher un instant sur les visages des passants empressés qui viennent baiser la main et murmxirer de vagues politesses et, après hésitations, se poser enfin sur une table située dans le même axe et à une faible distance, une table oà quatre convives, dont une seule femme, occupent les côtés. Merceuil en connaittrois sur quatre, précisément les trois que, face ou profil, peut apercevoir la comtesse Anderny. A des titres divers, ces trois-là tiennent, eux aussi, des rôles dans la comédie humaine de Paris-
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H y a là le ménage Saulnois : la femme fine, gracieuse, avec quelque chose de puéril dans sa maturité commençante, vêtue avec une sûre élégance d'une robe de crépon noir sans tin bijou, sans autre parure que les ondes de sa chevelure cendrée. . - Le mari est mince et long, le cheveu d'un blond plus foncé et déjà rare au milieu du crâne, un pince-nez d'or tout petit allu* mant des reflets dans sa figure pâle d'intellectuel, d'ailleurs élégant de manières et habillé chez le boa faiseur. Mercueil repasse instinctivement son répertoire de types parisiens :
^ Sauinois, professeur au Collège de France, philosophe pour les gens riches et pour la haute, beaucoup de talent d'écrivain et d'orateur, un peu facile, un peu gâté par le succès. Très répandu dans la société, grâce à l'habileté de sa délicieuse femme, qui est née Jeanne de Gueyse et qui l'a introduit partout... Elle «sait y faire », la mâtine, et il doit un joli cierge à cette madone au Gers, belle comme Cery sandre et fidèle comme Pénélope, malgré les toquades mondaines du mari. Après tout, elle les ignore peut-être... Le jeune homme vif et élégant qui les sépare, qui donc est-ce? Je connais sa silhouette, son joli museau pointu. Ah! c'est Guilloux. Maurice de Guilloux, avant la guerre attaché à Vienne, conduite honorable pendant la guerre, maintenant grosse prébende dans les commissions de réparations, ou dans la Société des Nations, je ne sais plus, enfin dans les succédanés profitables de la ruine nationale. Il courtise manifestement la petite Sauinois... Rien à faire, mon garçon! Il n'y en a pas des masses d'infle^cibles, ici :
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tu as buté sur Tune d'elles, peut-être sur la seule. Mais qui diable Guilloux a-t-il donc pour vis-à-vis? Ce jeune homme vêtu d'un smoking d'avant Charleroi, belle figure ravagée avec, au-dessus, une chevelure qui a l'air en astrakan ? Mauvais perruquier, mauvais tailleur. Costaud, du reste. . . un mélange de race et de bohème sans gaité... Qui ça peut-il être? Et pourquoi la comtesse Andemy inspecte-t-elle son dos avec tant d'attention, car elle ne voit pas autre chose de lui, et elle ne le quitte guère des yeux. D'ailleurs, les «poules^ qui passent lui jettent toutes un regard i on dirait qu'il les aimante. Moi, je ne le trouve pas séduisant avec sa tête d'astrakan, sa cravate mal nouée, son faux col mal blanchi... Quelque professeur de province, ami de Saulnois. Guilloux et lui ont pourtant l'air très copains...
A la table des Saulnois, de Guilloux et de l'étrange jeune homme à chevelure d'astrakan, on n'avait pas été sans remarquer la persistante attention de la comtesse Andemy.
— Guilloux, c'est à vous qu'elle en a, avait plaisanté Jeanne Saulnois.
— Ma foi non ! EUe a à peine répondu à mon salut discret quand je suis entré. Surveillez donc plutôt mon ancien professeur des Hautes Études, votre illustre époux. Albine Andemy est tout à fait un type à se toquer d'un philosophe. C'est un numéro qui doit manquer à sa collection.
— Oh ! je la connais, dit Saulnois. Je l'ai rencontrée plusieurs fois chez Berthe Lorande.
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.- Vous laissez votre mari fréquenter Berthc Lorande ? releva Guilloux en regardant Jeanne Saulnois d'un air ambigu.
Mais cette suggestion n'eut d'effet qu'un tendre regard jeté par Jeanne sur son mari :
— Je laisse mon mari voir qui il lui plaît, et surtout une femme de génie comme M^»® Lorande... D'autant plus, ajouta-t-eîleavec une spirituelle contraction des lèvres, qu'on la dit sans péril.
— C'est un bruit qu'elle répand, grommela Guilloux. M*^** Récamier numéro 2 ! Très habile. J'ai connu comme ça à Londres une dame qui, d'accord avec un beau gynécologue, avait persuadé à son mari qu'un quart d'heure d'amour la tuerait.
Le convive au visage ravagé, à la toilette désuète, aux cheveux trop drus, qui écoutait cette conversation sans rien dire, cessa de gratter machinalement la nappe de son couteau d'argent et releva la tête.
— C'est une femme galante, cette comtesse Anderny ?
Guilloux affecta plaisamment d'être choqué.
— Oh! mon pauvre Vaugrenier, quelle façon de dire ! Une femme galante ! L'authentique moitié de feu le comte Anderny, magnat moldave, qui fut diplomate, tout comme moi ! La fille de Pierre de Mestrot, excellente famille du Périgord, compatriote ou peu s'en faut de M™e Saulnois, ici présente!
— Compatriote et même parente, interrompit Jeanne : nos grand'mères étaient cousines.
— Ah ! cela, je ne le savais pas. . . Enfin, une femme bien née, naguère bien mariée, aujourd'hui veuve et d'esprit supérieur, artiste (elle a peint de fort
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joîis paysages) et qui est reçue à peu près dans toutes les sociétés.
— A peu près, interrompit Saulnois, c'est le mot.
— Bah ! répliqua le diplomate, cet à peu près-là, c'est ce qui compte... Le groupe qui s'en écarte et s'isole, personne ne tient à s'y agréger. Quand vingt personnes en mettent cinq cents en quarantaine, la vraie quarantaine est pour les prescripteurs.
— Même dans ce groupe large et facile qui est en effet la société de Paris, — conclut Saulnois en s'adressant cette fois à Roger Vaugrenier, et de ce ton péremptoire que donne aux professeurs, même mondanisés, l'habitude de parler sans contradicteurs, — la comtesse Andemy est considérée non certes comme une femme galante, car elle est désintéressée et pratique l'aventure discrète, mais comme hors cadre de la morale courante. Elles sont ainsi quelques-unes à Paris, et nous en avons ici plusieurs échantillons ce soir : la grande-duchesse Hilda, cette Camille Engelmann qui danse en ce moment avec Dutrier, son chef du Service des titres, sa créature à la banque ; Camille Engelmann qui est une espèce de Catherine II ou de Queen Elisabeth de la finance, ayant d'un homme le cerveau, Fcnergie, le tempérament...
— Berthe Lorande, interjeta Guilloux d'un ton moitié affirmatif , moitié interrogatif .
Saulnois protesta sèchement,
-— Ceux qui disent cela savent que c'est une calommie. Qu'on cite le nom d'un homme qui ait été l'amant de Berthe Lorande.
LES DON TOAl^-ES 27
— Boni bon!.., fit Guiîîoux. Vous êtes mieux renseigné que moi.
Et de nouveau, de son air d'ironie corrosive mais correcte, il regarda Jeanne Sauînois. Celîe-ci rit gaîment de toutes ses dents saines.
— Qu'est-ce que vous avez contre Mp^^ Lorande? Elle m'est très sympathique, parce qu'elle admire sincèrement Albert et le proclame partout avec éloquence... Et puis, cessons cette conversation, car nous allons exaspérer Roger Vaugrenier, qui a une âme bolchevico-puritaine et qui est en train de fermenter intérieurement, en attendant qu'il explose.
Le jeune homme aux cheveux d'astrakan redressa sa iéie fine et ravagée. Comme il avait trop de cheveux, il avait aussi trop de sourcils, et ses yeux marrons, sous les deux circonflexes drus et noirs, avaient le luisant de l'agate. De ces beaux yeux brillants, un air de jeunesse s'épandait sur tout le visage; il s'exhalait aussi de la fraîche bouche aux lèvres rasées, et cela faisait contraste avec les rides précoces du front et surtout avec deux longues dépressions qui ravinaient obliquement l'intervalle entre les detix maxillaires. Le teint était brouillé et bilieux, les dents larges et saines sous les fortes lèvres qu'on eût dit passées au carmin. Etait-il beau? Tous les hommes répondaient « non » avec sincérité. Mais pour aucune femme cette étrange physionomie ne passait inaperçue.
Il répondit à M.^^ Sauînois, d'un ton calme où se percevait la contrainte :
— Exploser, moi ? A propos de ces pintades? Elles
n hES DON lUANES
peuvent bien caqueter et coqtieter à leur aise, cchi ne me gêne point... Au contraire, cela me ravit!.,. Tout ce que je vois ici, tout ce que vous me dites... orgies, gaspillage, krach de la morale convenue, est-ce qu on s'est battu pour autre chose, voyons? Guilloux peut vous dire que je le prévoyais quand nous faisions ensemble delà philosophie troglodyte à la cote 307. Pas vrai, Guilloux? Quand ce grand benêt de lieutenant Septier, qui est mort, nous assurait que l'héroïsme, l'abnégation, la fraternité et la décence allaient régner au lendemain de la paix, et que ce n'était pas trop cher de payer cet âge d'or de nos humbles abatis, qu'est-ce que je lui répondais? Je lui répondais : « Jobard!... tu te bats, je me bats, nous nous battons pour que la société de demain soit un peu plus pourrie, un peu plus près de crever que celle d'hier. Toutes les catastrophes mettent les survivants en folie ! ...» Ça y est. . . Regardez !
D'un geste simultané du menton et de la main, il montrait l'ensemble de la scène qu'abritaient maintenant les souterrains du Celtic's, La chaleur des vins et la musique aidant, peu à peu le vernis de bon ton qui tenait encore après les premières danses corn-, mençait à s'écailler. Un désordre de cabinet particulier dévastait les tables : les bouteilles de Champagne entamées oscillaient sur la glace des seaux, voisinant avec des fleurs flétries, des écharpes jetées, des journaux, des petits sacs oubliés, des cendriers oti agonisaient des bouts de cigares. Ceux qui ne dansaient pas s'entassaient sur les escaliers pour regarder ceux qui dansaient. Des femmes s'asseyaient sur
LES I30N JUANES 29
les marches, insoucieuses du geste provocant de leurs^ jambes ployées, gainées de clair. Dans la piscine sèche, les couples maintenant étaient si nombreux que l'on ne pouvait plus donner le nom de danse à cette trépidation sur place; mais comme, en même temps, la frénésie de Torchestre s'exaspérait, cette tornade d'êtres humains enlacés prenait de plus en plus l'aspect d'une cohue en délire. Et combien disparate, la cohue! Des couples en veston gris et chemisette montante voisinaient avec d'autres habillés chez Poiret et chez Bender. Un gros homme chauve, moustachu, brouettait une courte midinette dont les cheveux fous lui venaient au menton. La grâce d'un Jean de Trévoux enlaçant de ses bras de page bleu la féerique silhouette d'une Berthe Lorande coudoyait un adolescent suspect, trop jeune, trop joli, étreignant une longue femme décharnée au visage de goule percé d'yeux hystériques. De grosses mains viriles aux ongles rongés pétrissaient les plis gras des dos féminins. Les visages, instinctivement, se soulevaient pour chercher l'air respirable; des couples s'évadaient de cette cuve d'haleines et de sueurs vers les balcons moins encombrés, vers les tables vides. Là, les chaises rapprochées, chacun penché vers l'autre, on devinait qu'ils achevaient en confidence frémissante les propos commencés dans le balancement du tango. Tels Camille Engelmann et son correct et élégant partenaire à l'allure à la fois satisfaite et volontairement déférente, qu'elle tenait sous son regard doré et dont elle semblait sonder l'âme. Tels la grande-duchesse Hilda et Ramon Gcnaz. Ceux-ci, plus familiers et
moins soucieux de forme, avaient volontairement émigré de la table du prince à une table de balcon où on les montrait, elle appuyant contre l'épaule du smoking la solide jointure nue de sa propre épaule et, par moments, effleurant d'une caresse de ses belles mains sèches les petites mains brunes et potelées de l'Espa» gnol. Cependant, les mitres d'hôtel faisaient dégor* ger sans cesse la mousse pâle de nouvelles bouteilles ; ailleurs ils recevaient dédaigneusement les paquets de billets de 100 francs qui soldaient le moindre repas. , . Les nègres en folie tapaient sur leurs peaux de tambour, soufflaient dans les cuivres, fustigeaient les touches du piano comme un jockey cravache un che* >al près du poteau ; l'odeur vineuse du Champagne se combinait avec l'odeur mielleuse des cigarettes d'Egypte, avec les parfums concentrés des cheveux, des éventails, des écharpes, avec le relent des aisselles féminines soulevées, où parfois, sur la conque épilée, une toison obstinée repoussait.
— Voilà, conclut Vaugrenier, pourquoi le lieutenant Septier a évacué ses entrailles, un soir, dany l'abri n^ 21. Voilà pourquoi j'ai eu un tendon sectionné à Souain. Et toi, Guilloux, qui as été le plus veinard, voilà pourquoi l'on t'a gazé à Montdidier, ce qui t'a privé pour la vie de cette belle voix d« baryton dont tu étais si fier. Tout va bien I
Ces mots tombèrent dans le silence. L'orchestre s'était tu subitement ; la piste des danses se vidait vers les tables, au commandement des professionnels qui dirigeaient la fête. La grande-duchesse Hilda,
LKS DON JUANES 81
suivie de Ramon Genaz, ralliait la table dit prince. Elle salua en passant la comtesse Anderny dans le jargon polyglotte qu'elle affectait :
— Dear! que vous êtes donc ravissante ! Surtout ne vous dérangez pas pour voir danser cette attraction, comme ils disent, ce Links avec cette Tanagrette- M. Ramon Genaz, qui est un grand artiste lui-même, ach I wunderbari.,, (elle fit un geste de présentation) m'assure que ce sont de simples mannequins que Ton paye, comme les nègres du jazz... Vous verrez bientôt M. Genaz danser avec la Vitzina chez lui, dans son jardin de Passy, pour quelques happy fews.» Ramon, vous devrez inviter la comtesse !
— Madame peut être certaine... Je serai très honoré, fit Genaz en s'incîinant.
Albine ne remerc^ pas. Elle dit :
— Je ne vois pas la bonne M»® Lelièvre avec Votre Altesse. Est-elle souffrante?
— Oui... grippée un peu, poor thingl Et puis, elle s'assomme à la danse... Ramon! Ils ont commencé. Komm schneîl!
Et, sans prendre congé d' Albine, avec une impertinence de souveraine, elle entraîna son Espagnol vers ce spectacle « qui ne valait pas la peine d'être vu»...
En haut d'une perche, un groom exhibait une pancarte avec ce mot en grosses capitales roitges : ^ Attraction! » Docilement, les danseurs avaient repris chacun sa place. Les maîtres d'hôtel en profitèrent pour recueillir impérieusement les com-
mandes de bouteilles nouvelles. Tandis que l'orchestre reprenait en sourdine, un couple s'avança sur la piste déblayée : spécialistes tous deux de la danse en public et déplus mannequins, l'un de tailleur, l'autre de couturière, avec une souplesse nerveuse de panthères dressées, ils offrirent à la curiosité des assistants le spectacle de leur virtuosité voluptueuse, la femme ondulant comme une écharpe au bout des bras de l'homme et tantôt enroulée ou collée à lui, tantôt tournoyante, parfois glissée jusqu'à terre, parfois sou^ levée en oriflamme.
On les applaudit, on les regarda quelque temps; puis on se désintéressa d'eux et, tandis qu'ils continuaientleur performance, les conversations reprirent autour des tables regarnies.
Celle de la comtesse Anderny avait récupéré ses convives, d'abord Camille Engelmann qui avait présenté son danseur : «M. Max Dutrier, chef des titres à la Banque». Assise un peu à l'écart, elle continuait à converser avec lui sans cesser de le sonder des yeux. Jean de Trévoux s'était réinstallé entre sa mère et Berthe Lorande : subitement pâle et ne dissimulant pas son angoisse, il regardait la romancière sourire à distance à Albert Saulnois, qui la saluait. Berthe s'en rendit compte; soudain, elle éteignit son sourire, puis ramena sur l'officier bleu un regard d'une si tendre ardeur, et tellement chargé d'offrande qu'un plus expérimenté eût senti fondre sa jalousie. Elle le tint sous ce regard ju^te le temps qu'il fallut pour qu'elle fût certaine de l'avoir de nouveau assoupli et asservi; puis clic interpella la comtesse Andcmy, qui
LJES DON JUANKS 33
n'avait guère modifié son attitude depuis que la table s'était regarnie. Elle avait seulement allumé une autre cigarette : mais, indifférente apparemment à ce qui se passait atitour d'elle, elle guettait toujours la table de Jeanne Saulnois. Berthe Lorande saisit l'occasion de dissiper tout à fait les susceptibilités du lieutenant bleu.
— Albine chérie, dit-elle de sa belle voix de contralto voilé, ne trouble pas, je t'en supplie, le ménage de mon ami Saulnois, Sa femme est exquise. Elle est fidèle et lui, dit-on, n'est pas sans faiblesse...
— Ce n'est pas lui que je regarde, répondit Albine, avec un rayonnement de tout son visage qui la rajeunit soudain et en fit, pour une seconde, une très jeune femme... Figure-toi, ajouta-t-elle en se retournant vers le groupe de Trévoux et de Berthe, que depuis plus d'un quart d'heure j'exerce vainement cette influence du regard à distance que tant de médecins disent infaillible. J'ai voulu fortement faire retourner vers moi ce jeune homme mal habillé qui est assis en face de M.^^ Saulnois...
— L'homme à tête de caracul? fit M°^^ de Trévoux.
Et l'ayant observé à travers son face-à-main, elle murmura :
— Il a une silhouette intéressante.
— Il a une silhouette intéressante, répéta Albine. Le profil est énergique. La façon d'alterner l'immobilité et la gesticulation décèle un tempérament tourmenté. Mais ce n'est pas seulement pour cela que je voulais le suggestionner. Tu connais, Berthe,
S4 LES DON JUANES
cet agacement de se dire : J*ai déjà vu ailleurs cet homme, ou cette femme... et je ne puis me rappeler ce qu'ils sont ni où je les ai vus. Or, cette toison de caracul, ce buste carré d'épaules qui s'amincit vers la taille, cette alternance d'immobilité et d'exaltation, j'ai déjà vu tout cela. Mais où? Mais quand? Juste à ce moment, l'orchestre, de nouveau, s'arrêta. Le couple de danseurs professionnels saluait, sous ks applaudissements. Le jeune homme chevelu aux larges épaules et à la taille étroite se leva, se pencha pour apercevoir les danseurs. Avant de se rasseoir, il se retourna, et, malgré son dédain affecté pour le monde qui l'environnait, il eut la curiosité de jeter un coup d'œil aux tables alignées derrière lui.
— Ah ! murmura la comtesse. . . je sais ! . . .
— Quelqu'un que tu coimais? questionna M^® de Trévoux.
— A peine. Une rencontre d'hôpital, quand j'étais sur le front des Flandres.
— Quand tu étais Mrs. Sanders? dit Berthe en souriant.
— Quand j'étais Mrs. Sanders.
De nouveau, l'appel du jazz-band retentissait. Berthe repartit avec Trévoux. M^® de Trévoux fut enlevée par M. Dutrier, tandis que Camille Engelmann s'envolait au bras d'un ami de ce dernier, élégant jeune homme dont le frais visage contrastait avec des cheveux grisonnants qui lui donnaient l'apparence d'être poudré. Dutrier l'avait présenté : 4^ M. Laiirent Sixte, de la Banque des Vosges », Une
vive curiosité guettait le prince, que M*^® de Verzieux avait fini par entraîner dans la piscine et qui, guidé par elle comme xm éléphant par un cornac minuscule, piétinait à contre-temps en bousculant les couples amusés.
— Vous allez bien me donner ce shimmy? demanda Guilloux à M^® Saulnois.
Celle-ci consulta du regard son mari, qui répondit par un signe d'acquiescement. Roger Vaugrenier resta seul à la table avec Saulnois. Saulnois suivait des yeux le couple de sa femme et du diplomate.
— Gentil, Guilloux, n'est-ce pas ? fit-il, ramenant son regard vers Vaugrenier.
La clameur du jazz-band, soutenue par les notes basses d'un bugle sinistre, fut un instant si violente que Vaugrenier dut attendre pour répondre :
— Il y a beaucoup de choses que je n'aime pas en lui, répliqua-t-il, avec ce ton de contradiction désobligeante qui lui était ordinaire. Il est snob ; il est ambitieux et profiteur... mais il est intelligent et il a du cran. Et puis, les amitiés de guerre, je crois que c'est encore mieux cimenté que les amitiés de collège. Pendant plusieurs mois, lui et moi ne nous sommes pas quittés.
— Vous étiez médecin auxiliaire? m'a dit Guilloux.
— Oui. La guerre m'a pris à la fin de mon jèxternat.
— Mais comment viviez-vous avec Guilloux, qui était lieutenant d'artillerie?
S6 LES DON JD>^fTKS
— Notre poste de secours était juste à côté de sa cagna. Et nous faisions popote ensemble.
A ce moment, un maître d'hôtel, s'approchant de la table, interrompit leur conversation. Prononçant le nom avec hésitation et le déformant un peu, il , murmura :
— Monsieur Vandrenier?
— C'est moi.
— Il y a une dame qui prie monsieur Vandrenier de venir lui parler., , cette dame toute seule, à la table, là, derrière vous.
— La comtesse Anderny? questionna Saulnois.
— C'est cela. Elle prie monsieur Vandrenier de venir à sa table... Elle dit qu'elle connaît
- Monsieur.
La peau bistrée et bilieuse du médecin militaire prit un ton de brique, et ses yeux, dont frémirent les paupières, jetèrent vraiment du feu, comme quand on tisonne brusquement une cendre ardente.
— Vous direz à cette dame que je ne la connais pas et que...
Saulnois l'interrompit et lui posant la main sur le bras :
— C'est bon, dit-il au maître d'hôtel. Monsieur va y aller... Pardonnez-moi, ajouta-t-il, en se tournant vers Vaugrenier, tandis que le maître d'hôtel s'éloignait. Vous ferez, bien entendu, ce que vous voudrez ; mais M"^® Anderny est une femme de la société, connue personnellement de nous tous ; il n'y a pas la moindre raison pour que, l'ayant
déjà rencontrée, vous lui fassiez l'affront de ne pas répondre à son appeL
— Je ne l'ai jamais rencontrée.
— Raison de plus, fit Saulnois, l'œil égayé derrière son binocle d'or... La comtesse Anderny fait savoir par un maître d'hôtel au docteur Vaugrenier qu'elle veut lui parler, dit-il à sa femme et à Guilloux qui revenaient, la danse achevée. N'est-ce pas qu'il doit y aller?
— Mais naturellement! s'écria Guilloux. Allons, Roger, ne te rends pas et surtout ne nous rends pas ridicules. Dépêche-toi. Ça va être amusant.
— Guilloux a raison, allez, monsieur ! conclut Jeanne Saulnois, que Vaugrenier interrogeait des yeux.
Il se décida de mauvaise grâce. Les Saulnois ex Guilloux le regardèrent s'approcher avec une gaucherie impertinente de la table où la comtesse demeurait seule, saluer à peine, échanger quelques répliques debout, et enfin, sur un geste d'Albine, s'asseoir avec hésitation, de biais, à côté d'elle. C'était elle qui parlait ; elle racontait quelque chose et, peu à peu, Roger détendait sa résistance et sem-~ blait s'intéresser.
— Drôle de bonhomme, murmura Guilloux! Il n'€5st pas beau, il n'est pas élégant, il est à peine poli, et toutes les femmes « tiquent » sur lui. Il ramasserait les bonnes fortunes à la pelle s'il n'était pas insupportable et, avec cela, farci de scrupules.
— Eh bien! il me plait beaucoup, votre ami, fit Jeanne Saulnois. C'est évidemment uu homme ombra-
m LES DON JUANES
getix, tmpeu toqué, mais intelligent et plein de fea..- Nous adorons ces types-là.
— Voilà! fit Guilloux, affectant une comique résignation. Il « vous a eue », vous aussi, avec ses airs de justicier et ses grands mots. Ah! mais il m'embête.., je ne le sortirai plus qu'entre hommes, l'animal ï
Ils se remirent, tous trois, à guetter l'entretien- La comtesse n'était plus seule à parler ; Roger, moins crispé, plus à l'aise, faisait de longues répliques et, piir instants, s'animait. Berthe Lorande et les Trévoux, par discrétion, ne s'étaient pas assis à leur table et s'étaient joints à Camille Engelmann, que Dutrier et son ami Sixte encadraient. La salle, autour d'eux, commençait à se vider, car l'autorisation de la nuit était alors mesurée aux dancings avec parcimonie.
— Est-ce qu'elle va le garder jusqu'à la fermeture? grommela Guilloux, qui, délicat des bronches depuis qu'il avait été « gazé», ménageait sa santé et s'efforçait de rentrer toujours chez lui avant minuit. Que diable peuvent-ils se dire tous les deux?
— Oui, répéta Jeaxme pensive. Que peuvent-ils se dire et pourquoi votre cachottier d'ami prétendait-il ne pas la connaître?
Voici ce qu'ils se disaient :
La comtesse Anderay avait accueilli Roger en le regardant bien dans les yeux et en lui tendant sa main droite, qui était nue et ne portait point de bagues.
~ Vous ne voulez point me reconnaître, docteur?
LES DON JUANES m
Il la reconnut aussitôt et, comme il avait pris soa élan pour protester contre l'offensive d'une inconnue, il se sentit désemparé. Il murmura :
— Mrs. Sandersî
— Oui, Mrs. Sanders, votre infirmière major de rhôpital Jellicoe, celle qui a fait les premiers pansements de votre tendon sectionné... Les premiers seulement, car j'ai quitté Thôpital si vite, après.
— Mais on me disait tout à Theure...
— On vous disait que je m'appelle la comtesse Anderny? C'est mon nom, en effet. D'accord avec moa chef anglais, j'avais trouvé plus commode, à l'hôpital, d'être tout simplement Mrs. Sanders. Il n'y a là rien de romanesque, et beaucoup de femmes de la société britannique ont fait comme moi. Sanders a été simplement, c'est le cas de le dire, mon nom de guerre.
Elle s'interrompit, se mit à rire, et son rire fut jeune comme son regard.
— Ah I je retrouve votre air de fausse méchanceté de Jellicoe. Qu'est-ce que vous avez à froncer vos gros sourcils noirs? Je vous ai aperçu, je vous ai appelé pour vous dire bonjour et avoir de vos nouvelles, voilà tout. Si cela vous ennuie, je vous rends à vos amis...
Elle devint un peu plus grave, un peu plus distante, sur ces derniers mots. Vaugrenier perçut le ridicule de sa situation. Il protesta.
— ' Mais, madame, je suis au contraire extrêmement heureux...
— Alors, asseyez- votis là et contez-moi ce que vous êtes devenu... Je vous ai perdu de vue depuis mou
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départ de Jellicoe, trois jours après votre entrée.
— Oui, je me souviens, répliqua Roger dont les traits se détendaient, et qui, comme un enfant, passait d'un coup delà contrainte à la confiance... J'ai même demandé pourquoi notre infimière avait été remplacée.
— Ça, c'est gentil, d'autant plus que j'avais une charmante remplaçante. Miss Ada Briggs.
Roger hésita à dire ce qui lui venait aux lèvreSj^ se le dit pas et se contenta de faire une moue. Albine eut encore son rire clair.
— Miss Ada Briggs n'était pas jolie, mais elle était le dévoûment personnifié... Quant à moi, j'ai dû aller prendre quelques mois de repos chez mon amie M°^® de Trévoux, dans le Midi. J'étais à bout de forces.
— Vous n'êtes, en effet, plus la même qu'alors, fit aaïvement Vaugrenier.
Son visage exprimait une admiration qui n'échappa point à la comtesse. Elle répliqua :
— Passé la jeunesse, une femme ne se surmène pas impunément.
Roger pensait : « Passé la jeunesse?... Quel âge at-elle donc? Trente ans, peut-être trente-cinq... Elle est bien belle ! » Et quelque chose en lui s'irritait contre cette beauté dont tout le monde parlait, à laquelle il était résolu de ne pas céder, et qui déjà ne le laissait pas tout à fait libre.
— Mais vous, reprit Albine, comment avez-vous fini la guerre?
Etonné du plaisir qu'il avait à lui répondre et de
raisancc avec îaqueile il pariait, lui, d'ordinaire silencieux et distrait lorsqu'il ne discutait pas, Vaugrenier répliqua :
— J'ai été évacué de l'hôpital au bout de dix-sept jours. Je boitais encore et je croyais que je boiterais toute ma vie.
— Mais vous êtes absolument guéri, maintenant?
— Absolument. Mes deux jambes se valent. Donc» j'ai obtenu de passer mon mois de convalescence dans le pays de Cornwall, où habite mon tuteur... Je crois que je vous en avais parlé.
— En effet, je me rappelle... Vous avez de la famille en Angleterre?
— Plus de famille proprement dite depuis que j'ai perdu ma mère... Mais ce tuteur qui est moisi parrain et qui m'a élevé : le docteur Hobson.
— / remember, You speak english perfectly, exaotly as an Englishman, Et après?
— Après, j'ai repris mon service à la troisième armée, au commencement de 1918... J'ai fait les deux retraites après les offensives de Ludendorff , puis l'avance finale.
— Vous n'avez plus été blessé?
— Non... Ensuite de l'occupation à Mayence. Je viens de rentrer à Paris en congé d'un an, avec l'intention de quitter l'armée et de devenir un simple médecin civil.
— A Paris?
— A Paris probablement. Je ne sais pas.
Il baissa les yeux en disant : « Je ne sais pas », et les releva aussitôt, irrité contre lui-même.
42 LES DON JUANSS
Albine attachait sur Ini ses prtinelles d'tin brun tirant sur le roux, ses prunelles attentives : et ce regard, loin de le troubler, Fapaisait.
— Vous n'avez pas changé du tout, vous, fit-elîc. Vous étiez seulement un peu plus pâle. Mais je vous aurais reconnu entre mille, rien qu'à vos cheveux, à vos sourcils, et à cette taille mince avec ces épaules de champion... Vous connaissez les Saulnois? ajouta-t-elle après une brève pause, désorientant brusquement l'entretien.
— Depuis ce soir seulement. C'est Maurice de Guilloux qui m'a invité avec eux... Nous avons fait de la tranchée ensemble en 1915 et 1916.
Tandis que sa bouche parlait, ses yeux, comme s'ils Itii désobéissaient, prenaient possession du visage d' Albine, de ses cheveux, de ses oreilles, de ges traits, et aussi de ses épaules nues, des bras, des côtés nus du buste, juste assez couverts pour que le renflement des seins commençât d'être entrevu.
« Eh bien! pensa-t-il, elle est très belle, c'est entendu. Qu'est-ce que ça me fait? »
— Vous n'avez pas dansé?
— Je ne danse jamais, répliqua-t-il, mettant un peu de rudesse dans sa réplique.
Autour d'eux, c'était l'agitation du départ. Camille Engelmann, M,^^ de Trévoux et Berthe demandaient leurs manteaux. Un soliste de violon jouait devant l'orchestre. La piste était vide, les mitres d'hôtel cmnmençaient de ranger.
— Tu me reconduis, chère? vint demander Berthe Lorande à la comtesse.
— Avec joie. . . Je te présente le docteur Vaugrenier, que j'ai connu au front.
Les lueurs bleu vert des prunelles de Berthe effeurèrent le visage et la silhouette du médecin, puis se posèrent une seconde sur les yeux d' Albine : ce regard, qui dura le temps d'une étincelle électrique, contenait pour les deux amies une question et une réponse. Berthe rejoignit alors M^® de Trévoux. Albine, se levant, dit à Vaugrenier :
— Puisque vous voilà installé à Paris, venez me voir, 40, rue Raynouard.
— Je ne suis guère mondain, objecta Roger redevenu maussade, et content, au fond, d'avoir récupéré sa maussaderic.
— Il ne s'agit pas de mondanité. Venez de bonne heure... vers quatre heures... Pas demain, je m'absente. Après-demain lundi, voulez- vous? Vous ne trouverez que moi. Adieu !
Elle lui tendit la main, qu'il serra assez gauchement, et s'irritant de cette gaucherie dont il se rendait compte. Et, soudain, il se vit seul, debout sur place, comme figé. Avec le lieutenant bleu, avec les deux financiers, les manteaux de loutre, de taupe et d'hermine s'éloignaient.
— Eh bien! la belle Anderny t'a changé en statu® de sel.
Guilloux lui frappait sur l'épaule. Il ajouta :
— Si tu veux passer la nuit ici, à ton aise ! Nous, nous rentrons.
Les lustres multiples déjà s'éteignaient. Des scr^
44 LES DON JQANES
vcurs impudents bousculaient les attardés en rassemblant les chaises et en poussant les tables. L'at* mosphère écœurait, gorgée de vin, de sueur humaine, de mangeaille, et tout obscurci de poussière fumeuse. Le grand sous-sol parut immense.
— Allons! dit Roger.
Ils rejoignirent Saulnois et sa femme qui, déjà descendus, les attendaient : tous sans plus rien se dire, — car cette salle désertique invitait au silence, — se dirigèrent vers la sortie. Lorsqu'ils passèrent devant Torchestre, ils virent les diables fous qui, tout à rheure, menaient la danse, occupés, les noirs et les blancs, à ranger leur matériel avec des précautions de bureaucrates. Le violoniste installait son violon dans la gaine, presque tendrement, comme une nourrice couche son poupon. Le cor anglais vidait Thaleine condensée dans la spire nickelée. Le pianiste essaya discrètement, à plusieurs reprises, une note désaccordée, puis laissa retomber le couvercle qui, dans la sonorité de la salle, émit ud long retentissement grave.
Comme la foule dispersée ne faisait plus tampon entre la rue et le vestibule, les Saulnois, Roger et Guilloux, abordant l'escalier tournant, reçurent en bouffée un souffle d*hiver.
Chez Albîne Anderny, dans la salle à manger oblongue, pareille à une rouge boite de laque
chinoise avec des personnages et des décors d'un or bruni, les radiateurs invisibles entretenaient une chaleur égale. Un léger feu de bois, dont les flammes soubresautâient mollement, égayait ce lundi de décembre, sans pluie ni neige et pourtant si brumeux que sa morne clarté combattait à peine, sur les murs, les meubles et les visages, le reflet des bûches.
Les invités d'Albine : Berthe Lorande, Guilloux et Jean de Trévoux, achevaient avec elle un luach à la mode anglaise : des œufs mollets au jus, de fines cotes d'agneau flanquées de pommes au beurre, un entremets. Tout cela vivement servi par un seul maître d'hôtel; une natte vert d'eau couvrait la table, les assiettes posées sur des napperons à jour ; un vin blanc excellent et de Feau très fraîche dans de beaux cristaux... L'hôtel entier, de dimensions moyennes, situé dans la partie de la rue Raynouard qui avoisine Auteuil, avait cette allure de simplicité opulente. Nul excès de luxe, rien de provocant; des meubles et des bibelots de choix, quelques tableaux de maître, un style rigoureux dans la tenue de la maison et dans le service.
Tout en pelant des pommes, des bananes, des poires et des mandarines, les convives s'entretenaient de Camille Engelmann. Guilloux, son fin museau de renard rosi par la chaleur du repas, daubait à son ordinaire :
— Le premier bonhomme avec qui elle a tangué, Dutrier, ce gars costaud d'une quarantaine d'années, qui a un certain chic sportif^ elle Ta recruté chez
W tSES DON JUANES
elle, dans les réserves masculmes de sa propre banque. AYancemeat rapide, nahireîlement ; passé en sept mois de douze mille à trente-hiiitr J'ai eu affaire à îni pînsieiirs fois : j'ai quelque argent dans la baaqite. Intelligent, le mâtin. L'autre, le danseur pltisjenne, plus fin, c'est un certain Laurent Sixte de la Banque des Vosges, ami de Dutrier. Bizarre, tout de même, que Dutrier, si matois, ait commis l'imprudence de présenter un rival possible.
— A?ez-vous fini de déchiqueter mon amie Camille? interrompit vivement Berthe Lorande, posant sur une assiette de la Compagnie des Indes Sa fourchette d'or?
— Mais je ne dis rien que tout le monde ne sache. . . Et vous-même, madame, qui êtes Soi^ amie. . .
— Justement, parce que je suis sou amie, je proteste contre le droit qu'on s'arroge d'inventorier et de critiquer sa -^ie privée. Elle a dansé avec un de ses chefs de service, puis avec l'ami de celui-ci ; quoi d'étonnant? Ce ne sont pas des gens de la société, mais ils avaient Fair parfaitement corrects, et elle a dansé avec eux très corfectemeut* De ce qui s'est passé entre eux airant et après la soif ée du Celiic's nous ne suivons rien, et cela ne nous regarde pas.
— Bravo, madame, fit Jean de Trévoux, qui contemplait la romancière avec uxiq ferveur adoratrice.
Il était aujourd'hui vêtu en civil, et ses vêtemeiîts s'assouplissaient auteur de ses gestes avec la grâce
qu'ils ont sur les femmes, et qu'ils n'ont déjà piuâ sur l'homme de trente ans le plus élégant.
Albine semblait absente de l'entretien. Guiîloux, agacé, protesta :
— Aimez Camille Engelmann, vantez-la, défendezla : vous ne changerez pas l'opinion du monde sur elle. Oh! des qualités magnifiques! Un homme par l'intelligence, l'énergie. Je l'ai vue à Tœuvre, jeune fille de vingt- trois ans, quand elle venait de passer sa licence es sciences et qu'elle commençait à aider, puis à suppléer le père Engelmann, après sa première attaque. Elle peut dire que le Crédit est sou œuvre, et c'est une oeuvre.
— Et sa conduite pendant la guerre? insista Berthe Lorande.
— La conduite d'un brave, d'un homme brave- Là aussi elle fut un homme. Beaucoup d'hommes n'auraient pas eu le cran qu'elle a montré, à Souilly, quand elle a évacué ses blessés sous les avions et qu'elle a reçu deux horribles blessures, l'une au ventre et l'autre à la tête.
— Alors?
— Alors tout ça n'empêche pas qu'ayant un génie d'homme, une volonté d'homme, une conscience d'homme et un courage d'homme, elle a aussi un tempérament d'homme. Messaline, non. Mais Elisabeth ou Catherine ÎI. Elle m'inspire le même mélange d'estime, d'admiration et de crainte naïve que ces historiques consommatrices de mâles. Quand je la rencontre, je la salue et je me dérobe le plus vite que je peux.
— Rassurez-vous, fit Berthe. Vous n'êtes pas «on type.
— Je le sais et je m'en réjouis : mais cela m'humilie tout de même. Et voilà pourquoi je l'évite.
Albine demeurait toujours à l'écart de l'entretien. Ayant essuyé le bout de ses doigts qui avaient effleuré Teau odorante d'un bol, elle se leva. Les trois convives, avec elle, passèrent dans un petit salon-bibliothèque, sa pièce de prédilection. La conversation se désarticula pendant que le café était servi et que les cigarettes ambrées s'allumaient. Guilloux, fureteur, amateur d'éditions rares et de reliures anciennes, inspectait à travers les grillages dorés une charmante collection d'in-seize du xvm« siècle, tous de même taille, mais diversement vêtus de veau, de parchemin, de maroquin.
— Vous n'aviez pas ce petit Crébillon rouge, il me semble? demanda-t-il à la comtesse.
~ Non. C'est Genaz qui me l'a déniché. Il est prodigieux. Pas un marchand professionnel ne lui va à la cheville. Il a suffi que je lui dise : 4i Je cherche le petit Crébillon in-seize de 1773, » Quatre jours plus tard, je le recevais.
~ Cher?
— Naturellement!
-— Il « sait y faire », le monsieur. Il vient de dénicher pour son propre compte un bibelot moins agréable à voir et à manier que votre Crébillon, mais qu'il tâchera de garder pour lui. L'avez-vous observé samedi au Celtic's pendant que Links et Tauagrette faisaient des ronds de jamb?; au milieu
de Tinattention générale? L'affichait-il asses^ cyniquement, sa grande-duchesse?
Berthc et Trévoux s'étaient rapprochés. Tous quatre s'assirent. Des cendres pourpres dormaient dans la cheminée; dehors, le jour était si bas qu'on eût dit du crépuscule. Cette pénombre resserrait l'intimité du coin intime. Jean de Trévoux, assis tout contre Berthe dans un étroit canapé, demanda:
— Qui est-ce donc, cette grande-duchesse Hilda?
— Une Schwerin, qui a épousé le duc Otto de Finsburg, n'est-ce pas, Guilloux? dit la comtesse.
— Oui, répliqua Guilloux. Elle l'a épousé à dixneuf ans : il en avait vingt-huit.
Et, content de parler, content de montrer sa parfaite connaissance des hautes familles d'Europe, il continua :
— C'était alors, je l'ai connue, une longue fille osseuse avec ce même nez chevalin et ces mêmes gros cheveux dorés... enfin, ce que les gens du peuple appellent une grande bringue. Mais de fines attaches, un assez noble port du buste et de la tête, et puis, le sortilège d'avoir moins de vingt ans... Je vous assure qu'elle n'était pas offusquante. On assure que Otto en fut très épris.
— Oh ! protesta Trévoux.
— Oui, jeune néophyte, très épris. Vous n'y entendez rien encore. (Trévoux sourit ; la main de Berthe Lorande s'appuyait sur la sienne.) Otto en fut très épris, et bien que depuis lors elle n'ait point embelli, elle devait susciter par la suite beaucoup d'autres engoûments sincères. On m'a assuré d'ailleurs qu'elle
5i LES DON JUANES
est mieux à son avantage dans la tenue idoine à ses exercices préférés. Une sorte de long aidolescent ais husie à peine gonflé, au ventre pîat, aux muscles bien placés et bien dessinés. Elle est de ces femmes dont Franklin a dit qu'elles sont désirables à condition qu'on leur mette un panier sur la tête,
— Franklin a dit des horreurs pareilles? fit Berthe étonnée.
— Oui, à peu de chose près. Je reprends l'histoire de la grande-duchesse, pour l'édification de Trévoux. Donc, après son mariage, amour réciproque. Pour elle, le mariage avait été la révélation même de la vie. Elle adora son Otto avec une telle fougue que, vers la fin de la première année, Otto profita de la première grossesse de sa femme pour s'installer dans la partie du château la plus distante de la chambre conjugale. La maternité n'ayant d'ailleurs nullement calmé Hilda, et le duc Otto lui ayant fait comprendre qu'il verrait surtout en elle la mère de ses enfants, il arriva ce que chacun pouvait prévoir...
— Le divorce? fit Trévoux.
— Mais non, guerrier naïf! Elle chercha un autre objet à ses transports, et le trouva à la cour ducale même dans la personne du lieutenant chef des écuries, célibataire d'une trentaine d'années. Elle lui fut impérieusement fidèle, et le trop heureux officier n'eut d'autres ressources, pour échapper à son tour à l'excès du bonheur, qiiQ de se marier à Berlm. C'est de cette époque que date la conviction de la grande- duchesse que les hommes ne valent rien, et qu'ils ne comprennent rien au cœur des femmes.
LES DON TGAKES ^t
— Elle appelle ça le cœur ! murmura Berthe,
— Elle est sincère, répliqua Guilloux. C'est blets le côté le plus curieux de son caractère : elle se ju^^e sentimentale, et, au fond, elle Test. De même qu'elle a adoré Otto, elle adore tous ses... maris successifs. Dans chacun d'eux elle poursuit la recherche de scn idéal. Elle le cherche avec sa sensibilité d'Allemande, avec des paroles de lune et de rêve, avec des échanges de billets versifiés, des rendez- vous dans les ruines, des étoiles qu'on regarde à la même heure lorsqu'on est séparé. L'émoi de ses sens concorde exactement avec son émoi poétique. Pour elle, la subtile distinction, si chère aux femmes, entre l'amour idéal et l'amour physique, ne signifie rien« Après tout, c'est peut-être elle qui a raison.
Les doigts de Berthe Lorande et ceux de Trévoux, comme par une gêne instinctive, se désenlacèrent dans l'ombre. Berthe, d'une voix un peu altérée, questionna le diplomate qui jouissait de son effet.
— Et le duc Otto, comment s'arrangeait -il de tout cela?
— Il s'était confortablement établi dans une liaison avec une dame de la société finsbourgeoise, d'appétits plus raisonnables que la duchesse. Grâce à cetiQ mutuelle tolérance, le ménage alla son tran-tran, tellement qu'en dix ans quatre petites duchesses sont nées au palais de Finsburg. Une seule a l'impertinence de ne pas ressembler au duc, mais l'adresse de ressembler à la duchesse. Riches, désoeuvrés, les deux époux voyagent beaucoitp, souvent ensemble, parfois chacun de son côté. Quand c'est à Paris qu'ils
52 UES DON JUANES
arrivent en ménage, le duc mène la vie traditionnelle d*un grand-duc, tandis que sa compagne se consacre particulièrement aux artistes. Les musiciens d'abord : elle-même est musikalish et joue de la harpe en virtuose. A défaut des musiciens, les peintres. Faute de mieux, les littérateurs. La littérature Tennuie, elle lit peu et se fait renseigner sur les écrivains et les livres français par sa dame d'honneur luxembourgeoise, M^® Lelièvre, qu'on assure être sa demisœur naturelle. (Au fait, M"^® Lelièvre n'était pas au Celtic's l'autre soir.) Mais elle brouille tout, et, avec l'impertinence des grands, elle complimente celui-ci pour la pièce d'un autre et débine à l'auteur son propre bouquin.
La comtesse, qui, pendant cette conférence de Guilloux comme tout à l'heure pendant le déjeuner» semblait absente, fit un effort pour rentrer dans la conversation.
— Je ne m'explique pas comment cette femme, qui est Allemande, s'exhibe en ce moment à Paris?
— Elle n'est pas la seule, à ce qu'on assure, dit Trévoux.
— Madame, reprit Guilloux, le traité de Versailles a fait des habitants du Finsburg de paisibles Danois, donc nos amis. Au surplus, soyons justes : Hilda a toujours eu pour la France une galante prédilection, et on doit savoir gré au duc son mari d'avoir nettement refusé de porter les armes contre notre pays. Il a failli lui en cuire, et, à un certain moment, il a dû se réfugier en Suisse.
Sans trop s'expliquer pourquoi, Trévoux ressentait une gêne étrange à cette démonstration précise d'un cas féminin, précise comme une fiche médicale. Fils de famille, élevé par une mère mondaine mais irréprochable, il s'était engagé à seize ans, passant du collège à la guerre, puis de la guerre à Toccupation, officier fervent comme il avait été studieux élève. Encore pieux et pratiquant, l'amour n'était pas seulement, pour lui, une crise sensuelle, mais une crise de conscience. Il ne savait rien de la vie, mais, intelligent et artiste, il savait qu'il n'en savait rien. Et il savait qu'il importe de savoir. Les propos de Guilloux suscitaient en lui une curiosité méprisante.
— Et quels sont, demanda-t-il, les Parisiens que cette personne a distingués?
— Ils ine s'appellent pas légion, bien qu'elle ait souvent comblé des militaires, mais ils pourraient s'appeler Comédie-Française, Ecole des Beaux-Arts, Conservatoire, Institut. L'âge du sujet n'est pas un obstacle; pourtant elle préfère les trente ans d'un Genaz. A Paris, elle a eu pour sujets un maître du bistouri comme Decanet, ce roué de Mercueil, qui l'a courtisée juste le temps de documenter un de ces bouquins à clef oh il excelle, et tout récemment ce jeune compositeur que vous avez connu, madame (ii s'adressait à la comtesse), Frédéric Dugor, dont elle a bouleversé le charmant ménage, et qui, après avoir pensé se tuer, a dû faire deux ans de maison de santé pour retrouver l'équilibre...
— Elle est donc méchante? dit Trévoux.
Ce fut Albine qui répondit :
54 LES DON IVAims
— Oh\ Biiiîement î
— La comtesse a raison. Hilda n'a pas pour deux sous de méchanceté, comme on dit. Mais il faut imaginer le bouleversement qu'apporte dans un intérieur d'artiste l'amour d'une Kildal Ignorante des réalités pratiques, comme la plupart des personnes royales, elle ne s'inquiète jamais desressources de ses partenaires. Elle trouve tout naturel qu'un Frédéric Dugor lui offre une perle de trente mille francs qu'elle a admirée avec lui rue de la Paix, ou loue pour elle un palais à Venise. C'est la ruine qui a détraqué le pauvre garçon. Elle Ta su après ; elle en a eu un vif chagrin... Et depuis cette triste aventure, on m'a assuré que M^® Lelièvre est chargée, au cours des préliminaires, de s'informer aussi exactement qne possible des ressources de l'élu. C'est comique et touchant
— Si elle Ta renseignée sur les ressources de Ramon Genaz, dit en riant Berthe Lorande, elle est bien fûtée.
— Rien n'est plus sot, plus borné que M^^ Lelièvre, répliqua Guilloux, D'ailleurs, qui donc à Paris, en ce moment, met en doute la fortune de ce brillant exotique, dont personne ne connaît même le vrai pays d'origine? Il a un petit hôtel à Passy, oti il reçoit t lomptueusement, une auto de cent mille francs, beaucoup de cheveux noirs rejetés en arrière, un masque et un teint d'hidalgo, et il danse... Ah! çà, pas moyen de lui contester ce mérite... Il danse comme jamais on n'a dansé depuis Vestrii5.
— Enfin, dit la comtesse, c'est nn professeur d@ d^nse, et rien de plus,
— - Il s'en défend. De fait, il n'a pas d'heure de cours, il ne va pas en ville sur commande, on ne saurait dire ce que coûte une de ses leçons. Quand on le supplie, quand on le conjure de daigner communiquer à autrui un peu de sa maîtrise, si le suppliant ou la suppliante en valent la peine, il consent parfois. Mais il n'est pas question d'argent.
— Seulement, dit Berthe, il propose ensuite um affaire admirable... un bibelot de cinquante louis qu'il fait payer dix mille francs, et on en pa.sse par oix il veut.
— Je vois que vous êtes renseignée, dit Trévoux.
— La chose est arrivée à ma petite amie Courtes* sin... Voilà mon renseignement. Mais ne trouvezvous pas que nous avons suffisamment parlé dû C€ jeune couple?
— Non, madame, fit Guilloiix, avec ce rebondi sèment offensif qui lui était naturel, dès qu'une critique amicale légère piquait son amour-propre de causeur. Nous n'avons pas tiré la morale de cette fable ou plutôt de ce conte galant : « la Grande- Duchesse et le Danseur ».
Berthe et Albine, qui connaissaient Guilloux pat le menu, échangèrent un de ces coups d'œil qui leur servaient de télégraphie secrète. Trévoux questionna :
— Il y a une morale ?
— Voilà la morale, fit le diplomate. Hilda est ce que Mcsrcueil appelle une « don Juane », et il sait fort bien que c'est un mot poussé comnie un cham-
pignon, étymologiquement indéfendable, mais épatant tout de même, parce qu'il dit tout ce qu'il veut dire, et qu'il cingle comme un coup de fouet. Hiida est une don Juane : elle a passé outre la morale des sexes, elle s'est satisfaite dans le plaisir aussi ingénument, aussi cyniquement, si vous voulez, qu'on se satisfait à table, à beaucoup de tables. Elle a appelé ça aimer. Parfait! Mais voici que, ayant passé de peu la quarantaine, elle s'aperçoit aujourd'hui qu'aimer c'est autre chose.
Il se leva comme pour parler de plus haut et, la main droite sur le bord de la cheminée, continua :
— Ramon Genaz n'est plus pour elle un divertissement purement physique comme furent le grandduc, le capitaine aux écuries, tant d'autres. . . Ni même un divertissement de corps et d'esprit comme Mercueil, Dugor, Decanet, snobisme intellectuel et joie des sens mêlés. Son danseur aux cheveux bleus et aux paupières de bistre, elle l'aime... Oh! j'ai des intelligences dans la place, pas chez elle... chez lui : voilà pourquoi je suis tellement sûr... Le malin danseur l'appelle « ma souveraine » et joue l'extase devant cette face de jument à crinière d'or ; il la comble d'attentions et de présents, mais, — ceci est le bouffon en attendant le tragique, — il se défend d'elle comme une jeune fille timide, au nom du respect et au nom de l'amour. Minos, déférent et pudique : concevez l'effet sur cette Pasiphaé ! Bref, eût l'aime; elle connaît enfin le besoin impérieux de la présence, l'obsession, la jalousie, l'inquiétude. WH ^t bouleversée : elle souffre, et la souffrance
fait luire devant son rêve un bonheur inouï. Pour celui-ci, elle se revoudrait vierge. Elle entrevoi: la béatitude de consacrer sa vie à un être unique. 4e tout lui sacrifier...
— On a déjà vu cela chez des princesses, fit Trévoux.
— On le reverra... Bref, l'amour absolu se révèle à Hilda de Finsburg pour la première fois, au lendemain de la quarantaine. Et avec lui surgit, barrant la route, cette bonne vieille loi morale, qu'elle^ croyait avoir supprimée depuis vingt ans... La Im morale, c'est la vieille idole de pierre, c'est la statut du commandeur pour la « don Juane ». Elle s'écroule toujours sur elle et l'écrase. Lisez l'histoire... Mai« je deviens ennuyeux, je le sens. Pardonnez-moi. A m'écouter discourir, j'ai oublié l'heure. Voilà déjà vingt minutes que le directeur politique m'attend sm quai d'Orsay.
C'était sa manie d'ironiser sur lui-même, parade préventive contre l'ironie des autres. A vrai dire, depuis qu'abandonnant l'anecdote il s'était lancé dans des développements à prétention philosophique, il sentait son auditoire quelque peu rebroussé... Au milieu d'un silence assez froid, il baisa les mains de la comtesse et de M"^® Lorande.
— Je vous emmène comme c'était convenu, Tré« voux, dit-il. Vous m'avez dit que vous aviez affaire aux Colonies?
— Oui, répliqua l'officier après avoir cueilli tm consentement dans les yeux de Berthe. Puisque vous êtes pressé, laissez*moi quai d'Orsay.
m LKS DON TOANKS
ils quittèrent ensemble le salon, suivis par le regard des deux femmes.
— Vraiment, fit la comtesse, après un court silence, il est délicieux.
™ Guilloux?
— Ce bavard? ce faux ironiste? Non pas ! Il y en SI un ou deux comme ça par ambassade, dans toutes les capitales d'Europe. Je parle de Trévoux.
— N'est-ce pas qu'il est charmant ? répliqua Berthe.
D'un mouvement d'envol, vraiment le mouvement de la mésange qui saute d'une branche à une autre, elle vint s'asseoir sur un pouf à côté de la bergère où était Albine. Elle prit ses longues mains dans les siennes, et, les rapprochant sur les genoux de là comtesse, posa son menton dessus, les yeux levés, offrant sa figure rayonnante d'un souriant génie.
— Tandis que ce beau parleur nous imposait ses improvisations méditées, dit-elle, j'ai souffert parce que j'ai compris que Jean souffrait. C'est un tel cœur de cristal! Si droit! si confiant!... Il sentait obscurément qu'on voulait nous éclabousser un peu, toi et moi, et il a pour moi tant de respect.
— Mais, petite Bei-the, dit Albine en souriant, tu mérites tous les respects.
— Il me semble bien, fit-elle avec une naïveté exquise. J'ai été mariée six mois à un mari qui... passons ! Depuis la séparation j'ai observé la chasteté d'une moniale. Et ma réputation est équivoque ! Qu'est-ce qu'il leur faut, mon Dieu?
VES DON JUANES 59
— ii fatit moins de beauté, moins de génie, moins de succès. . . Dieu î que tu es belle aujourd'hui ! ajouta la comtesse, en éloignant un peu d'elle, de ses deux mains sur les épaules, le buste fragile de Berthe, et en contemplant ses traits comme on regarde à loisir une belle miniature, un émail de prix. Il y a en toi un éclat pathétique qui n'y était point avant, il y a un mois, quand cet enfant n'était pas encore revenu du Rhin et que tu gardais de lui le souvenir d'un adolescent.
Un grand soupir gonfla le sein de Berthe Lorandc, €t ses paupières s'abaissèrent avec une pudeur vraie.
— Ah! reprit la comtesse, fai calomnié tout à l'heure l'esprit de ce Guilloux. Quelle affreuse perspicacité ! Ce n'est pas au hasard qu'il a commenté l'apparition tardive de l'amour absolu dans la vie d'une femme depuis longtemps affranchie. Il voulait nous épouvanter l'une et l'autre.
Berthe rouvrit tout grands ses yeui:, où une sisrprise sincère apparat,
— Qu'il ait parlé pour moi, c'est certain. Il voit bien que Jean et moi... Mais pour toi?
— Pour moi aussi. As-tu remarqué, pendant le déjeuner et tout à l'heure, ici, qu'en causant avec nous du Ceîtw's et de la soirée de samedi, il a nommé tout le monde, daubé sur tout le monde, et qu'un seul nom n'a pas été prononcé par lui, justement celui de quelqu'un qui était assis à la même table que lui, qui était son invité, qui est son copain de guerre, à lui?
— Monsieur,^, comment donc? Vaîgrçiîier?..,
— Roger Vaugrenier. Guillotii: attendait que je lui en parle la première, que je lui demande des renseignements, que je marque ma curiosité. Mais j'ai tenu bon, comme lui.
— Il ne suppose pas que tu sois l'amie de ce passant?
— Non, mais sans doute le passant lui a parlé de moi. Ta interrogé. U a su que je dois le recevoir aujourd'hui.
— Ah! tu dois?...
— Oui. A quatre heures.
Berthe Lorande se remit sur ses pieds avec une prestesse gracieuse d'acrobate; elle consulta l'hexagone de diamants qu'un ruban en mailles de platine fixait à son poignet menu, puis la pendule Louis XVI sur la cheminée, cadran d'albâtre entre âexix amours dorés.
— Il va être quatre heures, fit-elle. Je te lais-^c. Albine se leva à son tour. Elle était à ce point
la. plus grande que, debout auprès de son amie, elle sentit monter à ses narines l'odeur corsée des cheveux roux.
— Viens à l'Opéra, ce soir, lui dit-elle. Je ne voti drais pas être seule.
— Entendu.
Elles marchèrent de front, silencieuses, traversant un grand salon assez obscur. Elles s'arrêtèrent à la double porte de celui-ci, qui donnait sur l'escalier de l'hôtel.
— Oui, murmura Berthe Lorande comme si elle se parladt à elle-même. .. Voir uaitre la passion dans un
cœtir humain.. « ie pénétrer ainsi peu à peu jusqu'à ses derniers replis, car tous les masques tombent quand on aime... C'est le beau voyage d'aventure. Et tu vas le faire une fois de plus ! La vie ne vaut d'être vécue que pour de tels voyages. Heureuses celles qui abordent... Moi... jamais...
— Jamais?
— Tu le sais bien ! j'aime l'amour éperdument, et j'ai dépéri de ne trouver à l'amour aucun support humain. Us disent que je suis coquette et barbare : nui n'est plus sincère que moi ; je ne demande qu'à m'accarder. Mais on dirait que je suis exilée d'une planète où résident mes vrais pareils, les hommes de la fenmie que je suis... Une appau^nce me trompe an instant ; puis l'évidence s'impose. Je vois des hommes pour les autres femmes, non pour moi. Saulnois, par exemple.
— • C'est fini? <r
— C'est fini de mon côté, bien sûr ! Lui s'efforce encore.
Elles ne dirent plus rien, debout l'une devant l'autre, un long moment. Berthe rompit le silence.
— Te rappelles-tu, fit-elle presque à voix basse (et ses yeux pers demeuraient immobiles, comme si elle suivait au fond de sa mémoire le dessin d'un souvenir), te rappelles-tu le couvent de Maorta?
- En Corse, quand nous revenions de notre croi-> sière en Méditerranée?
— La chapelle?
— Oui... Les deux nonnes qui priaient devant le Saint-Sacrement exposé... L'une cachait s^
€i LES ÏX>N JUANES
figure dans ses mains. L'antre avait un bean visage jeune, qoi reflétait FilliiminationL bla&cke de i'kostie.
— Tn m'as dit en sortant : « J'ai senti le f rôletaenî d'aile de l'ange! Un jour, je reviendrai ici- »
Albine sourit.
— On dit ces choses-là en sortant d'une chapelle recueillie, dans un paysage émouvant. Pour le moment, j'avoue que je ne songe guère à la retraite. Mais toi? qu'est-ce qui ramène ta pensée à Maorta? Ta vieille bonne Clarisse est-elle en train de te convertir?
— Non. La piété de Clarisse est discrète. Elle se contente de prier pour moi. Mais Trévoux a été élevé pieusement. Il a encore un directeur de conscience.
— Tu seras la plus forte, si tu l'aimes vraiment. Seulement, l'aimes-tu?
— Je tremble de découvrir qu'il n'est pas non plus de ma planète, répliqua-t-elle, retrouvant son rire puéril... Pourtant, cette fois, il y a en moi quelque chose de nouveau.
— Quoi?
— L'effacement soudain de ce qui n'est pas lui» Albine insista, grave et attentive :
— Et encore?
— Le désir de ne pas le quitter, de n'être à aucun moment libre de lui.
— Et encore?
Elle murmura très bas :
— La douleur de n'être point d«î son âge, de ne pas pouvoir doiiner toute sa vie. Les années vécues avant
IMS DON JUANES 63^
semblent des ammées perdues. Potirquoi me demandes-tm cela?
.Albine ne répondit pas. Elle se pencha sur Berthe, la prit dans ses bras, Tembrassa deiix fois.
— A ce soir, fit-elle.
— A ce soir.
ÏII
— Ou'étes-vous devenu depuis samedi? Avez- vous continué à fréquenter les dancings?
— Ok ! Dieu... non! Je m'y étais laissé traîner par Gtiilloux.
Albine avait repris sa place dans la bergère auprès du feu. Vaugrenier était assis en face d'elle : un pouf bas les séparait, celui-là même sur lequel Bertîie Lorande s'était posée tout à l'heure, comme aux genoux d'Albine. Vaugrenier portait un complet de cheviote bleue évidemment coupé par un tailleur militaire, des gants brun foncé, de forts brodequins très bien cirés, une cravate de grand magasin. Mais la noblesse de son visage, la force tranquille de sa structure, le paraient cependant d'une élégance étrange que toute femme raffinée eût reconnue. C'étaient ses vêtements qui avaient tort, pas lui. Ulysse, sortant des roseaux en son accoutrement de feuillages, n'apparaît point risible à Nausicaa.
Entre les bras dorés des deux amours, la pendule d'albâtre marquait quatre heures dix.
Ayant dit :« Je m'étais laissé traîner parGuilloux », Vaugrenier s'était tu subitement. La comtesse, qui
êi l^S DON TOANES
ne le quittait pas des yeux, devina qu'il avait ravalé des mots de critique violente qui lui brûlaient les lèvres. Elle dévia la causerie.
— D'ailleurs, vous dcYez être un homme très occupé. Avez-vous déjà une clientèle à Paris?
— Non. Quelques amis d*autrefois, quelques étrangers amenés par Guilloux, qui vraiment est obligeant et adroit. D'autre part, j'examine des propositions de médecin de quartier, qu'une agence m'a transmises. Il y en a une qui me tente assez, parce que le médecin me laisserait son appartement. •• Rue Montparnasse, dans le XIV® arrondissement.
Tout en parlant il pensait : « Pourquoi est-ce que je lui dis cela? C'est idiot. Et d'ailleurs, pourquoi suis-jevenu?»
Presque rien n'échappait à Albine, de ces fluctuations de pensée. Elle jugea qu'il fedlait le laisser quelque temps encore à son embarras et se contenta de répondre par un signe de tête qui marquait l'intérêt. En se gourmandant intérieurement de ne pas oser se taire, Vaugrenier reprit :
— Alors. .. n'ayant guère de clients, et me souciant peu des plaisirs de Paris, je consacre à travailler pour moi le loisir que me laissent toutes^ ces démarches ennuyeuses.
— Des études de laboratoire?
— Pas en ce moment. Un livre.
— Oh! fit la comtesse en marquant un intérêt sincère, sur quoi?
Il allait le dire, quand une pudeiu- soudaine iige^
LES DON JUANKS m
les mots sur ses lèvres. Non... pas possible dans ce îx^udoir € dix-huitième », tête à tête avec cette élégante créature, d'énoncer m^e le titre du manuscrit sur lequel il peinait chaque jour avec une sorte d'ardeur rageuse.
— Une question purement médicale, et qui n'intéresse que les spécialistes.
Malgré son grand esprit, Albine était femme et curieuse. Que pouvait bien être l'inavouable titre de ce mystérieux bouquin? Elle faillit insister, mais elle ne commit pas cette maladresse et affecta l'indifférence.
— JTai, reprit-elle, beaucoup parlé de vous hier au soir avec quelqu'un qui vous connaît et qui vous estime. Chez les Artaud de Léon. Pas ceux du faubourg Saint-Honoré . .. ceux de la rue Saint-Dominique.
— Je ne connais d'Artaud de Léon dans aucun faubourg et dans aucune rue, coupa sèchement le médecin.
Et intérieurement il pensait : « Qu'est-ce qui me prend d'être désagréable? Elle est charmante et pleine de bonne grâce. » Albine n'accusa pas le coup et poursuivit :
— C'est le général Helgot Desmarais, votre chef, notre chef des Flandres.».
Le visage de Roger s'anima-
— Un vrai chef, dit-il. De la tête et du cœur. S'il y en avait eu beaucoup comme cela!...
Il ne dit pas ce qui se serait passé,
— J'ai appris par lui sur vous, reprit Albine, beau-
coup de choses que j'ignorais.,. L'aifàire du Moulin- Corbin, l'inceuxiie dm poste de secotirs a® 203, le sauvetage du brigadier à la sape du Caméiéoa. . , Le général, qui s'y connaît, a prononcé îe mot d'héroïsme.
— jyLadame, iatcarrosaplt brusquement Vaugreaier (et toute sa tioiidité parut soudain tomber de lui comme um. manteau que le veat arrache, et H reconquit Taisance, Tautorité, je ne sais quelle grâce yiolente), je vous en prie, laissons ce sujet. Je n'ai jamais été héroïque; jamais j« n'ai voulu l'être. J'ai feit la guerre comme le plus stupide de nos paysans Fa faite, parce que j'ai été mobilisé. On m'a dit : allez là î j'y suis allé; faites ceci! je l'ai fait. Si j'avais refusé, j'aurais été fusillé. Quelques-uns l'ont été pour de tels refus, que je regarde comme bien autrement héroïques. Maintenant, que j'aie subi, à certaines heures, Tentrainement collectif de la guerre, que j'aie senti dans l'action s'annihiler €sn moi la raison lucide et s'anesthésier l'instinct de la conservatiou, c'est possible ! La bataille vous grise comme l'alcool ; est-on brave parce qu'on est ivre? Ce geiire d'héroïsme est commun à l'homme et à la plupart des animaux :j'ai eu une jument héroïque, à Vauquois. Il n'en demeure pas moins qu'à toutes Bits heures de sang-froid, avant, pendant et après la guerre, je n'ai pas varié dans la haine, dans l'horréùr que la j^uerre m'inspire. Je là trouve détestable et infâme. Jûe seule casapagne, je la ferai volontiers : celle dout l'objectif serait de tuer les misérables ^i rende^itla gue^re possible, qui la préparent, qui rêvent dis la fairic encore l
JUËS mm lUAKES m
Albine observait le jetuxe homme, qui parlait maintitnant sans la voir, sous une impulsion passionnée. Ainsi ne pouvait-il apercevoir une sorte de complaisance, à la fois admirative et un peu ironique, qui dessinait à peine un sourire sur les traits de ce beau visa^ Comme H reprenait haleine, elle murmura seulem^it :
— Oui, la guerre est i^^euse.
— Moins encore que ce qii'ellc £ait pousser après elle, murmura Vaugrenier, de plus en plus âpre« Paime mieux notre guerre que ce qu'on appelle notre paix. < Les horreurs de la paix! »... Voilà un titre, pour un pamphlet à la Paul-Louis Courier ! Je le$ ai vues samedi dans cette cave du Celiic's, les horreurs de la paix ; je m^en suis empli les yeux. Ce mèlanjfe de jouisseurs, d'intellectuels, de nobles, de ruffians et de filles... Cette pluie d'or pour des plaisirs de Peaux-Rouges et des mangeaillès de cantine, alors que des maisons françaises sont en ruines et que des peuples ont faim. Ce culte grotesque pour des souverains de carton, pour de& acrobates comme Links, pour de prétendues femmes du monde qui ne sont que des courtisanes, pires que les professionnelles, et qui n'ont même pas pour excuse la jeunesse et la pauvreté...
La salive et le souffle lui manquèrent. Il s'arrêta net. Albine, devenue grave, pensait : « Guilloux a fait son ouvrage ordinaire, mais pourquoi ce que me dit cet enfant passionné me fait-il tant de peine? » Sur son cœur si libre et si ferme, elle avait ^ senti peser un deuil. Bans le silence qui suivit, tous deux
6S LES BON JCJâKKS
se regardèrent. Vaugrcnier ne put se méprendre à l'expression douloureuse qui transparaissait sur ce visage immobile. Et tout à coup tô2>ba son ardeur coléreuse : il se détesta pour avoir causé du mai à un être qui l'avait soigné de ses mains, qui, le retrouvant, lui avait marqué de la sympathie, et contre lequel il s'irritait à cause même de son attrait.
— Votis avez, dit simplement Albine, des jugements bien durs et bien absolus.
Elle exerçait sur elle-même une mcdtrise trop inflexible pour laisser échapper des larmes : mais les larmes retenues, gonflant leurs sources mystérieuses, changeaient son regard, et même, de façon tout juste perceptible, le dessin de ses yeux. Or, le fougueux théoricien qui l'affrontait était de ces hommes qui ne peuvent, sans fléchir, voir pleurer une femme, comme il n'avait pu, malgré sa haine de la guerre, voir le danger sans foncer dessus. Et tout son cœur, tout son être, étaient faits de ces contradictions.
U se mit à balbutier, au hasard des mots qui lui venaient :
— Je dis cela... vous comprenez, madame... parce que nous en causons. Autrement... cela ne m'occupe guère, et cela ne me regarde pas. Je n'y connais rien. Et je ne veux pas dire du tout qu'on ait tort d'aller au Celtic's. M"® Saulnois, qui est une femme extrêmement respectable, assure Guilloux, y était bien...
— : Et si une femme aussi respectable que M*® Saulnois peut dîner au Celtic's^ dit Albine,
LKS DON JUANES €^
à plus forte raison mes amies et moi-même, n'est-ce pas?
— Oh ! madame, je me suis mal exprimé, je voulais dire...
il ne trouva pas ce qu'il voulait dire, se tut, devint tout rouge. Mais il ne pouvait détacher son regard du visage d'Albine, anxieux de la voir rassérénée. Elle le contempla un long moment, sans nulle colère. Elle avait trop l'expérience des hommes et de son pouvoir pour ne pas t^x^ certaine que la brutale maladresse de Roger, dont il souffrait lui-même à présent, les avait mieux approchés l'un de l'autre que dix conversations correctes selon la formule mondaine. Voilà qu'il était tout désemparé devant elle, alors qu'elle avait reconquis son sang-froid. Elle lui dit doucement :
— Pour qu'un hooime de votre âge, de votre force de corps et d'esprit, et dont Helgot Desmarais pense ce qu'il pense, pour qu'un tel homme ait des sursauts de colère aussi violents et tant de rancune exaspérée, il faut qu'il ait lui-même souffert de la vie, de l'injustice de la vie.
— J'en ai souffert, murmtira Roger Vaugrenier. Mais cet aveu même, comme par le jeu d'un
réflexe, piqua aussitôt son amour-propre. Il avait horreur de se plaindre et d'être plaint.
— J'en ai souffert, continua-t-il (et son verbe reprit peu à peu sa sonorité agressive) à peine plus que tout le monde. Juste assez pour être averti que la société n'est pas parfaite, et que seuls ceux qui en profitent peuvent l'admirer en bloc. Je suis un
TO LES DOH JUAKES
enfant naturel. Ma mère, institutrice en An^^îcterrc, a été sédmte, je crois, par îe père de soip^ élève, gentleman respectable. Mon nom est celui de nsia Bj.ère! Ok! je ne prétends pas que ce soit là un accident effroyable : nous n'en sommes plus au temps de JDùmas fils ; ma bâtardise ne m'a jamais entravé. Un komme de cecur, un médecin anglais, qui était Tami discret de ma mère, s'est chargé de mon éducation... car ma pauvre niàiwàn est moile quand j'étais encore très petit. Je n'ai donc ni à me plaindre ni à me iouér de la destinée. Je suis dans la moyenne. Les hommes m'oût fait du mal et du bien, plus de mal que de bien, naturellement. Je n*en veux même pas à ceux qui m'ont fait du mal, par exemple â mon père que j'ignore. La société étouffe dans àes lois absurdes ; il en réstUte une bousculade ©h les petits et les faibles sont écrasés par les forts et les gros. C'est totit simple-
— Mais vous croyez qu'on peut changer ces lois dit Albine, très attentive.
— Certes, puisqu'on a pu les faire et les imposer,;
— Par exemple, en punissant sévèremcDt la séduction d'une jeune Hile sans défense?
umrJ aggraver le poids des lois? Jamais! jamais!... Nous crevio^ns de trop de règles, de trop d'entraves. Lisez- vous saint Pàttl, madame? Saint Paul a très bien vu que c'est la loi qui crée le délit; il ne à'est pas gêné potir le dire aux pharisiens de son teiMps. Si inon père et ma mère s'aimaient, ils ©ctt eti miHe fois raison dé s'appartenir, qtielies que fussent leurs conditions réciproques ! C'est la loi
UCS DON JTJANES 71
imbécile et funeste, la loi pkarisienne de la morale des sexes, loi qui ne s'appuie sur rien, sinon snr régoïsme et la cupidité, qui à fait un crime de leur acte libre et légitime.
>— Je suis sûre, dit Albine, que votre livre est là-dessus.
• — Oh! vous Favez deviné?.,.
— On ne parle avec tant de cbaleur et de précision que des sujets pour lesquels on se passîom&e. M'en direz-vous le titre, à présent?
— Oui, cela s'appelle : Contre la Morale des Sexes. Ces mots qui, tout à l'heure, s'étaient arrêtés
dans sa gorge, il semblait maintenant tout naturel à Roger de les dire. Cependant letu* réson3.nce Wiéme, dans ce salon, tête à tête avec une fenime, le gêna. ^
-— Excusez-moi, madame, fit-il, de vous parler de ces choses... Je vous l'ai dit, je suis tout le contraire d'un mondain. Je suis rtn homme d*étude, et au besoin, peut-êti-e, d'action. Mais je sais que je suis gauche et ennu^ceux, Fardonuez-moi,
La comtesse sourit. Les femmes restées tardivement belles et sensibles, lorsqu'elles s'éprennent déjeunes hommes, mêlent à l'amour un profond sentiment maternel. Les derniers mots du médecin émurent en AJbine cette sensibilité attendrie. Elle eut en^ie de prendre ce grand garçon r'^ns ses bras, de le consoler, de le calmer. < Comme il est attachant I » pensa- t-elîe.
— Gauche, répondit-elle, vous ne Fêtes fiiùllemetct. Vous êtes violent et brusque, ce n'^st pas la même
72 USS DON JUAJSTES
chose. Quant à être eimayeux, vous êtes tout le contraire : les passionnés blessent parfois.. . (elle fit une courte pause), ils n'ennuient jamais. Ce que vous dites sur les lois, en général, et particulièrement sur celles qui régissent les rapports à.^s hommes et des femmes, c'est peut-être la vérité. Mais les hommes ont fait les lois : à eux de les changer ou de les détruire. Nous autres femmes, condamnées à subir desloisquenousn'avonsnifaitesni même acceptées, et qui par conséquent n'obligent point notre conscience, nous avons toujours usé vis-à-vis d'elles des moyens de défense qu'ont les faibles contre les forts. Nous n'avons pas résisté de front ; nous avons tâché d'ac« corder les exigences de notre cœur avec le respect des règles sociales... Oh! ce n'est pas très reluisant, je le sais. Mais entre ce compromis et l'esclavage moral, nous n'avions pas le choix.
La porte s'ouvrit à ce moment et livra passage à un valet de pied qui apportait le thé, tout servi sur un guéridon mobile, il le déposa provisoirement. Puis il vint ôter le pouf entre Roger et Albine et le remplaça par le guéridon. Ces préparatifs suspendirent l'entretien, Roger pensait :
« Tout ce que m'a raconté Guilloux est donc exact. Fille de Pierre de Mestrot, gentilhomme artiste, et d'un modèle ; adolescence libre, voyage suspect à l'étranger, dès dix-^huit ans, avec une amie douteuse, cette Henriquette Dupont qui lui enseigna la peinture- Au cours de la randonnée, mariage soudain avec un grand seigaear moldave, le comte Andemy, mort depuis... Veuve, des années galantes à Paris et en
LES BON JUANES 73
Europe. C'est ce qu'elle appelle un 'compromis entre les exigences de son cœur et les règles sociales. Elle ne joue pas à la vertu avec moi. Elle a du ^ ran ! c'est bien... »
Ainsi songeait-il... Mais, ténèbres intérieures! Pourquoi Taveu d'Aibine, si hardi dans sa forme discrète, crispait-il douloureusement les fibres de son cœur?
Quand l'homme en livrée eut quitté le salon, Albine tendit un verre de porto à son hôte et se versa une tasse de thé. Les répliques d'usage, offres, refus, remercîments, voltigèrent autour des accessoires. Aucun des deux adversaires ne perdait un geste de l'autre. Roger scrutait le visage, la chevelure, le col largement ouvert sur les épaules et la poitrine de M.^^ Andcrny, les bras à demi nus, les mains... D'aussi près^ et malgré une bizarre envie jaloase qu'il avait de repérer les marques de l'âge, il n'en trouvait aucune et s'en irritait presqxie, comme d'une impénétrable énigme.
« Gailloux prétend qu'elle s'est fait remodeler le visage aux États-Unis par un chirurgien génial... Si c'est vrai, voilà un beau travail. Mais ce n'est pas vrai. Elle est simplement un magnifique spécimen humain, qui a tendu toute son énergie et use de tous les moyens que donne l'argent pour conserver sa beauté. »
Il remarqua qu'elle n'avait pas effîeuré les gâteaux et qu'elle ne sucrait pas son thé.
<< Averr rhy^iàue UAodcr,;iô, tuic femme de plws d^
n USS ÏX>N JUANKS
quarante ans, comme celle-ci, peut gagner dix ans d'appar^ace sur la précédente ^aération... »
Ainsi ratiocinait-il, quand soudain son regard d'observateur critique rencontra celui d'Albine. Il se sentit deviné, il en eut honte- Dans les larges yeux bruns qui accueillaient les si^is, nulle duplicité, nulle coquetterie : on y lisait au contraire, comme ^ fleur des pranelles, cette intense volonté de plaire, de capter, qui rend la maturité d'une femme éprise presque irrésistible pour un très jeune homme. Une Tague de bonheur souleva la poitrine de celui-ci- La vanité de ses propres théories, la misère de son propre orgr^eil le choqTîèrent, et soudain il eut peur que la présente réalité fàt mensongère, il eut peur de se leurrer^.. Quel attrait pouvait-il bien exercer, ckétif toubib, s;ans argent, sans notoriété, sans élégance, sur cette créature exceptionnelle, riche, belle, reçue partout malgré les cancans de Guiîioux, courtisée par des rois et qu'un duc anglais avait voulu épouser l'an dernier?.,. Il est vrai que d'autres femmes, déjà, Savaient distingué, lui Vaugremer, qui pourtant se Jugeait sans beauté. Il avait cueilli ainsi des fortunes subites, qn'il avait d'ailleurs toujours maladroitement gâchées... Pour la première fois de sa vie, il voulut plaire, enflammer le désir d'une femme.
Avec sa science du cœur des hommes, la comtesse Andemy démêla ce trouble ; elle mesura le pouvoir qu'elle exerçait déjà* Elle ne douta plus de l'avenir. L'adversaire aurait encore de méchants retours, des suroaut^ Uiùabrageux ; il essaierait encore de se débattre
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et se ferait mal eix se déb^ttaBtt ; mais chaqtte fois, après, il serait mo^iiis capable de s'affraiackir. Car, malgré se«^ graads airs ép justicier, Aibwae le deviliait sensible à l'extrême. D'aistre« contradictions de sa nature Imi apparaissaient : « H a um tempérament de croyant et uae morale de décroyaaacé ; la îiainre a mis eîi lui totis les scrapules bçmrgeois, et il s'entraîne ai$ nlMlisme depuis l'â^e de raison. >^ Âh l c'était contre cette nattire qu'elle ayait à lutter, mon contre les doctrines ! La difficulté prévue de la conquête suscita en elle une sorte de souhait éperdu, un souhait vraiment idéal, où la chair ne participait point : le besoin de courber tendrement une volonté rebelle. Toutes ces pensées, les deux combattants les agitèrent tandis qu'ils se reprenaient à causer ensemble selon la règle du jeu mondain, fatigués de la passe d'armes de tout à l'heure et d'accord, implicitement, pour ne pas la recommencer. Le dangereux thème de la guerre écarté, il ne leur restait comme sujet d'entretien que le groupe restreint de leurs relations communes. Us l'abordèr^at avec cette ironie aisée qui est la formule ordinaire de semblables conversations. Aîbine observa que Vaugrenicr tenait sa partie sans effort.
— Le professeur m'a paru trop satisfait de luimême, disait-il. Il est pourvu d*un certain don verbal, mais l'esprit reste un peu court. La femme est supérieure.
Il parlait des Sauînois.
— Vous avez bien jugé, répondit Albine. Ma petite-cousine Jeanne de Gueyze est exceptionnelle-
ment douée; son caractère vaut son intelligence; le succès de son mari est une œuvre bien à elle. Mariage d'amour. La jeune fille dé province, noble et pauvre, épousant le professeur de philosophie du lycée. En ce temps-là, Albert Saulnois commençait de fabriquer de savants bouquins intitulés : Infini et Infinité^ que pci^onne ne lisait. Elle Ta mis au pas. Elle lui a inspiré sa série : Psychologie d'une Province française^ qui s'est vendue comme uni roman. Elle Ta présenté dans la meilleure compagnie. Il est devenu le philosophe des gens du monde. Il est des Sciences morales; elle le fera entrer sous la Coupole, Leur maison est simple, mais très agréable.
— Guilloux prétend que le ménage n'est pas des plus solides.
Albine s'anima.
— Guiîloux! Vous prenez au sérieux les potins de Guiîloux, qui ne pardonne pas à la société les deux ou trois mariages brillants qu'il a manques lui-même?
Plus calme, elle reprit :
— Jeanne Saulnois est une épouse fidèle, elle n'aime que son Albeil; on dirait qu'elle ne voit pas les autres hommes. Votre ami Guiîloux est c» train d'en faire l'expérience ; c'est ce qui remue sa bile. Toutes ses grâces de séducteur, toutes ses roueries de diplomate échouent contre la tranquillité conjugale de cette blonde potelée. Alors, en ce moment, il tente pne diversion et tâche d'eTciter li-?- 'î--'^'^T:?.sic de ma cousine contre
LES DON JUAlSrSS 77
son mari en publiant partout qu^il la trompe.
— Mais ceci est vrai, du moins?.,. La jolie M"*^ Lorande?
— Encore du Guilloux ! interrompit Albine. Saulnois a eu quelques aventures dans le monde ; il y a à Paris des femmes qui s'éprennent des célébrités en série. Mais pour Berthe Lorande : écoutez-moi, monsieur Vaugrenier, et regardez-moi dans les yeux. Berthe Lorande est mon amie. Je la connais depuis son premier livre, lorsque Paris découvrit un grand écrivain dans cette ravissante fille d'un petit mercier de Jouy-en-Josas. Sa vie m'est aussi familière que la mienne. Eh bien! je vous affirme que M** Lorande n'a jamais eu recours au fameux compromis entre les moeurs et les lois, et qu'il n'est pas de femme plus honnête.
— Cependant, Saulnois...
— Saulnois s'en est toqué, comme bien d'autres, et il en est pour ses hommages. Ignorez-vous que Berthe est irrésistible, quand il lui plaît?
— Guilloux lui reproche de s'y plaire trop souvent.
— Reproche-t-on au diamant de jeter des feux? Berthe Lorande est le plus magnifique foyer d'éloquence, de lyrisme, de passion... La flamme et la chaleur de ce foyer attirent les hommes et les femmes; les hommes se brûlent. Est-ce la faute de Berthe? D'ailleurs, vous la jugerez par vous-même, car je veux que vous la connaissiez. J'arrangerai un petit déjeuner, ici, avec elle et mes amis Trévdux, xatrc et fils, qui sont charmants l'un et l'autre.
7$ 1.KS DON XUAMMS
Encore une fois, ne froncez pas vos gros sourcils et ne remontez pas le ressort de votre misanthropie. Fréquenter Maurice de Guilioux, c'est bien, mais ne fréquenter que lui... vous deviendriez enragé. On homme de votre âge et de votre mérite ne doit pas s'isoler. Avez-vous donc si peu de foi dans vos doctrines que vous n'osiez pas les confronter avec la vie? Roger, se levant lentement, répondit d'un air soucieux :
— Bien franchement, madame, et doctrine à part, je sens que tout m'éloigue d'une société comme la vôtre. Ma pauvreté, mon origine, mon caractère.
— Voilà des mots de romans ï La société la plus riche de Paris se dispute les hommes de votre espèce, sans lesquels elle périrait par ennui, par disette d'idées. Et elle sait bien qu'elle reste leur débitrice I Pour la naissance... je suis moi-même une enfant reconnue, née d'un modèle parisien; je n'en ressens aucune vergogne, et je vous assure que cela n'a jamais fermé une porte devant moi... Enfin, puisque vous voulez absolument qu'on vous le dise, vous êtes un homme très agréable et je vous prédis beaucoup de succès. Soyez courageux.
Ces derniers mots, qui, dans toute autre occasion et venant de toute autre personne, eussent fait cabrer l'ombrageux médecin, furent dits avec une si gracieuse intonation et parés d'une telle pi^ideuf (il n'y a pas d'autre mot) que Roger en éprouva comme le plaisir d'une caresse inaccoutumée. Il balbutia :
— Comment n'aurait-on pas de courage, madame, quand c'est vous qui encouragez?
LES DON JUANES 7f
Elle s'était levée à son tour. Dégagés de la table à thé, ils se trouvaient face à face, tout proches l'un de Tautre.
— Madame, reprit Roger d'une voix plus basse et qui se trouait, j*ai été ridicule et incorrect au début de ma visite. Ma nature est ainsi : quand certaines idées me possèdent, je ne sais plus où je suis ni à qui je parle. Mais je partirai d'ici désolé si vous ne me dites pas que vous me pardonnez.
Une main longue se posa sur la manche foncée du complet, et, tandis que cette chose vivante et parfaite hypnotisait ses yeux, Roger entendit Albine répondre :
— Naturellement, je vous pardonne. Vous êtes arrivé ici tout fiévreux des poisons que G uilloux vous avait inoculés. L'accès était inévitable et Je le prévoyais. Ce qu'il vous a dit, je ne le sais pas et je ne vous le demande pas. Beaucoup de venimeuses calomnies, sans doute, avec juste assez de vérité pour entraîner votre bonne foi. C'est si commode, ces accusations contre des femmes. Par leur nature même, elles sont invérifiables.
— Oui, dit Vaugrenier. On devrait avoir honte de les proférer et de les écouter. Je dirai à Guillpux ce que je pense là-dessus.
— Gardez- vous-en ! Que ce soit notre secret. De vous à moi, il ne me déplaît pas de bafouer ce méchant renard. lia déjeuné ici aujourd'hui et j'ai goûté le divertissement de lire dans son jeu tout en lui cachant le mien.
Mais Roger n'entendait plus. Le contact de cette
m LES DON JUANES
main q^ai, au rythme des paroles, lui pressait le bras, bouleversait tous ses nerfs. Rien de brutal dans cet émoi : le besoin de tomber aux pieds de celle qui lui parlait ou de se réfugier contre son épaule. Malgré tout Tencouragement reçu, il n'imaginait pas qu'il pût un jour Tenlacer, approcher son visage. Il en eut de la peine. Sur le point de la quitter, saisi d'une étrange détresse, il ne trouva à dire, lui si orgueilleux et si brave, que ces mots à peine masculins, ces mots qtd jaillissent de la bouche des femmes au bord du consentement :
— Vous m'abandonnerez, un jour !
Elle les attendait si peu, ces mots puérils et passionnés, qu'elle en fut remuée. Elle se recula et passa nerveusement sur ses yeux son petit mouchoir roulé en pelote. Dans un trouble égal et qu'ils se renvoyaient, on eût dit, comme par des effluves magnétiques, le tic tac de la pendule aux amours dorés leur di^p^isa, seconde par seconde, une minute inoubliable.
Albine se ressaisit la première.
— Ceux qui me connaissent bien, dit-elle (je ne parle pas de Guilloux), savent que je n'ai pas le cœur infidèle. A bientôt.
Elle tendit sa main, qu'il baisa, cette fois. Mais ce baiser de convention ne lui valut aucun bonheur. Elle le regardait et pensait :
« Comme tous ses gestes ont de la grâce ! Même troublé, il n'a point de gaucherie. . . »
il avait déjà gagné la porte quand elle dit :
— Reprenez bientôt me voir. Un coup de télé-
LKS DON JUANÎÎS Sf
phone le matin... je fermerai ma porte, sauf pour vous.
Elle vit un instant repasser sur ce masque tourmenté un reflet de Tâme hostile qu'il lui avait d'abord opposée. Puis la lueur mauvaise s'éclipsa. Il baissa le front et murmura d'un ton résigné :
— Mais oui, je reviendrai. Je le sais bien!