‹ Les Don Juanes; romanChapitre 2 sur 6 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Entre Saint-Philippe-du-Ronle et Taventie de Friedland, le faubourg Saint-Honoré gravit une courte pente, assez forte. Ati milieu de la montée, sur le trottoir de droite, on remarque une porte en forme d'arche de dimensions énormes. S'appuyant de part et d'autre sur des pavillons dépourvus de style, elle donne accès dans Une vaste cour. Longtemps cette cour fut encombrée de vieilles constructions disparates, poussées sur les ruines de cette petite maison dont Casanova évoque dans ses mémoires le souvenir galant. Quelques années avant la guerre, le Crédit Général acheta le tout, pour y installer le Service des titres et les coffres-forts. On ne laissa debout que l'arche massive avec les deux pavillons, et sur le territoire déblayé surgit un véritable immeuble américain, un gratte-ciel réduit aux proportions permises par notre édilité, mais pourvu

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de tout ce qu'on peut nommer le confort industriel î lumière, chaleur, eau froide ou chaude en abondance, téléphoneriez fils télégraphiques spéciaux, tapis roulant, monte-charges ; enfin des ascenseurs qui furent bientôt connus dans le monde des affaires comme les plus vites de Paris; on y éprouvait, disait-on, la sensation de voyager dans un obus.

Lorsqu'un visiteur, admis à être reçu par la mystérieuse souveraine de ce palais de briques, de fer et de verre, débarquait de l'obus sur le palier le plus élevé, et qu'un chasseur violet et argent le conduisait au bureau de Camille Engelmann, il admirait le soudain changement du décor : une certaine porte franchie, des tapis de Turkestan s'allongeaient sur les parquets à compartiments, des boiseries mouluréiçs par des maîtres ouvriers du temps passé habillaient les murailles, des meubles, des tableaux peu nombreux, mais choisis et rassemblés par le goût le plus sûr, composaient les salles successives d'un musée. On traversait deux de ces pièces renommées parmi les collectionneurs. Au seuil de la troisième, le chasseur violet et argent consultait un cartouche encadré, en façon de vieil émail, contre le montant de la porte. Ce cartouche portait, au gré d'une commande électrique venue de l'intérieur, l'un des trois monosyllables : m, out, wait. Si c'était : in, le chasseur, sans frapper, introduisait le visiteur dans le bureau de M"*® Engelmann ; si c'était wait, on attendait que wait fût remplacé par m. Si c'était out, le chasseur décrochait un téléphone tout proche et s'informait.

Un des premiers matins de février, moins de deux mois après la rencontre d'Albine et de Roger, Camille Engelmann, dès neuf heures, était assise à sa table de travail, dans ce bureau bien défendu. La pièce, de proportions moyennes, s'orientait de façon à prendre vue, par de larges baies, sur les jardins d'un bel hôtel voisin. De sa table (sœur jumelle de celle de Sieyès, qui décore le cabinet du ministre de l'Intérieur, place Beauvau), Camille ne voyait que des cimes d'arbres profilées sur un large espace de ciel. Point de casiers, point de cartons, point de classeurs ; rien qui rappelât l'ordinaire style bureaucratique. Cette pièce élégante, salon Louis XV où les dimensions de la table à écrire et d'une bibliothèque occupant tout un panneau, face aux fenêtres, évoquaient seules l'idée du labeur, eût pu tout aussi bien servir d'atelier intellectuel à un homme de lettres ou à un savant. C'était là, cependant, que Camille Engelmann étudiait et traitait les affaires de la banque, là qu'elle dictait ses lettres et signait son courrier. Mais toute trace d'une affaire terminée, d'un dossier examiné, d'une lettre écrite, — c'était la règle, — - disparaissait aussitôt. Un gouffre élégant en bronze ciselé et doré, sur un guéridon voisin, avalait ces résidus qu'à l'étage inférieur un secrétaire recueillait, classait, distribuait.

Dans son bureau vide et silencieux (un seul des employés supérieurs, dont c'était la fonction spéciale, avait mission de lui téléphoner, et l'ordre de ne le faire, hors certaines heures fixées, qu'en cas de nécessité pressante). Camille Engelmann, vêtue d'un

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tailletir gris foncé qui étoffait sa maigreur, — droite sur son fauteuil, bien qu'appuyée des coudes au bord de la table, méditait. Un dossier très mince : deux rapports dactylographiés et une lettre manuscrite sortie de son enveloppe, était ouvert devant elle. Camille méditait. Son visage ravagé, barré au front du bandeau qui masquait la brûlure glorieuse de Souilly, son visage, que seule avec elle-même elle ne surveillait plus, dont elle ne tejndait plus les muscles, apparaissait tel que l'avait fait la longue maladie consécutive à ses blessures de guerre. Outre la brûlure à la face, elle avait reçu un éclat dans le ventre; une péritonite aiguë n'avait été enrayée qu'après dix jours de fièvre : et, guérie définitivement, Camille s'était retrouvée comme une sorte d'ombre effrayante d'elle-même. Justement fière de sa taille autrefois, elle n'était plus maintenant qu'une silhouette osseuse. Jamais elle n*avait été jolie : aucun de ses traits n'était régulier ni gracieux. Mais son teint uni et mat, sa chevelure somptueuse, l'éclat de sa bouche et le feu intense de ses yeux foncés lui avaient toujours valu, naguère, l'attention des hommes. Et si, trop impérieusement tyrannique, elle n'avait pas rencontré Tamour, du moins était-elle certaine d'avoir suscité des désirs passionnément sincères. La violence stupide d'une bombe d'avion, après avoir mis ses jours en péril, avait comme desséché tout eéidL et n*en avait laissé, pour ainsi dire, que l'armature. Camille était d'esprit trop lucide et d'âme trop haute pour ne pas se rendre compte du rava|»e. Elle luttait de son mieux

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potcr le rcparca- et le dissimtder. Elle s'appliquait ensuite à Toublier, comme elle écartait tout souci de choses irrémédiables, tout souci qui diminue rénergie utile au présent. Mais la réalité lui en imposait parfois le rappel. Cétait, d'abord, l'indifférence des -hommes sur son passage, si cruelle à son amour-propre qu'elle avait, marcheuse naguère infatigable, presque renoncé à se promener à pied dans Paris. C'était l'étonnement lu dans les yeux de ceux qui l'avaient connue avant la guerre, et qui, la revoyant pour la première fois, hésitaient à la reconnaître. C'était les « comme elle est changée! » surpris dans les chuchotements d'un salon. . .

Cette fois, le choc du réel la heurtait encore plus dur. Et elle relisait la lettre manuscrite avec une âpre attention, comme pour se pénétrer de tous les mots et se discipliner aux faits.

Elle la rejeta brusquement, fit quelques pas vers la bibliothèque, rebroussa chemin, regarda par l'une des fenêtres les cimes nues des arbres voisins et le clair ciel, paiement ensoleillé, de cette journée d'hiver déclinant. . . liiais son vrai regard était tourné vers le fond de son propre coeur. Elle en contempla le désarroi. Alors, comme un lutteur qui pressent U défaillance, elle rallia toutes ses forces, par les procédés de volonté qu'elle exerçait depuis l'adolescence.

« Eh bien, quoi? Je ne suis plus ce que j'ai été, il n'y a pas à se leurrer. Je serai une blessée et une mutilée ma vie durant. S'il y a des drôles pour en

bouffonner, il y a des cœurs bien nés pour Tadmirer. Ce charmant Laurent Sixte, par exemple, me dit, à toutes nos rencontres, et sans la moindre galanterie, des choses qui m'exaltent. Son admiration pour ma conduite de guerre n'est pas feinte. Quelle chaleur dans ses paroles ! ... »

Sa pensée dévia, elle n'en fut plus maîtresse; quelque chose de fort et d'amer comme un sanglot souleva sa poitrine,

< J'ai sacrifié la femme que j'étais, j'ai sacrifié ce qui était l'équilibre et la joie de ma vie à une impulsion obscure que j'ai appelée mon devoir. Fut-ce une duperie? La renommée de s'être conduite comme un brave attire parfois l'amour à un homme, jamais à une femme... »

Pourtant, Laurent Sixte? Elle se rappelait les yeux de ce galant homme attachés sur elle, toutes les fois qu'elle le rencontrait, avec une sorte de curiosité tendre.

« Peut-être, se dit-elle, chez certains hommes d'élite, l'admiration crée-t-elle le désir, comme chez nous autres femmes. »

Ayant pleinement récupéré la maîtrise de soi, elle revint s'asseoir à sa table. Une plaque d'ivoire, munie de commutateurs dorés, était fixée sur le bord de cette table; Camille tourna l'un d'eux; une voix dont la source était invisible prononça :

— Madame?

De sa place, comme à une personne présente, Camille répondit :

— Marguerite, je recevrai à dix heures et demie.

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par conséquent dans une demi-heure, M"^^ Lorande. Qu'on la fasse monter et rentrer tout de suite; donnez les ordres.

— Oui, madame.

— Maintenant, faites appeler M. Dutrier ; qu'il soit ici dans cinq minutes.

— Oui, madame.

Le commutateur, actionné en sens inverse, coupa la mystérieuse communication entre les deux interlocutrices. Camille en manœuvra aussitôt un autre, celui qui faisait apparaître le monosyllabe in sur le cartouche de l'antichambre. Après quoi elle replia le dossier ouvert et alla s'asseoir entre la bibliothèque et les fenêtres, sur un canapé à coussins, tendu de soie violette à chinoiseries d'or. Elle roula une cigarette, l'alluma, attendit^ tranquillement. Un instant après, la porte s'ouvrit, et Dutrier entra, correct, un peu cérémonieux.

- — Madame, je vous présente mes devoirs.*.

— Fermez la porte et donnez ont, répondit-elle. Dutrier, de l'air d'un homme à qui de tels ordres

étaient familiers, poussa un verrou, puis, venant à la table, fit jouer le mécanisme du cartouche. Camille le regardait faire : beau gars de quarante- cinq ans environ, solide et souple, l'allure sportive, très soigné, des cheveux drus et ondes, les ongles bien taillés ; linge fin, bon chemisier, bon tailleur. Tandis qu'il se penchait sur la table, les yeux de Camille reirjontrèrent la perle en poire de sa cravate, une perle de mille louis. Elle eut un arrière-sourire. Dutrier s'approchait, souriant aussi j son attitude

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composait assez adroitement la galanterie et le respect. Camille lui montra, du bout de sa cigarette, un fauteuil en face d'elle. Il prit la main au vol et la baisa avec une lenteur calculée. Elle se laissa faire,

— Tu es bonne, dit-il, d'une voix contenue, de me convoquer ce matin. Cela me rappelle nos premiers temps...

Camille Engelmann frémit de façon imperceptible sous le tutoiement, mais elle ne dit rien. Alors l'homme commença de s'étonner, et l'ombre d'une inquiétude frôla sa figure de satisfait. C'était un de ces caractères qui n'ont de force et d'audace que dans le succès. Troublé, il dit aussitôt ce qu'il ne fallait pas dire :

— Mais je te trouve singulière... On croirait que tu as quelque chose contre moi?

Comme elle jetait sa cigarette sans répondre, il rapprocha son siège et prit les dexxx longues main& maigres dans ses doigts gras,

— Quelque chose contre toi? dit enfin Camille, d'un ton si naturel qu'il fut rassuré. Pourquoi?

Elle regardait ce visage plein de santé, qui se levait vers elle, animé de la plus ardente expression de tendre désir. « Et l'on dit, pensa-t-eile, que les femmes sont meilleures dissimulatrices î . , . » Elle se laissait cependant caresser les mains, les poignets, les bras jusqu'aux coudes.

— J'ai idée, fit Dutrier, que tu me gardes rancune^ à cause des offres que m'a faites la Banque Provinciale?

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Camille hanssa les épaules. Il continua :

— Évidemment, j'aurais pu refuser sa^s te le dire, puisque je suis décidé à refuser. Mais, Cam chérie, ou a son petit amour-propre ! Le voisin m'offre moitié plus d'appointements pour faire la même chose qu'ici. Dame! cela me flatte, et je suis bien aise de montrer à ma jolie patronne qu'elle n'a pas à son service un margoulin...

* Qu'il est commun! pensait Camille. Et comment ai-je pu?, . . » Humiliation fréquente chez les hommes, à constater que la tyrannie des sens les asservit à un^ maîtresse vulgaire. Elle se contint encore et se força à parler.

— Alors, tu n'as pas répondu?

Il accentua l'amoureuse pression de ses doigts sur lesmusclesderavant-bras. Camille pensait : «Bien !.,. sa caresse me répugne. J'avais peur d'être troublée, et je suis dégoûtée. » ^

Elle était si peu troublée qu'elle suivit sur les traits de ce bas serviteur l'espérance joyeuse que son but était atteint, et qu'elle allait dire, comme elle l'avait dit deux fois déjà en un an : « Ici aussi, tu auras désormais moitié plus. »

— Je n'ai pas répondu, fit Dutrier.

Les deux bras minces de la patronne lui ^Jijssèrent des doigts comme deux couleuvres.

— Eh bien î réponds que tu acceptes.

La face colorée blêmit soudain, et, l'émotion lui faisant remonter le parier populaire de sa jeunesse,, il dit :

— Plaît-il?

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— Je te dis d'accepter, fit Camille, prenant du champ et s' éloignant sur le canapé.

Il eut la soudaine intuition des coupables quand ils sentent leur secret menacé.

— Ah ! fit-il. . . on m'a calomnié !

— On ne t'a pas calomnié. Les allégations plus ou moins voilées, les dénonciations anonymes, si j'avais voulu en tenir compte, il y a lontemps que... enfin, n'importe! j'aimais mieux avoir confiance. Aujourd'hui... tiens! va... Sur ma table!... Ce dossier, ouvre-le... Mais va donc! répéta-t-elle brusquement en se levant et en frappant du pied.

Moitié par pli d'obéissance, moitié par curiosité angoissée, il exécuta l'ordre. Camille Engelmann le laissa faire. Elle le vit, chancelant comme s'il avait le mal de mer, se jeter sur la lettre manuscrite, sans même parcourir la page dactylée, et, l'ayant comme bue d'un trait par les yeux, hésiter, puis, reprendre son aplomb, le sang inondant de "nouveau ses joues.

— Eh bien?

— J'ai écrit cette lettre, c'est vrai, répliqua-t-il, mais j'étais contraint de l'écrire. Une contrainte Morale. . . plus pressante qu'un browning appuyé sur le front. Et je l'ai écrite pour... vous (il n'osa piïis dire : pour toi). Oui, pour vous, Camille...

Elle l'interrompit dans un éclat de rire :

— Vrai? C'est < pour moi, Camille » que vous assurez M}^^ Juliette Combler, mannequin chez Lenter, de votre fidélité essentielle, que vous lui dépeignez l'horrible servitude que vous impose, dans l'iatérét de votre avenir à tous les dtox, mosi amour

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de haridelle en folie... car c'est dans la lettre, ces jolis mots-là.

Un sanglot sec lui coupa la voix.

— Goujat! murmura-t-elle. Et je t'ai aimé!

Il n'accusa pas le coup; il n'abandonna pas sa chance.

— J'ai écrit cette lettre, et d'autres pareilles, Je l'avoue... Je les ai écrites pour vous éviter un gros ennui, peut-être un attentat. Cette fille était ma maîtresse depuis cinq ans. J'ai d'elle un enfant. On l'a avertie de notre liaison. Elle en a la tête perdue. Elle menace. Elle veut tout tuer. Dame! je la calme comme je peux. Tout vaut mieux qu'un scandale...

Camille l'interrompit : »

— Lisez les deux rapports du dossier, concernant M}^^ Julie Combier, et épargnez-vous ces pauvres inventions. Vous la connaissez depuis trois mois. Elle était honnête. Elle est votre maîtresse depuis six semaines. Elle sait ce que vous êtes pour moi ; elle compte y trouver son intérêt, comme vous. Vous marchez d'accord.

Cette fois, Dutrier fut désarçonné. Il ne trouva plus que des balbutiements,

— Eh bien!... c'est vrai... j'ai été indigne. J'ai été fou... Est-ce qu'on est le maître de son tempérament? Il y a des moments où je ne sais pas me gouverner, je suis comme un homme ivre.,, j'agis, je parle, j'écris au hasard, (Il se rapprochait d'elle.) Tu sais bien que je suis une brute à ces momentslà.,.

Il lui parlait dans les yeux ; il voulut la saisir. Un

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coup de poing à la naissance du nez le fit reculer en titmbant, un coup qui décelait l'entrainement sportif d'une femme pourrue depuis longtemps de tous les moyens de défense personnelle.

— Ruffian! murmura-t-elle.

Dans le silence horrible qui suivit, tous deux se maîtrisèrent. Dutrier reprit sa distance et resta debout. Camille se rassit sur le canapé. D'un petit portefeuille à portée de sa main, elle tira une glace, de la poudre, et s'arrangea lentement le visage et les chevetuc. Ensuite elle dit :

— Monsieur Dutrier, vous quitterez le Crédit aujotird'faïui mém:e.

— Mais mon contrat,.*

— Votre contrat, que j'ai relu tout à l'heure, me donne le droit de me séparer de vous dès qu'il me plaira, sous condition de vous payer six mois d'appointements. Cela fait vingt-cinq mille francs. La caisse a l'ordre de vous en verser cinquante mille.

Elle eut un peUt silence et ajouta, debout :

— Vous les avez bien gagnés !

Elle tenait le regard de l'homme sous le sien; elle y lut comme sur un écran le film des pensées successives : « Cinquante mille... Fichtre! elle va fort ï... Mais j'y perds tout de même... et, en somme, Je la tiens, je peux l'embêter. Bah!... elle est trop solide, je ne l'aurai pas... »

Cela finit par une belle attitude de dignité offensée. Le rose du sang anima de nouveau les joues rebondies; le buste se redressa, la voix se fit émue s

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— Madame, je n'ai qu'à me soumettre. Pendant trois ans, j'ai donné à cette maison tout l'effort de ma pensée et de mon travail. Je constate que je suis congédié pour des raisons qui ne derraient avoir aucune influence sur les...

Camille, passant brusquement devant lui, coupa net sa phrase. Elle-même alla tirer le verrou, ouvrit la porte :

— Fous le camp ! dit-elle.

Il balança un moment, mais il obéit.

La porte refermée, Camille Engelmann consulta sa montre. Le poignet cerclé de platine tremblait un peu. Elle lut sur l'étroit cadran ovale : dix heures douze. Avant l'arrivée de M«^® Lorande, il lui restait plus d'un quart d'heure de répit. Il fallait le mettre à profit pour se calmer tout à fait. Reprenant place à sa table, elle s'occupa méthodiquement a glisser le dossier Dutrier dans une enveloppe qu'elle scella elle-même de plusieurs cachets; besogne minutieuse qui détend les nerfs. Mais on ne scelle point la pensée avec de la cire. Sa pensée rebelle s'obstinait autour de Dutrier, non pour le regretter, mais pour s'étonner et se gourmander«.. Les sens peuvent-ils donc à ce point asservir, aveugler *> « Oui, c'est honteux, se dit-elle : mais pareille chose arrive à tous les hommes... » L'excuse lui semblait suffisante tant elle avait accoutumé de s'attribuer les droits, les devoirs, la fonction sociale d'un homme.

:* je ressens eti ce moment, — continua-t-eile

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à penser, en respirant Taromatique odeur de la cire en fusion — je ressens ce dégoût de soi-même dont certains hommes m'ont fait la confidence. Animaîis Tiomo/ D'ailleurs, soyons sincère" Est-ce que j'estimais Dutricr, avant? Est-ce que je ne savais pas ce qu'il vaut ? Ah ! s'il est désormais sans pouvoir sur moi, si je ne regrette rien de lui, ce n'est pas à cause de son indignité : c'est parce que je sais que son désir mentait! »

Ayant vérifié que les cachets étaient refroidis, elle se leva et alla enfermer l'enveloppe dans un coffre-fort à secret masqué par une tenture. Ensuite elle médita debout, les mains pendantes : pour la première fois, elle souhaita d'échapper à un esclavage dont la douceur se payait si cher. Traiter € cela » à la manière des hommes avait été jusqu'ici sa doctrine. Un appétit vous aiguillonne; si on le laisse croître jusqu'au malaise, il altère votre équilibre, brouille votre lucidité, vous empêche de travailler utilement. On le satisfait comme on satisfait la faim par un repas; c'est la doctrine masculine vulgaire. Le fait, pour une femme, de remplir dans la société les fonctions d'un homme, d'assumer la tâche et les responsabilités d'un homme, lui donnet-il le droit de s'approprier la doctrine mâle et de la pratiquer? Hier Camille Engelmann se fût répondu : « Oui » sans balancer. Aujourd'hui, elle hésitait. « C'est le dégoût que j'ai de ce valet chassé, » se dit-elle. Et cependant, non ! l'hésitation morale, le trouble de conscience, Dutrier en était une cause, mais pas la seule cause. « Cela m'est né

bien avant que Tignoble lettre ne tombe sous mes yeux.^Ah ! n'ayons pas peur d'y voir clair. Cela m'est né depuis que j'ai rencontré ce Laurent Sixte. Son admiration respectueuse me gêne. Il me semble qu'il s'abuse sur mon compte. Cela m'embarrasse et m'hunailie, . . Je voudrais lui dire : Je suis comme ceci et comme cela... Et je n'ose pas... Quel gâchis dans mon pauvre cœur! »

Le roulement discret d'un timbre feutré lui annonça qu'on franchissait le seuil de l'antichambre. « C'est Berthe, » pensa Camille. Et contente de cette visite, elle fit ce qu'elle faisait rarement, elle accourut à la porte et l'ouvrit.

Elles étaient maintenant assises côte à côte sur le canapé violet aux Chinois d'or. Camille, d'un regard plein d'admiration tendre pour ce charme surprenant, fait du rayonnement de l'esprit autant que de l'attrait physique, couvait son amie, qui disait :

— Oui, voilà. .. je me suis brusquement réveillée, coquette, éprise de parure pour mon logis et pour moi-même... Oh! je souhaiterais les perles les plus parfaites sur ma gorge, et les saphirs, les émeraudes les plus rares à mes doigts. Je fréquente les couturières. Elles m'exhibent triomphalement des oripeaux de sauvage; je me rappelle aussitôt leurs « modèles » sur la belle M"^® Jeumont ou la comtesse de Nivernois, et je me sauve, désespérée. Pareillement, chez moi, tout mon petit quatrième que j'aimais, que j'avais arrangé à mon goût...

n LES DON JUANKS

— Et délicicmsement, fit Camille.

— Maintcaant, cela me semble pauvre, disparate, dépouryu d'harmonie et de style. Jeam a tant de finesse. Tu ne peux pas imaginer... et son goût est tellement sûr. Je n'ai pas eu encore le courage de le recevoir chez moi, et il m'en supplie.

-^ Alors, c'e^ la passion?

— Incrédule! tu souris en disant ce mot, tout plein de signification divine! Sais-tu donc ce qu'il veut dire! Moi, il me fait peur et excite mon désir; mais son vrai sens, je l'ignore. Aimer, être aimée?... Ce sont pour moi des verbes mystérieux, que je ne comprends pas.

— Ingrate! Tant d'hommes t'ont suppliée!

— Belle affaire! Qu'est-ce qu'ils risquaient? j me suis amusée à leur plaire ; ont-ils perdu ie temps que je leur ai donné? Je vei^x te plaire aussi, à toi : me le r^proches-tu? N'est-ce accorder rien que de dépenser pour un honime cette volonté de séduire? Et je leur ai donné davantage, par exemple à ce Saulnpis qui commence à protester, qui devient insupportable. Je Ictir ai donné le loisir et la licence de me séduire eux-mêmes. Si l'un d'eux avait résissi, va! je ne me serais pas marchandée. Tout moi! Toute ma vie!...

Elle éclata d'un rire puéril :

— Hélas î ils abandonnent la course, et après ils me haïssent, et me viHpendent. Ils devraient me remercier à genoux de les avoir sortis un temps de leur platitude, de les avoir exaltés au-dessus de leur misérable îmturt..;

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™ Et ce Jean de Tre v^>. . ^ ^... .^ ^ ..^^ ^ujourd'kui toute ta penséa, interrompit Camille, il en sera de lui comme des autres. Voilà qu'il commence à te plaire. Bientôt il te plaira davantage. Un jour il te pîaira moins que la veille... Et tu ne seras pas séduite. Et il te maudira.

— Lui, ce n'est pas la même chose*

— Tu le crois.

— Ce n'est pas la même chose !

Son joli visage devint méditatif, et tout brillant de la pensée qui cherchait à luire dans les mots.

— Je cherche à lui flaire, comme aux autres. Mais les autres..., tous les autres..., j'étais sàre de leur plaire. Et lui, j'ai peur de ne pas lui plaire.

— Allons donc, il est fou de toi, c'est visible. Elle hocha doucement sa tête rousse :

— Il est fou d'une image de moi qu'il a dans son esprit. Mais cette image n'est pas moi.

— Je ne te comprends pas.

Berthe enlaça son amie et l'embrassa, restant un moment suspendue à son cou.

— Ne me demande pas de t'expliquer , pas encore. . . un jour tu comprendras; je te dirai tout. Aujourd'hui, je n'ai pas le courage. Laisse-moi me griser du présent, qui est délicieux. Oui... Jean m'adore. Si je lui disais demain: épousez-moi! cet enfant de vingt ans, ce fils de famille correct et pieux, qui a un confesseur, n'hésiterait pas. Il sait mon incroyance ; et il sait mon âge, qui est dans le petit Larousse. Ah! pourquoi l'ai-je avouée, cette date 4e ma naissance, à l'âge oii, de la voir imprimée, c'était

pour moi comme de regarder mon visage, jeune fille, dans un miroir ! Je voudrais brûler les dictionnaires . . . Mes traits, mes cheveux, mon corps., « je sais bien que le temps les épargne par miracle ; mais la course dn temps est implacable, et les hommes s'acharnent à en publier les étapes! Tiens, tous mes livres, et ce que tu appelles ma célébrité, je les donnerais pour avoir Tâge que je parais. Mais je ne suis pas venue te déranger dans ton labeur pour te conter ces rêvasseries.

— Tu ne me déranges pas. Ta visite me fait du bien, j'étais sombre.

— Oh! tu as des soucis?

— Non... des tristesses qui vont et viennent, et que seuls le travail ou l'amitié conjurent. Ne me quitte pas trop tôt! Nous déjeunerons ensemble, veux -tu? Moi aussi je te conterai des choses. Mais d'abord... L'objet précis de ta visite?

— C'est une visite à mon banquier... Qu'est-ce que j'ai de disponible, ici?

— Nous allons le demander, si tu y tiens. Plus simplement, quelle somme te faut-il?

Berthe eut une mine d'enfant inquiète :

— Écoute : mon prochain volume va par^tre chez Naudin. . • et puis j'ai accepté une chronique par mois, payée très cher, dans le Wide World, une grande revue américaine... cela fera vite ime cinquantaine de mille francs. i

— Je n'ai aucune peur d'un découvert, fit Camille en riant. Dis-moi donc la somme qu'il te faut, tu l'emporteras.

— Non! Tu sais, je tiens de mes parents, qui furent d'honnêtes petits commerçants, la peur de la dette... Mais, sûrement, je suis bonne pour une centaine de mille francs, d'ici à la fin de Tannée... Si tu veux bien me les avancer, tu seras remboursée. "^

Baissant la tête, et charmante de confusion, elle avoua :

— Je vais acheter une belle auto et m'en aller aux pays rhénans... Oui... naturellement, pour voir Jean et vivre un peu dans son air... Mais je veux lui faire honneur... Je veux du luxe autour de moi, je veux l'éblouir. Ah! tu penses que je suis folle. •• dis-le, va, c'est vrai!

Toutes deux riaient franchement, et leurs mains se caressaient, avec cette grâce tendre qui vantaux amitiés entre femmes le brillant et la fragilité de l'amour.

— Tout ce que tu voudras, chérie, fit Camille. Achète des perles et des autos ; mon crédit ici couvre le tien. C'est tellement amusant de te voir faire des folies, toi si sage! Mais crois bien que je t'envie.

— Je suis enviable, c'est vrai, dit Berthe. Avanthier, après une fugue de deux heures, Jean et moi, dans les bois de Saint-Cloud, les bois déserts, couleur de suie et de rouille, sous un pauvre soleil convalescent, je me sentais quelque chose de léger, de vaporeux, de pur. ..Une promenaded'enfantsépris- Pas une caresse au delà des baisers... des baisers où je me sens plus timide que lui.

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Camille écoutait avidement; Berthe se serra contre elle et chuchota.

— Figure-toi que je n'ai pas eu le courage, en le quittant, de rentrer dans mon logis de baohelor. Parler, parler de lui à quelqu'un qui me comprendrait, qui ne se moquerait pas de moi... J'en avais besoin. C'était l'heure où tu es inaccessible, l'heure des grandes affaires, la fin de l'après-midi. J'ai couru chez Albine Anderny. Et la merveille, c'est que j'ai trouvé en Albine non seulement une oreille complaisante, mais la compréhension d'une autre femmeange... Oui (elle riait de son rire puéril). Une femmeange, avec des ailes en train de pousser, comme moi. . .

— Comme toil... Tu exagères. Malgré ce qu'on dit de toi, tu es la pureté même, et tu as gardé tes ailes d'ange. Tandis qu' Albine... il y a longtemps qne les siennes ont brûlé leurs plumes à toutes les flambées.

— Je te dis qu'elles repoussent! Et puis, tiens!,., ne plaisantons pas. La crise que traverse Albine est grandiose, comme tous les mouvements de son âme. Albine est un des plus rares et des plus parfaits exemplaires de femme que je connaisse. D'abord, la beauté : aujourd'hui encore, nitUe jeune femme ne lui est comparable. Son esprit est profond, sa culture dépasse la mienne, moi dont le métier est, d'être cultivée. Elle sait tout, elle comprend tout. Les arts qu'elle a abordés en amateur, musique, peinture, poésie, elle a montré qu'elle y ejçcellerait , si sa discrétion de grande dame ne lui défendait pas de concourir avec les artistes- En amour...

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Berthe Lorande eut un instant d*hésitation, comm^ chaque fois qu'elle voulait mouler sa pensée en des mots strictements exacts.

— Km. amotir, interrompit Camille, elle a. fait plusieurs expériences.

— Plusieurs... mais jamais rien de vulgaire, répliqua Berthe, — sans s'apercevoir que Camille pâlissait comme si elle recevait un choc dans le sein.

Camille murmura *

— Hélas î il y a un fonds de vulgarité dan§ Famour de tous les hommes.

— Un cœur comme celui d'Albine arrive h sublimer ce résidu, cette gangue, tant il ^ de feu!... Ecoute... tu vas me comprendre... Guilloux, le diplomate... tu sais? Maurice de Guilloux s'amuse à répandre le mot inventé par Mercueil, les don Juanes. Il l'applique d'ailleurs à tort et à travers, à toi, à moi, à la grande-duchesse Hilda, à Aibine.-. Peu nous importe, n'est-ce pas? Le mot, s'il a un sens, ne convient réellement qu'à Albine. Elle seule est une don Juane, Don Juan aurait été femme, il était Albine. Comme don Juan, je la sens victime d'une sorte de fatalité impérieuse. Elle poursuit un idéal fugace à travers des tentations décevantes : mais rien de bas, rien de matériel dans son ardent souhait. Nulle ressemblance entre cette grande angoissée et une Messaline lasse et non repue. Albine, évidemment créée par la nature pour inspirer l'amour, tend vers sa fin naturelle comme tous les auti^s êtres organisés. Ce n'est point sa faute si l'amour des hommes ne l'a pas comblée ; la faut<ç

104 LES DON JUA^TKS

sn est à la disproportion morale entre ces hommes et elle-même...

Tous ces mots chaleureux, prononcés par Berthe Lorande, blessaient un point douloureux dans le cœur de Camille, et, bien que celle-ci aimât assez IVime Anderny et dédaignât les médisances, l'agacement lui suggéra :

— Si elle n*a pas atteint Tamour, elle a, du moins, dans ses expériences, trouvé Targent.

— L'argent! protesta Berthe. De femme moins vénale qu'Albine, il n'en existe pas. Tu sais bien que, jeune fille, elle était riche. Le second mari de sa mère lui a légué au moins tm bon million solide. Plus tard, Anderny lui a reconnu en mariage un million de florins, qu'elle a heureusement, sur tes ssLgcs conseils, transformés à temps en livres et en dollars. La fortune avérée d'Albine, quoi qu'en dise Guilloux, suffit parfaitement à expliquer son train de vie. Albine vénale! Oh! non! Le jour où elle pourra atteindre le bonheur qui la déçoit, fallût-il sacrifier son luxe et vivre de son travail, elle enverrait le luxe au diable et travaillerait.

Après un silence, Berthe ajouta :

— Et c'est peut-être ce qui va lui advenir.

— Pour ce petit médecin?...

— Dans ce petit médecin (qui d'ailleurs est un esprit de première valeur), elle croit avoir rencontré ce qu'elle a cherché toute sa vie : un cœur désintéressé, ombrageux, absolu. Les autres hommes sont tombés à ses pieds pour la supplier d'être un moment leur proie. Avec celui-ci, tout ou rien.

LES DON JUANES im

Pour le moment, ce n'est rien, strictement rien, pas même des baisers de collégien et de pensionnaire, comme entre Jean et moi. Je le tiens d'ellemême, qui me confie tout. La décence absolue. Mais on se voit tous les jours, car on ne peut se passer l'un de l'autre. N'as-tu pas remarqué qu'elle ne se montre plus jamais en public, au restaurant, au théâtre, atxx courses? Même dans le monde, elle sort peu, s'arrange pour qu'on invite Vaugreaier en même temps qu'elle. Il lui fait une vie atroce, jalousie, questions sur le passé, colères, remords, excuses, supplications. Elle souffre, . . elle n'a jamais été aussi heureuse. D'ailleurs, elle convient que cela ne peut pas durer.

— Rupture? fit Camille.

Ou mariage, répliqua Berthe. Elle ne me Ta pas

dit positivement, mais je suis convaincue qu'elle j songe : seulement, il faudrait y amener Roger... Pas commode!

— Je conçois. .. vingt ans de moins que sa fiancée.

— Oh ! ceci ne l'arrêterait pas ! Il professe le mépris des préjugés et des conventions purement mondaines. Seulement il y a le passé d'Albine, ei sa fortune.

— Puisqu'il n'a pas de préjugés!

; — Au fond, je crois qu'il les a tous : c'est l'avîe d'Albine. Mais ce n'est pas un préjugé, pour ma homme honnête et qui gagne sa vie, de ne pas vouloir qu'on l'étiquete d'un certain mot.

Le cœur de Camille se crispa, au souvenir du ]Ki^ dont elle-même avait flagellé Dntrier.

tm LES DON TOANKS

— Pour le moment, reprit M"*® Lorande, c'est la crise aiguë. Tous deux ont senti la nécessité d'une courte séparation pour réfléchir, Vaugrenier est en Angleterre pour une huitaine. Il est allé chc^: le médecin anglais qui a été son tuteur, un certain docteur Hobson, dePenJzance. TusaisqueVaugrenier est Tenfant naturel d*unc institutrice française à Londres, morte depuis longtemps. Tout cela est d'ailleurs assez obscur. Albine suppose que le vrai père de Roger est précisément le docteur Hobson ; mais Roger se croit sincèrement le fils d'un Anglais du monde; c'est ce que lui a conté sa mère, jadis. A la vérité, il a beau se raser comme tout le monde, ce brun chevelu n'a rien de britannique dans la structure ni dans la physionomie.

— !Dans l'allure, un peu.

— N'oublie pas qu'il a été élevé à Londres.. , D'ailleurs, fils de Pierre ou de Paul, il est racé. Et je comprends Albine, au fond.

— Moi aussi, fit Camille... Mais il faut que tu M'excuses, j'ai ma réunion de directeurs dans cinq minutes, ici. Veux-tu que je t'installe dans mon petit salon jusqu'au déjeuner?

— Non, fit Berthc qui se leva. Je vais me faire conduire au Bois et m'acquitter de mon watking hygiénique et quotidien. A une heure, je reviendrai.

— L'argent sera prêt pour les iolies que tu médites, gaspilleuse.

— Merci,

LES DON J0ANES im

Quand la romancière fut sortie, Camille s'assit vivement à sa table, et, après un instant de réflezioii, écrivit le billet suivant, sur au papier à en-tête dn Crédit Général et dans une forme strictement coï?** merciale :

Monstenr Laurent Sixte, Directeur du Servtoë des Titres t Banque des Vosges.

Paris.

Le chef du Service des Titres du Crédit Général quitte notre établissement pour occuper un poste pins important à la Banque Nationale, J'ai pensé à voua pour le remplacer. Vous auriez naturellement les mêmes appointements que lui, soit trois mille francs par mois, plus, sur les bénéfices annuels,un intérêt dont le taux est fixé chaque année par le Conseil d'Ad* ministration, et qui est naturellement très variable, M. Dutrier a touché de ce fait une vingtaine de millm francs en 1919.

Je vous serais très obligée de me répondre suns délai, car la place est disponible dès aujourd'hui^

Veuillez croire. Monsieur, à mes sentiments dm sincère considération.

Signé : CAMILLE ENGELMAKN.

Haîf Moon Cottage^ Penzancô.

16 février 1920.

Une chose avant toute chose : ma pensée est pleine de vous. Cinq jours écoulés et cette grande distance entre nous ffy ont rien changé; ma pensée est pleine de vous. Je le constate avec une irritation que je vous confesse ; ne vous ai-je pas promis de tout vous dire? Notre séparation volontaire a pour objet de sonder chacun son coeur. Si nous ne nous disons pas franchement : « Voilà ce que j'y trouve », à quoi bon nous être séparés?

Ce retour en des lieux oii j'ai vécu enfant, puis adolescent, et que je n'ai pas revuis pendant douze années, j'en espérais ce que nous appelons en thérapeutique une révulsion. Que de fois, déjà, j'ai réussi sur moi-même, par un tel moyen, la cure d'un caprice! Que de fois j'ai sauvé, par le seul effet de l'absence, ma liberté menacée! Il suffisait alors d'un horizon nouveau, d'une ville étrangère, d'un vieux compagnon retrouvé, pour que le reflet des images absentes s'effaçât. Et je me disais alors, raillant mon inquiétude de la veille ; « C'était donc si peu! »

Aujoui-d'hui, par contre, les objets et les gens que j'ai sous les yeux, les réalités présentes, voilà ce qui s'efface : l'image de ce que j'ai laissé à Paris

LES DON JUANES im

les éclipse. J'ai traversé le canal, et Londres, comme un somnambule. Même cette petite demeure anglaise précieuse à mes souvenirs; même de revoir, couperosé et grisonnant, mon cher Sam Hobson, le seul être qui m'ait aimé tout au long de ma vie, eh bien, cela ne m'a pas réveillé de mon songe. Je me dis avec angoisse : « C'est donc si fort, cette fois!... >►

Pourtant, notre séparation n'aura pas été inutile. Je n'y ai gagné ni l'oubli ni l'apaisement, mais j'y ai gagné de réfléchir et d'y voir clair. A Paris, la possibilité de vous rencontrer à toute heure du jour suspendait ma vie à ces entrevues. Dans les intervalles^ j'attendais. Comment réfléchir, comment se reconnaître, quand une fièvre incessante vous brûle!... Ici, je me lève le matin, sachant que la journée passera tout entière sans que je vous voie, n en résulte une infinie détresse : mais dans ce vide, je puis penser, méditer, m'examiner. Des évidences, que je n'apercevais pas à Paris, s'im« posent. L'une de ces évidences, c'est que notre rencontre fut, pour nous deux, im caprice redoutable de la destinée. Une autre évidence, c'est que l'heure actuelle, où nous ne sommes point amants, est l'heure où la séparation, si dure soit-elle, nou» déchirera, le moins. La dernière évidence est que, si nous reculons la séparation jusqu'à l'irréparable, nous devrons nous quitter tout de même, dans le désespoir et la haine réciproques.

A mrâks que«.«

IIÔ lES DON JUANES

Je ne peux pas formuler encore ia condition qui rendrait possible entre nous runion vraie, solidct durable.

Cette condition dépend de vous. Je ne crois pas tin instant que vous la réaliserez; je suis même près de la croire irréalisable. Voilà le fruit amer de mes réflexions. Maintenant, je vais m'expliqùer, aussi nettement que si j'établissais un diagnostic. Vous savez mon horreur sincère des phrases de littérature, dans la vie î d'aillettrs, le inoment et le sujet ne s'y prêtent pas. Si je vous fais du mal, pardonnez-moi... Tel que je connais maintenant votre cœur^ je lui préparerais bien plus de peine en me taisant.

Dès notre première rencontre, et de plus en pluà à mesure que nous nous sommes connus, quelque chose de moi a été votre ennemi. J'ai détesté le temps de votre passé que je n'ai pas connu, et j'ai détesté votre luxe, votre fortune, vos relations ordi* naires^ votre état de vie. Je n'ai aucun droit à vous dire cela, c'est entendu : mais il fallait que ce fût dit.

Toutes les objections de bon seiiâ, je me îcs suié laites. Jt né crois pas à ce qu'on appelle la inorale des sexts. Nou seulement je n'y crois pas, mais je la juî|e absurde et misérable. Une femme n'est pas, moins qu'un homme, maîtresse de son corps^ Ce sont les hommes qui ont inventé la doctrine contraire afin de posséder les femmes comme on possède un ekêxs^p. Rie» n'a, jusqu'ici, ébranlé en moi cette

LES DON JFUAKS8 lit

conTiction. Mais je tous ai rencontrée, et instantanément, pour vous ou plutôt contre vous, j'ai senti s'allumer en moi l'ardeur du préjugé que j*exècre.

Votre droit à l'amour^ même dans le passé, m'a choqué comme une monstruosité. Ces conventions que ma raison dénonce, j'agonise à penser que vous les aviez dénoncées vous-même. Je trouve naturel que Camille Engelmann ou la grandeduchesse Hilda aient passé de bras en bras, comme font les hommes : un regard de vous donné à un autre dans le plus lointain de votre passé me consume. Contradictions, folies, tout ce que vous voudrez! C'est ainsi. On peut s'affranchir théoriquement d'erreurs héréditaires : elles vous ligotent quand on est soi-même en jeu.

Vous avez aimé, Albîne. D'autres ont reçu de vous du bonheur. Ce qui est plus affreux pour moi, vous en avez reçu d'eux. Ah ! je voudrais les avoir en ma présence, ces hommes, et les tuer, comme une brute de paysan tue son rival, comme un loup ardent éventre un autre loup ardent. Voilà où j'en suis... Cette réaction haineuse (il n'y a pas d'autre mot) que m'inspire l'Albine du passé, l'Albine que je n'ai pas coimue, est si forte qu'elle me donne de la force contre l'Albine que je connais et qui me possède. En voulez- vous une preuve? Plusieurs fois déjà, je me suis trouvé seul, face à face avec vous chez vous. Je vous aime, et je sais que vous m'aimez. Non seulement je n'ai même pas été effleuré par le désir, mais c'est dans ces minutes, tête à tête, que j'ai été le plus sombre, le plus votre ennemi. Je pensais : <*c Te-

our, dans le passé, un autre fut à cette place où je suis, assis en face d'elle : et ce visage adorable lui disait comme à moi : Ose!... Et il a osé! Ils ont osé... » Alors tout désir s'évanouissait, et il me montait des idées de meurtre.

Albine, je ne veux plus, je ne peux plus pénétrer dans cet hôtel, où Paris vous connaît, vous adule, vous juge et vous calomnie depuis tant d'années. J'y ai trop souffert. Quand je m'y rencontre avec les gens de votre monde, il me semble que tous me regardent d'un air averti et mêlent nos deux noms dans des commentaires abjects. J'ai entendu murmurer derrière moi : « C'est celui de maintenant... » Quand le hasard m'épargne une telle humiliation, il me faut tout au moins assister à des entretiens où vous prenez part, et où défilent des noms que j'ignore, où Ton vante la bonne grâce d'un certain prince héritier, d'un certain chevalier italien que je n'ai jamais vus, et qui vous sont ou vous furent plus familiers que moi. Vous trouvé-je seule? Les murs, les tableaux, les meubles et les bibelots, les valets, tout ce luxe autour de vous atteste, comme un décor debout pendant l'entr'acte, une existence à laquelle prirent part ces inconnus qui furent vos courtisans, vos sujets.

vox, du moins, étaient vos pareils par l'origine, l'argent, les habitudes, au lieu d'être comme moi un intrus que chacun s'étonne et s'amuse d'y rencontrer. Albine, je sais ce que vaut votre esprit, je sais que vous avez une âme ferme : vous me comprenez. Vous me compreniez même avant que je vous* parle comme aujourd'hui. Je ne suis pas assez dément

UES DON JUANES 113

pour vous reprocher de ne pas vous être gardée pour moi, alors que vous ne me connaissiez pas. Mais que ce passé continue dans le présent, que les mêmes gens, les amis et les compagnons de ces gens gravitent autour de vous, que le cadre d'aujourd'hui soit celui dliier, que votre nom soit prononcé autour de moi d'une certaine façon, en un mot qu'Aibine soit toujours < la célèbre comtesse Anderny », voilà ce qui doit m'exclure de votre vie. Je l'ai supporté alors que je ne vous aimais pas encore, et que je me laissais entraîner sans savoir où j'allais... Aujourd'hui, il est temps de se reconnaître.

Je ne rentrerai point à Paris pour revivre les semaines que je viens de vivre. Et pour que je ne les revive point, il faudrait que tout changeât soudain autotir de vous.

Or, cela, je sais bien que c'est impossible. Ce romantisme ridicule de concevoir la comtesse Anderny s'évadant de sa vie somptueuse et fêtée, renonçant à tout ce qui lui vient de son passé, même conjugal, pour associer sa vie à la vie précaire d'un petit médecin de vingt-trois ans ni beau, ni célèbre, ni agréable d'humeur, — et pauvre pardessus le marché, — je le perçois : je ne suis pas bête! Un rcbroussement pareil ne s'est probable- ;nent jamais accompli ; je ne sais même pas s'il est réalisable en pratique, car j'en imagine toutes les difficultés matérielles.

Eh bien! c'est la preuve que nos deux vies ne peuvent pas s'unir, car cela seulement rendrait possible l'union de nos deux vies.

114 ÎJSS DON JUANK5

Pour que je voie clairement cela, et pour que f os* l'exprimer, la séparation, la solitude étaient nécessaires. A Paris, plusieurs fois, je me suis juré de vous le dire ou de vous l'écrire ; j'ai pris mon*^élan de mon mieux ;et puis, au dernier moment, j'ai fléchi,., et je n'ai su que vous apporter mon humeur injuste, ou mon désespoir muet. Maintenant, j'sû dit ce qu'il fallait dire.

Et maintenant que je l'ai dit, avec une fermeté que vous savez sincère, laissez-moi ajouter que, — vous sortie de ma vie, — ma vie ne continuera plus que par votre souvenir. Ne croyez pas qu'il fermentera en moi de la ranctine contre vous, qui aurez bouleversé cette misérable vie. D'avoir été, moi si chétif, un épisode de votre vie à vous, cela vaut bien de souffrir. Albine, je ne savais pas qu'une Albine pût exister. Cette magie de la beauté, cette souveraineté du caractère, cette impression que vous donnez d'être vraiment d'une essence plus qu'humaine, autre que la nôtre..., on m'en avait parlé : je croyais que c'était du roman ou de la légende. Et je l'ai constaté : c'est vrai. Cela m'a d'abord irrité; puis, je me suis soumis, et j'ai trouvé douce ma soumission. Avec une surprise enchantée, j'ai dû reconnaître que cette personne surhumaine avait un tendre cœur : oser ai- je vous dire toute ma pensée? un cœiar maternel, plein de compréhension et d'indulgence pour la pauvre épave que je suis. Comme •vous avez su me désarmer, m'apaiser, mc^onsoler!... Comme vous avez pénétré les contradictions de mon esprit!... Comme vous avez

iM» iKm màrnsB lis

ééaiSlé ce qu'il y i| en en moi d'inné et ce qm'il 7 a de factice!... Je vous dis cela sans suite, au bouillonnement des souvenirs. Vous rappele?-vou$ /avant-veille de mon départ, cette moirée où vous m'avez gardé si tard auprès de vous, dans la bibliothèque? Je vous avais fait pleurer; puis j'avais imploré et obtenu mon pardon ; et voilà que j'éiais à vos pieds, abattu sur le tabouret violet, la tête dans vos genoux, Vos mains se posaient sur mes cheveux trop drus, qui me semblaient s'adoucir sous votre contact. C'est absurde et ridicule d'écrire cela à la femme qu'on aime; mais ce que je ressentais surtout alors, c'était un incroyable apsiisement. Ma traversée était finie, j'avais abordé, riiaiî ne me troublerait plus... j'étais heureux. Dieu sait si j'ai raillé souvent, dans mes paroles et dans mes réfleadons, l'amour platonique; j'y devine seulement xm piège plus ingénieux de la nature! Mais que valent les théories?... Durant les minutes extraordinaires passées à vos genoux, j'ai ressenti une félicité que nulle possession physique ne peut égaler : impénétrable à toute idée de volupté matérielle. Je n'avais nulle envie de Éaire l'ange ; mais la bête était morte en moi, ou anesthésiée. Noua étions à ce point spiritualisés que nos esprits communiquaient sans paroles; je comprenais que votre bonheur n'était pas moindre que le mien, el qu'il était de même nature, quasi spirituelle. Je devinais que, comme moi, vous le goûtiez pour la première fois, et que votre reconuaissance était égale à la mienne. Ne nous semblait-il pas à tons; les deux

tu ÏMS DON JUAHHS

qite ce bmiheur plongeait par ses racines dans des profondeurs de temps que nous ne mesurions pas, dans une sorte d'existence antérieure où nos êtres déjà s'étaient rejoints, n'avaient fait qu'un? C'était le bonheur même, ayec cet étonnement que sans a^, sans presque penser, chaqtie instant accrois* sait le délice du précédent... Le même soir, vous ayant quittée, quand je me suis retrouvé seul chez moi, j'ai pris conscience de ce que pourraient être nos existences, si elles s'unissaient, délivrées de tout ce qui les sépare et les oppose. Et mon désarroi était extrême, je n'avais pas le courage de renoncer. •• et je gardais assez de lucidité pour mesurer les obstacles. Que faire? C'est alors que j'ai décidé de m'isoler, et que vous me l'avez permis.

Je vous écris ces pages incohérentes de la même petite chambre où je passais mes vacances de collégien, il y a moins de dix ans <»icore... Par la fenêtre à guillotine, j'aperçois tm paysage de bosquets et de villas, tme tranche étroite de mer entre detuc rochers, tout cela à travers la gaze d'une bmme ensoleillée. Ma vie studietise et inquiète d'adolescent est comme enregistrée entre ces quatre murs ripolinés en jaune clair, parés de ce décor ingénieux et modeste du home britannique, non pas celui que vous avez connu, Albine, dans les « palaces » et les « estâtes », mais celui de l'Angleterre qui travaille et qui pense, et qui est la véri* table Angleterre. Voici mes livres classiques, mes cahiers de cours : voilà mes raquettes et une rame.

LKS DON JUANKS 117

une coupe gagnée aux régates. Le portrait de mm mère efface lentement sous le Terre qui le protège les lignes de son profil mince et la tache sombre de ses cheveux très lourds. Plus récente, plua nette, voilà la photographie de mon cher parrain Hobson, solide et martial sous son harnais de guerre : mon parrain Hobson qui m'a trouvé une fiancée, assure-t-il, et que je désole en refusant de la voir I Ah! je sais bien que tout cela n'est digne d'aucune attention* J'ai été un petit collégien bourgeois pareil aux autres, et qui passait ses vacances dans l'intérieur, — pareil aux autres, — d'un honnête médecin de province^ Je vous demande pourtant de donner un moment votre pensée à cet enfant solitaire, révassier, anxieux, confusément aigri contre son destin. Cet enfant, et le blessé que vous avez soigné à l'hôpital Jellicoe, c'est toute ma vie... comme c'est peu! Ah! chère, chère Albinel que ne puis-je voir ainsi, dans un raccourci uniforme et banal, toute votre vie à vous!... Il y a eu pourtant une heure où votre vie à vous était aussi simple et tenait dans un regard. La première curiosité, le premier émoi ne vous avaient pas effleurée ; vous étiez une jeune fille ignorante. Un homme, autre que moi, s'est alors approché de vous...

Mais pourquoi imaginer, pourquoi vous exprimej^ ces choses? Mieux vaut arrêter ma lettre, tout court, sans autre raison que de ne point vous la rendre odieuse. Je suis affreusement triste depuis quelques instants ; j'ai eu soudain l'intuition que cette lettre

ut Vm W>îf JTJANES

rompait tout lien entre nous, que je ne vous reverrafa plus^ Aibine, Ayez pitié de moi!

IIÏ

^— n est étonnant, n'est-ce pas vrai, princesse? Tout lui réussit. Même les saisons ne savent pas résister. Douner une telle garden-party le 15 avril, qui donc oserait?.,. Aoh GotiL,, Il a cette audace, et ▼oilà un temps de mois de juin, juste pour la fêtevin awfully bect,uiyful ptece, £s it not? En plein sei- ^«ème arrondissement, cet hôtel qui a Tair d'un petit château dans la province, le jardinet avec la pelouse et les grands arbres, si haut qu'on le croirait suspendu... oui, un jardinet suspendu, dirait-on? Ces gHwj^^pes de lilas^,., toutes ées fleurs. On les a plantées Mer seulement, par peur de la gelée tardive : tout cela vient de serres chaudes. He has 9p€ni an ûmmmt of money ; il ne compte pas ; c'est un vrai grand seigneur. Partout, en Europe et ailleurs, il est tellement considéré. Regardez dans «on salon, où il a de si jolis meubles de prix : sur les consoles, rien que des photographies de perionnes royales avec des dédicaces flatteuses. A mon cher Ramon Genaz, dît ce pauvre Ferdinand de Bulgarie, qui est maintenant... comment appelez- vous? dégommé à Munich.. ^ JTe siciis ravie que vous êtes venue, chère princesse; vous allez rencontrer ici tous vos amis, tout le faubourg, et aussi des illustrations de Paris, des peintres, des littérateurs...

LES D<W JUÂNÏ^

Look hère : tîiera is lady cU Stone, tliB big lady ùt carnation; she looks like a cook^ dont y ou think? Klls^ fait la cour à Ramon, qui n'e^k moque, vouîj pensez. And behind her ihe secretary of ihe spanish embacy. Il est beau garçon, n'est-il pas vrai? Um peu le genre de Ramon en moins raffiné... Allez vous le faire présenter. . . He likes ihe blondes confortables, telles que vous. Ah! le comte Primoli^. Çome va, gentilîssimol

Lâchant la princesse grecque, dont elle n'était pas parvenue à se rappeler le nom, la grande-duchesse Hilda tendit sa main au comte. Ils échangèrent quelques répliques, et il la quitta sur ce mot, dont elle ne comprit aucunement l'ironie :

— Je laisse Votre Altesse recevoir.

C'était bien elle qui recevait, en effet, avec Fimpertinence naive d'une € personne royale », comme elle se qualifiait volontiers elle-même, accoutumée k ce que son caprice fasse figure de loi. Avec Ramcm Genaz, elle avait combiné tous les détails de cett^ partie, oii se pressait, sinon la meilleure compagnie de la Ville , du moins, parmi la meilleure, le groupe brillant qui goûte surtout Paris dans ses contrastes et pour qui une réunion est d'autant plus divertiftsanté qu'elle paraît davantage le résultat d'tm€ t^ageure. Le raout de Genaz, présidé par une Altes^, réalisait le type achevé de ce genre de gageure. H y avait des étoiles de café concert et des duches$e$, des savants à lunettes et des gigolos de danciug, des jeunes gens trop bien mis, aux cheveux teints, atpc

tn LES DON JUANES

lèvres rotigics, et des ambassadeurs. Il y avait Berthe Lorande» il y avait deux nègres. Il y avait nn pasteur protestant, auteur d'un ouvrage de métapsychie. Il y avait un chef illustre de la grande guerre, français; on en espérait un autre, anglais. Il y avait Jeanne Saulnois, chambrée par Maurice de Guilloux dans le den de Ramon; il y avait Saulnois, planté tout seul à un angle du jardin, et surveillant Berthe Lorande, — laquelle s'évertuait d'instinct, et sans nul projet, à conquérir le grand chef français, et guettait cependant le perron, dans l'espoir de voir paraître Jean de Trévoux. Il y avait le prince de Mozambique, naturellement, avec quelques échantillons de sa postérité. Il y avait un Monsignor, très beau, très élégant, qui portait une soutane cramoisie et un nom juif. Il y avait Camille Engelmann, si parfaitement habillée, si adroitement demi-masquée par son chapeau de fourrure, qu'on 1 eût dite jolie. Assise sous un des grands arbres, elle se penchait sur Laurent Sixte,* dont l'aimable visage, clair sous ses cheveux grisonnants, le franc sourire, l'élégance aisée, provoquaient déjà parmi les femmes des : « Qui est-ce?... » et des répliques chuchotées. Il y avait deux directeurs de journaux, mûrs et riches, et un directeur de théâtre esthétique, pauvre et jeune. Trois femmes exquises, de cette génération privilégiée de vraies mondaines écloses juste après la guerre,-^divinement attifées, entouraient un petit savant fort célèbre qui leur expliquait la relativité du temps. Il y avait Mistinguett. Il y avait Cécile Sorel. Tout cela bmissait, caquetait, croquait des

LES DON JUAKKS 1^

petits-fours servis sous un ajoupa, entonnait du porto et du Champagne, fumait des cigarettes ambrées, flirtait, potinait, intriguait, — se poussait dans les affaires, dans la politique, dans Tamour, — ou simplement, comme le comte Primoli, regardait en philosophe une fourmilière parisienne de première classe grouiller sous un soleil de printemps, dans ua décor qui tenait à la fois du théâtre et du casino, et où tout renversait les règles ordinaires de la nature, depuis les fleurs prématurées jusqu'au soleil paradoxal.

Dans cette fête, autant s'exhibait avec ostentation la grande-duchesse, autant le vrai maître de la maison s'effaçait. On s'étonne parfois, dans le monde, de certaines réussites éclatantes, que nul mérite rare ne paraît justifier. Regardez-y de près, vous constaterez presque toujours que l'heureux bénéficiaii^ possède à un haut degré une qualité au moins, mais qui suffit : une qualité si difficile à définir que, pour la nommer, la logique du langage a dû recourir u une image, d'ailleurs incomplète : le tact. Ramoxt Genaz avait le tact. La fête qui, demain, par 1er récits des assistants et les comptes rendus des jour naux, homologuerait mondainement sa situation, la fête minutieusement préparée par lui plusieurs mois à l'avance, la fête où certaines présences résultaient d'efforts et de négociations dignes d'un Talleyrand, — on eût dit maintenant qu'il s'en désintéressait. Sauf pour trois ou quatre personnalités exceptionaclles, on ne le vit point se déranger du coin discret où, dans le petit salon, il formait le centre d'un groupe

tta L£S DOH 1UAH28

de dames mûres et médiocrement élégantes, mais qtii comptaient dans le meilleur « gratin » français et quittaient rarement pour une réception privée leurs feôtels du septième arrondissement. Entre autres, M^® de Juvigny, sœur aînée de M"^^ de Trévoux, Im < belle » comtesse de Mers, presque septuagénaire, la marquise de Bugey , dont la grâce attrayante encore rayonnait dans Tencadrement des bandeaux blancs... A ces douairières, Ramon Genaz faisait réellement la cour, appliquant sans l'avoir jamais lu (car, malgré sa conversation émaillée de noms d'artistes les plus extrême-gauche, il était ignorant comme un groom), le précepte que M^® de Mortsauf donne à Vandenesse : * La femme de cinquante ans fera tout pour vous et la femme de vingt ans, rien. » Ainsi gardé contre la familiarité de ses hôtes, il accueillait à distance, d*un sourire, d'un geste de la main, d'un air de se lever pour se rasseoir aussitôt, les arrivants, les arrivantes qui n'osaient aborder ce cercle respectable et d'eux-mêmes lui faisaient signe : « Tout à l'heure »... Comment autrement eût-il évité les apartés avec les jeunes femmes, causes de scènes redoutables avec la grande-duchesse? Ainsi, la réception finie, pourrait-il lui dire : « Cette fête fut la vôtre, et je n'y ai vraiment vu que vous... » Ainsi, parmi les jeunes perruches huppées que son art vraiment ^incomparable de tanguiste avait fascinées, maintenait-il une émulation que la moindre ,préférence eût changée en cabale de jalousie haineuse. Et pour toutes, en ce moment, immobile et presque invisible, il restait ainsi le centre et Tanimateur de

LES DON JUANES î23

la fête, sûr de les rallier quand, à la minute prévue, — un étroit parquet jeté sur la pelouse comme un praticable de théâtte, — il apparaîtrait tenant du bout des doigts les doigts de sa rivale professionnelle, la Hongroise Vitzina, qtti pour la première e< la seule fois (c'était le clou de la fête) danserait un tango publiquement avec lui. Elles le guettaient d'ailleurs, les perruches huppées, chacune résolue à le cueillir dès qu'il s*évaderait de son cercle de vieilles gardiennes. Elles le guettaient à travers l^ir papotage et leurs flirts, non par désir sentimental, moins encore par tyrannie sensuelle, plutôt par engouement, par mode, par rivalité de snobisme. •« Dirait-on longtemps encore que ce merveilleux étranger au profil de jeune enipereur latin, aux cheveux d'un noir si éclatant que, pour en modérer les reflets, il se poudrait légèrement les tempes de poudre grise, aux yeux d'odalisque, au corps flexible cooune celui d'une jeune fîUe et robuste comme celui d'un athlète, dirait-on longtemps encore que ce demi-dieu de la danse appartenait exclusivement à cette longue et sèche jument de grande-duchesse?».. Elles étaient toutes prêtes à se dévouer, les perruches huppées, pour faire cesser un pareil scandale, et cette noble émulation donnait à leurs nerfs tendres Tillusion de Tamour. Ahî comme disaient naguère let poilus, elle « en prenait », dans les conversations des perruches huppées la duchesse Hilda de Finsburg!

î: - LES DON JUANES

Cependant, assise entre Maurice de Guillonx daBS le cosy corner de la bibliothèque anglaise que Kamon appelait son den, c'est-à-dire sa tanière, ifeanne Saulnois, vêtue aussi simplement qu'une jeune fille d'une flottante tunique de crêpe mauve, sans un bijou au col ni aux poignets, et si fraîche, si reposée de visage et d'allure que vraiment elle avait l'air d'une jeune fille, répondait avec tranquillité aux questions du diplomate qui s'énervait. Il s'énervait de cette tranquillité même, opposée par Jeanne aux formes variées de son offensive amoureuse. La forme actuelle de l'offensive était d'exciter la jalousie de Jeanne à l'endroit de Berthe Lorande. Mais Jeanne avait une façon si aisément adroite de dévier l'entretien que, finalement, elle l'avait réduit à perdre patience, à s'irriter, à s'écrier :

— Mais exifin, quel sortilège vous a-t-il jeté, votre mari? Il est intelligent, je veux bien, mais moins que vous* Physiquement il n'est pas mal, mais...

— Ne plaidez pas, mon pauvre Guilloux, répondait Jeanne toujours souriante... Vous voulez me prouver qu'il existe des hommes plus beaux et plus brillants que mon mari, vous, par eJKemple?

— Non, pas moi, mais...

— Vous ou d'autres, cela m'est égal. Croyez-vous donc que l'amour soit nnc monnaie qui s'échange, an plus juste prix, contre nn certain bloc de qualités? Ce serait du joli si une femme substituait un amour à un autre chaque fois qu'un plus bel objet se présente... Non pas, ami Guilîoux... Moi, qui vôu< parle, j'ai aimé Albert du premier coup. Ou

LES IK3N JUANES 125

du moins, dès la première rencontre, j'ai ressenti pour lui un attrait que personne n'avait exercé sur moi auparavant. Et pourtant il n'était guère séduisant à la façon dont vous l'entendez, le jeune professeur de philosophie du lycée d'Auch avec sa barbe frisée et son lorgnon de bazar... Tiens, de la musique?

Un léger orchestre, un orchestre de sérénade» guitare, cytharc, violoncelle, commençait de soupirer langoureusement sous les arbres des airs napolitains, et soudain les salons se vidèrent vers le jardin.

— Allons ! dit Jeanne en se levant.

— Non, un instant encore! pria Guilloux. C'est très intéressant ce que vous me disiez... Vous vous fichez comme moi de cette musiquette, n'est-ce pas? Alors, il était « moche » quand vous l'avez rencontré, votre Albert?

Jeanne eut un rire éclatant, le rire des consciences nettes, le rire des couvent ines.

— Mais non, il n'était pas € moche >, mon Albert. Il avait sa belle stature, ses cheveux blonds, ses traits spirituels,... sa jolie voix chaude. Il était un peu comique,... un peu pion, d'accoutrement, d'allure .

— Alors, pourquoi avez- vous eu envie de lui?

— Tenez, Guilloux, vous n'y entendez rien. Envie de lui ! Je n'ai pas eu envie de lui ! Croyezvous donc qu'une jeune fille française de bonne race et de bonne éducation a « envie » d'un jeune homme', comme un vieux marcheur a envie d'une

t26 LES DON JTUANBS .

midinette? Pai assisté par hasard à une distribution de prix où Albert prononçait le discours. Sa façon de dire, sa façon de penser, m'ont frappée. J*ai eu envie (pour employer votre mot) de le connaître, de lui parler, de l'occuper de moi et de m'occuper de lui... ne fût-ce que pour lui faire couper sa barbe, changer de lorgnon et de tailleur... Voilà, monsieur, quelles furent mes premières envies à son égard. Et, croyez-moi, c'est ça qui est bien < jeune fille ».

— Oui... sans doute, murmura Guilloux, trop fin pour ne pas saisir ces nuances.

Une frêle et juste voix de ténor soutenue par un langoureux violoncelle et quelques pizzicati de guitare modulait dans le jardin la chanson na|K>litaine :

Corne parti oapeîU, bélla hionda?

lo le porto a tuso marinaio*..

Jeanne et Guilloux étaient seuls dans le den'cî parlaient maintenant à haute voix sans se gêner.

— Et comment avez- vous fait pour vous passer ces diverses envies? continua le diplomate.

— Ah! ça n'a pas été des plus commode. Je menais par le hmii du nez mon vieux papa et ma vieille maman... J'étais fille tmique. Mais, tout de même, leur persuader de recevoir un professeur du lycée!,.. Alors, j'ai combiné, avec quelques jeunes filles et jeunes femmes de la société, là-bas, un cours de littérature moderne, une fois par semaine,

chez ma tante de Brmin, qui habitait près de la cathédrale un hôtel où il y avait une belle salle... Et voilà. Une fois que nous avons pu nous parler, Albert et moi, ça a marché, tout seul. Il est malin. Le temps de lui apprendre les petits faibles de papa et de maman... il s'est mis en campagne et a touché le but en six mois.

— Je vois bien ce qu'Albert a gagné à l'opération. Sans vous il pondrait encore aujourd'hui des bouquins illisibles comme sa thèse ; il professerait au Collège de France devant quatre jeunes Valaques et cinq vieilles An^aises ; il continuerait à acheter ses complets et ses lorgnons aux Galeries; il ne serait pas de l'Institut ; il ne serait pas reçu dans le meilleur monde et il ne flirterait pas en ce moment avec Berthe Lorande. Car il flirte en ce moment avec Berthe Lorande : il a même l'air de lui faire une scène, ce qui est le comble du flirt. Je les vois d'ici, penchez-vous un ptUf vous les verrez aussi.

— Je ne me pencherai pas, car je neveux pas les voir, protesta Jeanne ; mon mari est bien libre de dire des choses gracieuses et même des choses désagréables à M"^® Lorande...

— Bon, vous êtes butée... Mais qu'est-ce que je votis disais donc? Ah! je vous disais que je vois bien ce que Saulnois a gagné à vous épouser. Mais vous, qui êtes une femme exceptionnelle, qui avez tout, la beauté, l'esprit, la naissance, une certaine habileté sociale dans le meilleur sens du mot... songez à ce que vous seriez sans doute devenue si vous aviez attendu l'homme vraiment digne de vous!

— Si je n'avais pas épousé Albert? Oh! je le sais très bien, ce que je serais devenue. Je serais devenue une vieille fille, jaune et rance comme un citroa sec; je ferais des confitures de prtines et des conserves de tomates à Fersac, dans la baraque de mes aïeux, que nos paysans ont la gentillesse d'appeler lou castet. Ou bien j'aurais épousé un de mes voisins, aussi pauvre que mes parents, un monsieur < de quelque chose » qui aurait en dix ans mangé ma maigre dot au cercle royaliste d'Auch et qui coucherait avec mes métayères... J'aime mieux être M'ûQ Saulnois.

La voix grêle et juste du ténor envoyait maintenant sous les arbres un refrain allègre :

Tiritoniba !

Tiritomha!

Tiritomha, Varia va!

— Soit! répliqua Guilloux... Mais seriez- vous moins W^^ Saulnois, si...

— Si je vous écoutais, aimable serpent ? Oui, je serais beaucoup moins M°^® Saulnois. Le plus clair de notre bonheur n'est pas l'Institut, la mondanité, i'argent qui a fini par nous venir. C'est que nous sommes un vrai ménage où chacun d'eux est pour l'autre ce qu'il désire le plus. Tâchez donc de comprendre cela, ami Guilloux, qui fréquentez trop de don Juanes et croyez volontiers au don-juanisme de toutes les femmes . Appartenir à un autre que mon îsiari? Pourquoi? Mon bonheur absolu est de lui

appartenir à Itii. Ce bonîieTir-là serait perdu, je le sens bien, si je risquais une expérience hors de lui- Aîors? Je vous demande un peu? Je détruirais ce qui est la joie de ma vie pour goûter à ce qui ne me tente pas. Je n'ai aucim mérite à résister, croyezmoi. Cela vous fâche? Pourquoi? Vous me plaisez beaucoup tout de même, je vous assure«

Guilloux se leva et médita quelques instants ; la peur d'être ridicule lui fit retwiir les mots rudes qui lui montaient aux lèvres...

— Entendu, dit-il* •. Gardez le bonheur qui vou8 chante. Vous avez raison. Seuiem^&t, il ne dépend pas seulement de vous, ce boaheur^là,.. Je ne me souhaite pas une revanche qui vous fasse du mal : mais j*ai bien peur de l'avoir tout de même.

Le ton de persiflage qui lui était ordinaire avait fait place à une sorte d'âprcté visiblement sincère, n goûta le plaisir pervers de voir Jeanne pâlir. Elle se leva à son tour :

— Qu'est-ce que vous voulez dire?

— Rien... Si vous tenez tant à votre ménage, ne vous endormez pas trop.

Ils ne purent continuer; la musique finie, les invités refluaient vers les appartements avec des € Charmant, n'est-ce pas? », des « Joli timbre, ce Ripardi ! ...» et aussi, jetés pareillement à pleine voix, des « Quelle balançoire! A-t-on idée d'acclimater ces gargouillades dans le pays de Debussy? » et des < C'est des bobards pareils qu'ils se font chanter, l'altesse et le tanguiste, pour se mettre en train?... ». Jeanne et Guilloux furent séparés, Guilloux happé

130 LES DON jrUANES

au passage par Lady de Stone, dont il avait été à Londres Tuh des courtisans. Jeanne, comme alertée par ces derniers mots du diplomate, perçut alors tout le détail de la courte sc&ae suivante, qui se passait au jardiai, dans Fangle voisin du buffet : Berthe Lorande qnîttamk brusqtiement Albert, et se faufilant comme un<e souple couleuvre à travers les groupes, à la rencosi^e de deux nouveaux v^iut qui descendaiexit lentement les degrés du perron.

Tons deipc somdaient ki £oule« du re^ird : c'étaient Jean de Trévoux et Roger Vau|{reni®r.

Berthe les r^oignit, et presque aussitôt s'isol« avec Jean de Trévoux, tandis que Roger demeurait figé sur place, les yeux toujours en quête.

Était-ce l'effet des insmuatioos de GuilLoux ? Jeaime fut frappée de Tangoisee qui se lisait sur les traits de son mari. Albert, lui non plus, m'avait pas perdu un seul des gestes de Berthe Lorande. Mainte* nant la romancière avait entraîné Trévoux sous les arbres, l'avait fait asseoir sur une chaise, s'était assise près de lui. Avec ce goàt d'affidber son amour auquel résistent si peu de f cornes amoureuses, eHe le caressait du regard et de la voix, et ses mains même, ses mains menues de petite fille, avaient des élane à peine r^rimés pour le saisir. Albert voyait ireia, et, lui au^, le sentiment qui l'a^tait était trop fort pour qu'il songeât à le masquer...

^ Ah! mais? pensa Jeanne Saulnois, GuiUoux aurait raison? L'hippocampe ferait souffrir mon mari? Alors, à nous deux!,.. »

Lestement elle traversa le jardin en diagonale, au

LES DON JUAKE3 131

moment oh des yalets costumés comme au tliéâtre dressaient tux étroit plateau de planches cirées sur des supports préparés à l'avance, ei dissimulés dans des groupes de fleurs. Les assistants, amusés par ces préparatifs, se groupaient à Tentotir ; personne n'observa la prise de contact du mari et de la femme, la f^ame avissi naturelle et souriante que si elle n'avait ri^i observé du manège suspect, le mari soudain rassi^^é et. comme soulagé par cette présence familière et protectrice, s'attachant des devx mains aux brais nus de Jeanne et se pressant contre eUe d%Ei gest» d'enfant inquiet... Car Albert Saulnok était de ces maris plus constants que fidèles, qui, pour nuHe fantaisie extraconjugale, n'entament la part d'amour réservée à Tépouse, qui souffrent de ne pouvoir lai oonfier leurs soucis de cet ordre comme ils lui confieot tous les autres, et qui, slls l'osaient, invoqueraient sa protection dans leurs déboires amoureux, à la manière des dévots fripons qui allument un cierge devant Tautel pour acquérir à leurs fir^>o]Hierie8 la faveur da saint.

UbïsbsJÊsatà&n. du tréteau, qui détourna l'attention de cet é|^«ode conjugal, évita pareillement qu'on remarquât l'arrivée de Vaugrenier, et l'air inquiet et déçu dont il inspecta le jardin, puis parcourut les salons. Parmi les invités, setils d'ailleurs le connaissaient quelques familiers de la rue Raynouard, plus qtaelques amis personnels de Jean de Trévoux : car les deux jeunes hommes, malgré les quatre années qui séparaient leurs âges (longum cevi spa-

tium entre vingt et vingt-quatre ans) s'étaient accrochés^ selon l'expression d'alors, dès lenr première rencontre chez Albine. Très dissemblables en apparence, opposés par les doctrines autant que parles habitudes, une affinité latente les avait fait se reconnaître. Trévoux, sentimental, traditionnel, religieux, admirait inconsciemment dans Vaugrenier sa propre nature affranchie. Discutant slycc lui sur toutes choses, il entendait en lui-m£me des échos insoupçoxmés répercuter les répliques de Tincroyant, du révdlté. Roger aimait dans Trévoux le Roger qu'il aurait été (il s'en rendait compte maintenant que la perspicacité d' Albine l'avait expliqué à luimême) si, comme Jeaa de Trévoux, il était issu régulièrement d'une vieille famille française établie depuis trois cents ans dans un certain coin du Rouergue, pour y mener depuis ces trois siècles le même combat d'idées sous le même drapeau. Il raillait en paroles la ferveur idéaliste, les scrupules héréditaires, la foi dans l'amour professés par son cadet, et il ne voulait pas s'avouer le réconfort qu'il goûtait, dans son propre désarroi, aux paroles confiantes et chaleureuses de Jean. Jean parlait sans cesse de Berthe, avec la pétulante ardeur d'un fiancé; Roger ne parlait jamais d' Albine, mais il rapportait d'instinct à Albine tout ce que Jean disait de Berthe, toute cette défense vibrante et généreuse qu'il prenait d'elle contre le monde. Certes, Jean avait deviné le drame de cœur qui se jouait entre Albine et Roger; mais Roger savait gré à Jean de n'en rien dire, de se borner à des professions d'ad-

miration, évidemment sincères, envers Albinc. Lors de son départ pour les Cornouailles anglaises, Jean avait été le dernier visage à lui sourire quand le train s*ébranla, et, rentré le matin après dix jours d'absence, c'était chez son ami Trévoux que Roger avait couru.

Cette fois, son cœur était trop lourd : il avait offert tout son secret à Tami anxieux : la cause vraie de son départ, la lettre à Albine, l'espèce d'ultimatum qu'elle contenait. *. et surtout l'épouvantable an^isse où le mettait, depuis près d'une semaine qu'il avait envoyé cette lettre, le silence de la comtesse. Or, ce silence, lui-même en avait fixé d'avance rînterprétation. n voulait dire : « Sortez de ma vie... » Et cet arrêt qu'il avait accepté, qu'il avait provoqué, il n'avait plus l'énergie de s'y soumettre.

— Voilàoù j'en suis, avait-il conclu... Ah! je ne suis pas fier de moi, mon vieux! Je suis une espèce de baron Hulot. Et encore Hulot avait l'excuse d'être vieux et d'avoir possédé sa maîtresse.

— Va la voir ! avait répliqué Trévoux. Tu sens bien qu'elle t'attend.

— Allez dire : « Pardon ! il y a maldonne ! J'ai exigé quelque chose d'essentiel, vous n'avez pas voulu. . . pardon ! pardon I Je n'exige plus rien ! » Non, tout de même, je ne suis pas tombé si bas !

— Veux-tu que je prévienne Berthe ? Elle vous réunira.

— C'est la même chose.

— Attends ! Il y a une fête chez Ramon Genaz, à Passy , cet après-midi. J'ai licence expresse d'amener

134 LES DON JUANKS

mes amis. Viens... la comtesse y sera certainement, oui, à cause de la grande-duchesse avec laquelle elle est très liée. Vous vous rencontrerez tout naturellement, et cinq minutes après vous serez d'accord. Car c'est entre vous un malentendu d'amoureux.

Roger avait opposé de molles objections de forme, mais, quelques heures plus tard, quand Trévoux était allé le chercher, il l'avait trouvé prêt à sor*««' et vibrant d^impatience.

"Le voilà dans cette léte qu'il eût, quinze jours avant, accablée de sarcasmes, parmi cette société composite issue de la guerre, et qu'il abhorre. Le voilà qui assiste atix préparatife d'une exhibition de méprisables pantins, et il ne songe même plus à s'en étonner, il n'a plus de dédain pour ce magma social, sa gaité factice, sa folie de plaisir cher, son libertinage fade. L'odeur de sépulcre, l'odeur de néant qui s'en dégage ne lui oispe plus les narines. Il s'agit bien désormais de froides observations, de sévères théories ou de prédications révoltées î II s'agit bien de jouer le philosophe du tableau de Couture ! Il s*aglt bi4sa de se draper dans sa dignité ! Ce qui importe en ce moment au philosophe, à l'observateur, au révolté, c'est de retrouver une certaine femme dont la préeeiice lui est soudain apparue nécessaire, nécessaire comme l'air aux poumons. Pour la revoir, dût-elle le repousser, âl a brusquement quitté l'Angleterre la veille et regagné Paris en avion, comme si la rencontre ne pouvait pas être différée d'un auart d'heure! Et cette femme n'est

LES »ON JUANES Î35

pas sa maîtresse ; il a'a même reçu d'elle ancone des meaties faveurs de Tamour. Ce n'est donc pas la tyrannie des 9ens qui T enchaîne. C'est quelque chose de plus mystérieux et de plus impérieux, l'espoir d'une certaine vie qui ne peut être vécue que près d'elle, avec elle, soudé à elle. Ah ! qu'elle reparaisse, qu'il la voie ! Dùt-elle le repousser en le meurtris* sant, dût-elle ne pas daigner l'apercevoir, il lp.i semble que sa fièvre en sera soulagée.

Mais il a beau inspecter visage par visage cette foule en remous, ses yeux ne reflètent pas le visage unique qui éclipse tous les autres. En revanche, on dirait que tous les autres visages prennent une netteté et un relief extraordinaire, comme s'ils étaient éclairés par l'intérieur et révélaient, en même temps que les tares physiques plus ou moins dissimulées, la structure intime du cerveau, les pensées secrètes, les âmes. La grande-duchesse, tandis qu'elle se dép&nsc en boniments naïfs pour racoler les spectateurs autour de la pelouse et clame : « Il va danser î Un tango avec la Vitzina, un tango pour nous seuls, que personne n'aura vu ni ne reverra ! » i^oger lit sur son sec vis^e de cavale, avec l'épaisse sensualité germanique, l'esprit d'enfant arriéré fait pour servir de proie à l'intrigue. Le front mat de Ramon Genaz, ridé par moments de trois rides soucieuses, ses grands yeux dont les prunelles subitement inquiètes circulent tout à coup de droite à gauche dans l'orbite, son allure de nerveux qui se contraint et veut paraître impassible, — tout révèle un être moralement tzavestit

t36 I-ES DON JUANES

plein d'audace et d'angoisse, hésitant encore sur les moyens, mais capable d'employer les pires... Une clarté surhumaine jaillit de tout le visage de Berthe Lorande, offert à Trévoux comme une liostie : par quel sortilège d'enivrement Jean n'aperçoit-il pas, lui, ce qui saute aux yeux de Roger : le non-bonheur, l'anxiété affreuse de celle qui s'offre ainsi?... Pareillement, Roger s'imagine lire comme dans un livre, comme dans un livre imprimé clairement, la droiture du cœur sur ic visage de Laurent Sixte, un renouveau de jeunesse sentimentale dans Camille Engelmann; le jeu de Guiîloux entre Saulnois et sa femme lui apparaît comme un facile problème d'échecs sur un échiquier déblayé oh trois pièces seulement s'opposent... Une bousculade finale, sous les injonctions maintenant impérieuses de la grande-duchesse, agite cette foule ; les isolés rallient les alentours de la pelouse, et le cercle, gens assis devant, gens debout derrière, se forme autour du vert gazon de la pelouse qui frange le palier de chêne, large à peine comme le plancher d'une chambre ordinaire. Une passerelle posée sur le gazon relie ce palier au gravier de l'allée.

C'est sur ce carré minuscule qu'ils vont exécuter leur performance, la Vitzina et le Genaz : et la grande-duchesse a publié hautement que l'exiguïté même du parquet est le « clou » de la chose, le fin du fin, le chef-d'œuvre. Les Argentins ne déclarentils pas qu'on doit pouvoir danser le tango sur une assiette? Et voilà bien la puérilité naïve du Paris qui fête : tous, hommes et femmes, sont

positivement élcctrisés à l'idée qu'ils vont voir ce spectacle unique, admirable, fascinant : un tango dansé sur un parquet de quelques mètres carrés. Voilà qui vaut la peine d'avoir vécu jusqu'en 1920, à travers les angoisses de l'invasion, les périls de la guerre, les ivresses de la victoire et les amers revenez-y de la paix.

Tandis que l'orchestre, toujours violoncelle, guitare et cithare, prélude discrètement, voici paraître les deux virtuoses, se tenant par le bout des doigts. Ils résolvent aisément le problème de franchir ensemble la passerelle sans qu'on ait le temps de reconncdtre s'ils se suivent ou s'ils avancent de front. La Vitzina est plate, sans sexe : un visage de garçonnet un peu usé, maquillé audacieusement de poudre ocreuse ; dévêtue, scmble-t-il, dans la chemise de crêpe gris qui laisse voir les bras jusqu'aux coudes et, presque jusqu'aux genoux, les jambes gainées de soie noire translucide que traverse la couleur de la peau. Une toque à plume retombante coiffe ses cheveux rouilles. Genaz porte un frac et une culotte gris foncé, une chemise à jabot; sa tête est nue... Dès qu'ils ont atteint le plateau, leurs mains dégantées, la gauche de l'homme et la droite de la femme, s'accrochent fermement, ramenées ensemble près des épaules ; la main gauche de la femme s'appuie sans peser sur l'épaule de Thomme; la main droite de l'homme, renversée, frôle de son revers le bas du corsage sobrement échancré vers la taille. Rien de plus décent, d'ailleurs, que cet

abord ; les curiosités libertines, s'il y en a dans Tassistance, sont déçues ; on constate que les deux corps s'effleurent à peine. Ils sont pour l'instant immobiles, non pas Tun contre l'autre, mais tout proches l'un de l'autre; leurs visages sont tournés dans le même sens, se superposant comme ceux des médailles à deux profils; les frisettes de Vitzina égratignent les bandeaux noirs de Genaz, mais leurs joues ne se touchent point. La voluptueuse cadence de la musique se précise. Dansent-ils ? On ne sait. Immobile tout à l'heure, la double statue semble s'animer progressivement d'un rythme imperceptible... Voilà l'art extrême de ces deux virtuoses, et vraiment, c'c^st un art; ils ont dépouillé de tout geste, de tout balancement, la danse célèbre; ils en ont fait comme la synthèse. Grâce à eux, tous vont comprendre l'attrait qu'elle exerce sur le monde. Leur danse, c'est tout le poème de l'amour humain, à la fois délicat et voluptueux, ardent, mais nuancé. Les pieds se meuvent à présent avec une si parfaite concordance qu'on dirait les pointes de l'escarpin de l'homme et des souliers à barrettes de la femme reliés par un fluide : une aiguille aimantée en face d'une aiguille de fer. Comment exprimer plus chastement l'emprise, la conquête, que par cette passive obéissance du pied féminin au pied masculin, l'un suivant exactement l'autre sans jamais le toucher?... Mais les corps, déjà, ne sont plus immobiles. Gardant leur imperceptible distance, tout proches, mais non enlacés, on devine qu'ensemble ils s'électrisent aux vibrations rythmées; les spectateurs, comme s'ils

L£S BON JUANBS 1^

assistaient à une scène d'amour supérieurement jouée, participent à leur émoi. Ils voient les amants hésiter au bord de l'amour ; ils partagent leur angoisse, ils souhaitent leur étreinte... Et voilà qu'au paroxysme de cette attente la musique soudaine se détend, s'apaise ; le couple se désenlace à demi : ce n'est plus qu'un galant amoureux guidant les pas de sa compagne. Par leur incroyable virtuosité, Genaz et Vitzina donnent sur cet espace étroit l'illusion de la promenade longue et sinueuse. Sur quelques pieds carrés de parquet, voici l'entraînement de l'amante par l'amant le long d'un sentier ou sur les pierres sèches d'un gué. Puis, d^un geste soudain, souligné par un trait de violoncelle, la promenade s'arrête : les deux amants, immobiles ju^te un instant, se regardent dans les yeux, et^ comme par un irrésistible élan, qui dure à peine deux secondes (et pourtant se décompose en une courbe précise, gardant au geste je ne sais quelle pudique résistance) se collent face à face, poitrine contre poitrine, debout; la fatalité de l'amour a vaincu. Et dès lors, leurs regards vont demeurer soudés comme leurs membres; leurs regards fixes qtii semblent fouilla- râ4ne, guetter l'un dans l'autre la volupté ou la traîtrise; leurs membres qui n'ont plus le discret éloignement, la souplesse surveillée des premières mesures, mais qui désormais se caressent et se captent, ou s'abandonnent dans un fléchissement subit, l'amante un moment abattue, comme sans forces, sur le cœtir de l'amant victorieux...

140 LKS DON JUANES

— La trouvaille de leur danse, disait Mercuelî à l'oreille de Camille Engelmann, c'est le contraste entre la volupté des attitudes et. .. comment dire ? la maîtrise de soi, Timpersonnalité, le détachement... vous comprenez ce que je veux dire... des danseurs. Voyez ces deux-là qui sont des as. Jamais leur tango ne devient indécent, chaloupage, belle Fatma; tout est visiblement mesuré et réglé dans leurs moindres gestes. Pense-t-on à dts bêtises quand un instant de distraction ferait tout rater? Et leur figure ! Je vous en prie, regardez leur figure : l'immobilité figée ! le marbre! avec les yeux fixes seuls vivants... Pas une trace d'émoi, pas un soupir! Par moments on ne glisserait pas entre leurs lèvres une feuille de papier à cigarettes, et pourtant on est sûr qu'ils n'ont pas plus envie de s'embrasser que l'Apollon Citharède et la Vénus Callipyge au Musée des statues. Voilà le vrai tango. Danse admirable! Dommage qu'il y ait tant de rastas et de pintades pour la gâcher, même dans la meilleure compagnie. . . Ah ! c'est fini ! . . . Acclamons! Tiens, la grande-duchesse n'a pas l'air content... Parbleu! elle aurait voulu la place de Vitzina!

Parmi les bravos, les mains tendues à Genaz, des baisers de femmes sur les joues ocrées de Vitzina, le couple désuni se frayait un chemin vers les appartements. Pas une goutte de sueur sur leur visage, pas un pli au frac de Genaz, à la robe-chemise de Vitzina, pas un cheveu dérangé aux frisettes bouclées de celle-ci, aux glacis noirs de celui-là. On respecta, en s'écartant un peu, l'abord de Genaz et de la

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grande-duchesse, laquelle attendait son héros sur le seuil du den, son naïf visage chargé de souci... Mais Tadroit Mercueil avait trop de curiosité professionnelle pour n'avoir pas devancé Genaz. Dissimulé contre le chambranle de la porte qui faisait communiquer ledenavec le grand salon, voici ce qu'il entendit :

— Ma souveraine?... Vous semblez irritée contre votre sujet? Qu'avez^vous?

— Ackl cette Vitzina est une saleté! Elle se serrait contre vous comme une impudique. Damned whore t Et vous, vous la regardiez tellement, comme si vous vouliez la dévorer !

Le tanguiste ne se troubla pas.

—• Ma souveraine ! Quand vos yeux ont daigné s'abaisser sur un homme, est-ce qu'il existe pour lui d'autres yeux de femme? Vitzina est affreuse; j'enlaçais un squelette.

— Bien vrai? murmura l'Altesse, rassérénée aussi vite qu'un enfant. Un squelette, la Vitzina ! Oui, en effet, c'est bien cela. Un squelette! Que vous êtes amusant et spirituel, Ramon !

Ramon se pencha vers elle et lui dit à l'oreille, mais Mercueil happa tout de même la phrase au vol :

— Et une haleine!... Je cours me rincer la bouche !

Debout sur le dernier degré, accoté à la rampe du perron, Roger Vaugrenier avait suivi l'évolution des tanguistes avec cette attention minutieuse et inquiète qu'on apporte, dans les sommeils maladifs, aux fantasmagories suscitées par la fièvre.

U2 IMS JK^ TOANKa

Quand ce ftit fmi^ chassé de son observatoire par le remous de la fotîie, U erra quelque temps dans les salons, dans le fumoir, repartit presque en courant vers le jardin à la poursuite d'une silhouette entrevue, s'arrêta net devant un visage de femme étonné et inconnu, resta quelque temps immobile sur place, rompu, désespéré. Que faire? Trévoux était le seul dans cette foule auquel il pût confier son souci : mais Trévoux ne quittait pas Berthc Lorande ; ils semblaient oublier l'heure, le lieu et le monde; comment oser les troubler ?

« Ehbien l pcnsa-t-il, je vaisallerrueRaynouard... »

Toute fierté était abdiquée : il ne concevait pas qu'il pût vivre une heure de plus sans voir Albine. Ce qui se passerait alors, ce qui résulterait de l'entrevue, il rignorait : mads il fallait la voir, et savoir... Déjà l'assistance s'éclaircissait, l'Altesse ayant expressément permis qu'on partît avant elle. N 'étaitelle pas chez elle ? On entendait aux alentours du petit hôtel ronfler les autos qui vibraient et qui démarraient.

— C'est le succès de ces histrions qui te pétHfie, ricana une voix derrière lui.

Une main frôlait son épaule. Il se retourna :

— ^. Ah ! Guiîloux ! . . .

Leurs relations s'étaient tout de suite desserrées après le rapprochement de Ro|er et d* Albine. Des mots de Guiîloux restaient plantés comme des échardes dans la mémoire de Vaugreni^*. Et si Albine ne lui avait pas intimé de ne pas se brouiller avec ce dangereux compagnon, la rupture entre les

LES BON JUANES HS

deux camaraaes du froiit eût été déjà consommée. Mais telle était la détresse de Tamant désolé qu'en cette minute la rencontre lui fit du bien. Ils causèrent. Dans une rapide tournée d'ironie, le diplomate régla les comptes du maître de la maison, de la Vitzina, de la grande-duchesse, de Berthe Lorande, de Camille Engelmann, d'Albert Saulnois. Ce fut tellement acerbe que Roger, par contre-coup, eut quelque honte de se trouver là. Il s'en excusa gauchement.

— C'est Trévoux, dit-il, qui est venu me chercher chez moi et m'a amené ici presque de force.

— Mon cher, répliqua Guilloux, je ne m'étonne aucunement de t'y rencontrer du mordtent que notre grande amie commune s'y trouve. . .

— Quelle grande amicl Albine est ici? laissa échapper Vaugrenier.

— La comtesse Anderny est ici, rectifia Guilloux avec un pincement de rire contenu.

Mais Roger n'était pas en goût ni en état de doser une raillerie. Il dit seulement :

— Oh l'as-tu vue ?

— Dans le petit salon anglais que ce fantoche de Genaz appelle son den. Elle causait avec la Finsburg- Je crois d'ailleurs qu'elle venait d'arr,,,

Il n'acheva pas : Vaugrenier n'était plus à côte de lui, il avait détalé vers la maison,

— Bravo! Albine, murmura Guilloux, pour luimême. Ça, c'est du beau travail.,,

Roger avait bondi dans la maison et, bousculant les gens sur son passage, avait gagné le den. Barrant

144 I-ES DON JUANES

la baie entre cette pièce et le grand salon, le groupe des douairières, comme disait Guilloux^ c'est-à-dire jimes ^e Juvigny, de Mers, de Bugey se carraient dans leur importante attitude de personnes mûres. Bien plantées sur les jambes, le ventre en avant, maniant de leurs doigts exsangues et tavelés leurs longs colliers de perles, elles attendaient, pour aller prendre congé de la duchesse, que celle-ci eût fini de causer tête à tête.

Ce n'était plus avec Genaz qu'elle causait, assise au milieu du divan, dans le cosy corner. Sur une chaise basse, une femme fort élégante lui faisait face. On ne voyait de celle-ci que la silhouette altière gainée de bleu sombre et, émergeant du col de renard argenté, la nuque éclatante, les frisementsde cheveux châtain, le chapeau de crin paré lui aussi de fourrure.

Le cœur de Roger se crispa : c'était bien Albine.

Comme les douairières, et proche d'elles, il prêta Foreille. Hilda parlait d'ailleurs à tue-tête.

— Chère... oh! chère!... que j'étais anxious de vous voir!.,. Une vilaine panne d'auto?... Quelle horreur! A moi-même cela m'est arrivé l'autre semaine, au moment où l'on m'attendait à la Légation de Suède... Toute la fête en suspens à cause de moi, vous voyez cela d'ici !.,. Ah! voici donc pourquoi je tenais tant à vous voir !... Vous êtes intime, je crois, avec ce monsieur qui est votre ministre des Aff air eîs étrangères. Monsieur... comment l'appelez- ^ous? Cormillier, Camouiller, dites?

^-* M. Cordelier.

LES DON JUi^œS 145

— C'est cela, Cordelier... Moi je ne veux rien lui demander... parce qu'il a été improper pour Ramon... Il l'a tourmenté comme étranger pour des permissions, des déclarations... Est-ce possible, en vérité? Un homme comme Genaz, qui est reçu comme un ami par des souverains? On pourrait vraiment avoir des égards!

— M. Cordelier a été plusieurs fois obligeant pour des amis à moi, fit Albine.

— Eh bien ! alors, c'est parfait. Je vous demanderai ces jours-ci quelque chose qui concerne son ministère. Je ne vous le dis pas ici, parce qu'il y a toutes ces oreilles qui nous écoutent (les douairières ne bronchèrent pas). J'irai chez vous... Si! si! je le veux!... Un coup de téléphone, et je viendrai moi-même en personne, avec ma bonne Lelièvre.

Puis, subitement dressée debout, — elle venait d'apercevoir au fond du grand salon Vitzina faisant ses adieux au maître de la maison :

— Comment!... Elle est encore ici, cette pervertie? Schrecklich!,,, Et lui me disait qu'elle partait tout de suite!

Elle sortit du den si vivement qu'elle buta dans les douairières. Celles-ci firent en hâte une révérence à laquelle Hilda ne répondit point, puis s'acheminèrent pesamment vers la sortie. Albine, se retournant sans hâte, se trouva face à face avec Roger.

Elle ne manifesta aucune surpriseo et, comme il s'avançait l'air égaré, la démairche vacillante, elle lui tendit la main. Il prit cette main, et| tout aussi--

tôt, bien que le beau visage de son amie fût immobile et son regard impénétrable, il sentit son angoisse se fondre en tendresse.

— Vous m'avez laissé, balbutia-t-il... Vous m'avez abandonné...

Il aurait pleuré, il se serait jeté à ses pieds, sans souci de ce qui restait de monde dans le jardin et les salons. Mais elle le rappela d'un regard à la réalité. Et très simplement :

— Venez vous asseoir près de moi, dit-elle. Dans le salon voisin, la duchesse, avec son

magnifique sans-gêne, était en train, sous les regards amusés des derniers assistants, d*expulser la Vitzina en lui déclarant : « qu'elle avait vraiment bien gagné son cachet aujourd'hui avec sa danse; qu'il ne fallait pas, vraiment ! qu'elle donnât plus de temps que ce n'était convenu, et que sans doute beaucoup d'élèves l'attendaient en ce moment dans son appartement pour avoir leurs leçons!... » Le vide s'était fait autour de Roger et d'Albine, dans l'étroite bibliothèque.

Leurs yeux, à chacun, reprenaient possession dn visage de l'autre. Ils ne pouvaient pas se cacher leur bonheur à se rejoindre. Et la paix de leur accord, comme le courant d'un fluide mystérieux, pénétrait de l'un à l'autre par leurs mains unies. Roger revenait à la vie, ressentant le même allégement qu'un jour, au front de la Somme, quand, enterré vif sous un éboulemcnt de mines, le poids sur sa poitrine s'était soudain comme dis;BOtiis, la main des déblayeurs écartant la terre et les débris.

LE.S dq:a -....

."iv*.^ J«.*«»

li répéta :

— Vous m'avez abandonné! Vous auriez dû me iépondre. J'ai trop souffert.

Malgré la révolution violente dont le nouvel amour Tavait secouée, le goût de vaincre l'homme demeurait assez fort en Albine pour qu'elle goûtât &a victoire. Celui-ci avait voulu résister ; il avait tendu contre la dominatrice les ressorts d'nn^ volonté singulière ; il avait eu le suprême courage de fuir. Pourtant il gisait là, comme tous ceux du passé, désarmé, pantelant, à sa merci. Mais la tendresse qu'elle ressentait pour ce vaincu demeurait plus forte que l'orgueil.

— Quel enfant I... murmura-t-elle.

n baissa le front ; un sanglot d'émotion et de joie jaillit de sa gorge. Elle pouvait dire ce qu'elle voudrait, à présent. Il était heureux»

Elle reprit :

— Votre lettre était une lettre d'enfant. Alors, vraiment, vous attendiez une réponse? Quelle réponse? Est-ce digne de vous et de moi, de signer des contrats, de poser et d'accepter des conditions? Voilà comment vous concevez des cœurs qui s'unissent?

Il fit signe que non, de la tête, signe qu'il abdiquait, qu'il souscrivait à tout.

— Si j'avaûs répondu à votre mise en demeure, croyez-vous qu'à votre retour nous aurions pu nous tendre la main et sentir notre amour intact, comme à présent?

— îïoà, balbutia-t-il. Ne me pariez pas de cette

14S L£S DON JUANES

lettre absurde. Pétais loin de vous, j'étais désespère, j'étais fou.

Elle insista, de sa belle voix grave :

— Me voyez-vous rendant des comptes, discutant avec vous comme avec un notaire? Car enfin, c'était cela que vous me proposiez, ou bien ce que vous me proposiez n'avait pas de sens. Je ne consens à m'humilier devant persoime. Devant celui que j'aimte moins que devant tout autre.

— Il faut me pardonner, dit Roger. Je m'en remets à vous.

— Oui, remettez-vous-en à moi du souci de notre dignité commune. Ah! cœur inquiet! Les soucis et les scrupules qui vous agitent, croyez-vous que je les ignore? Mais je les ressens, comme vous! Si vous ne me croyez pas digne de vous, je ne vous permets pas de m'aimer. Laissez-moi. Partez. Je ne consens pas à ce que le cœur de Roger Vaugrenier se mésallie.

Tout en parlant, avec cette infaillible présence d'attention (si l'on peut ainsi dire) qu'une femme du vrai monde ne perd jamais, elle inspecta le grand salon, au delà de la baie ouverte. Elle n'y voyait plus que deux valets de pied qui tournaient le dos, causant à voix basse en attendant des ordres. Une rumeur discrète venait du fond, du petit salon invisible où le fumoir était installé : les derniers assistants s'y étaient sans doute réunis. Et soudain, une voix s'éleva, une voix qui susurrait plutôt qu'elle ne ch^itait : la façon de Gcnaz lorsque, la guitare en mainsi il consentait à se faire entendre dans les

chansons d'Espagne et d' Argentine.. é C'était lui, en effet; pour quelques intimes groupés autour de la duchesse Hilda, il avait bien voulu chanter. A distance, sur ce fredonnement, on ne distinguait pas les paroles. Albine reconnut pourtant une mala- £uena naguère entendue en Andalousie :

Lxx camicia de la Lola Un chulo se le llevo :

Un chulo se llevo...

Roger, trop absorbé dans le remous de ses pensées et de ses émotions, n'entendait rien. Albine, d'un mouvement si tendre qu'il fut chaste, saisit dans ses mains cette tête humblement penchée et la souleva.

— Albine! soupira-t-il.

— Je ne veux pas m'humilier, reprit-elle. Mais que vous soyez humilié, vous que j*aime, à cause de moi... j'aimerais mieux vous perdre. Ne craignez rien! Vous savez mon âge, mon passé... ne protestez pas ! Je suis certaine qu'on vous a renseigné plus que vous ne le souhaitiez. Il y a certainement de la vérité dans ce que l'on vous a dit. J'ai vécu librement. Mais si l'on vous a dit que, dans ma vie, il y ait eu quelque chose de vil ou de bas, une déchéance, une compromission, de l'inavouable, on a menti« Voyez : plutôt que de déchoir devant moi-même, j'étais prête à renoncera vous, que je préfère à tout. Eh bien! telle vous m'avez trouvée dans cette épreuve, telle j'ai été toujours. Repoussez

donc avec mépris les calomnies qui vous rongent le cœur. Je re&se de rendre des comptes à qui que ce soit; mais, comme je vous aime et que je ne veux pas que vous souffriez, écoutez-moi.

Un accord de guitare plus appuyé fit lever le front de Roger.

— Ce n'est rien, reprit Albine. Ces fantoches s'amusent : tatnt mieux, ils nous laissent tranquilles... Écoutez. La fortune de la comtesse Anderny est, à peu près pour une moitié, celle que lui ont léguée son père, Pierre de Mestrot, et sa mère, Germaine de .Mestrot, mariée en secondes noces à Philippe Ambezac, dont elle a hérité. Pour l'autre moitié, la fortune de la comtesse Anderny est le don que lui fit par contrat un légitime mariage, le comte Anderny, don qu'il confirma par testament malgré la séparation intervenue deux ans avant sa mort. Voilà... Et maintenant, que cette question ne se pose plus entre nous.

— Ahî plus jamais! murmura Roger.

La grêle musique de guitare avait repris, et le susurrement mélodieux de Genaz. Les valets euxmêmes, curieux d'entendre, avançaient vers le fumoir et se dissimulaient entre les rideaux d'une fenêtre. L'électricité brillait dans le fumoir et dans le grand salon : mais personne n'avait songé à l'allumer dans le den ; Albine et Roger s'y trouvaient à présent dans une demi-obscurité, où tenait mourir le reflet des lumières voisines.

— - Enfant ! redit-elle.

Leurs genoux se touchaient. Elle repnt dans ses

mains la tête ardente. Et ils ressentirent, de nouveau, un bonheur infini, comme la veille du départ de Roger pour les Comouailles. Cette fois encore, tous deux s'en étonnèrent. D'autres femmes avaient enlacé la tête du jeune homme ; ses genoux avaient frôlé d'autres genoux féminins. Ces autres femmes, tellement moins belles et moins désirables qu'Albine, ces autres femmes qui parfois, au moment même de l'étreinte, inspiraient à son cœur une sorte de répugnance, il avait éprouvé à leur contact un sursaut d'appétit bevStial. Rien de tel ne le troublait aujourd'hui; ce chaste enlacement le comblait; rien de ce qu'il obtiendrait au delà ûe lui vaudrait plus de félicité. Le violent désir qu'il éprouvait, c'était que cette douce étreinte durât toujours, toujours... Et pareillement, celle qui étreignait son front, d'autres yeux d'hommes, des yeux implorateurs, s'étaient levés anxieusement vers le trésor de son visage; alors elle avait connu l'ivresse du sang et des nerfs, le désir de donner et de prendre, la frénésie qui brise les pudeurs. Par quel miracle le contact de celui-ci, loin de remuer en elle les sources moins pures, lui donnait-il la sensation de se purifier, de se racheter? Tous deux s'étonnaient de leur sérénité, de leur sécurité, et que ce ne fût point pourtant quelque chose de fade et d'inerte, mais au contraire quelque chose d'actif et d'enivrant. Et tous deux se disaient : «Voilà... c'est que je n'avais jamais connu l'amour véritable. L'amour absolu, est-ce donc ce désir épuré, immatérialisé, qui dépasse et consume la vaine agitation de nos sens?... »

1S2 UKS DON JUAISfKS

— Albinc, balbutia Roger, aimez-moi. Pendant CCS jours où je vous ai crue perdue pour moi, j'ai regretté que vous ne m'ayez pas achevé, au lieu de me soigner, quand j'étais blessé... là-bas.

— Je vous aime, répondit-elle. Je vous ai aimé dès ce jour-là..., dès que je vous ai vu blessé, alors que la souffrance avait changé votre visage... Maintenant, je m'en rends compte. Vos traits et votre voix étaient demeurés en moi. Quand je vous ai rencontré de nouveau à Paris, je vous ai reconnu tout de suite, vous que j'avais à peine entrevu... Si cela vous rend heureux que je vous aime, ah! soyez heureux! Comment vous dire cela avec des mots assez forts, assez prenants pour vous convaincre et pour guérir vos angoisses? Personne, entendez-vous? per** soime ne m'a conquise comme vous!

Elle fit une pause, puis, d'uae voix plus basse et plus lente :

— Vous souffrez... Vous souffrez de ce temps où vous n'avez pas été dans ma vie. Il ne faut pas souffrir. Cela n'en vaut pas la peine. Ce que vous jalousez (je m'en aperçois aujourd'hui que je vous aime) vraiment, ce n'était rien. Me comprenez-vous? Me croyez- vous?

— Je vous crois, dit Roger. Je vous comprends. Et vraiment il la comprenait. « Moi aussi, pensa-

t-il, toutes les pauvres choses de mon passé, que j'ai appelées de l'amour, toutes ces émotions de chair et de sang ne furent rien de plus que la brûlure agréable d'un alcool sucré sur la langue et le palais... »

Elle hiî releva lentement la tête. Elle le regarda au fond des yeux; son propre visage parut alors, dans la pénombre qui les environnait, attirer à lui tout ce qui flottait de lumière éparse, et briller de la clarté même de la beauté,

— Roger... Ce que je vous donnerai de moi, nul ne Ta eu et ne Taura jamais. Et pourtant, mon cœur saigne, comme le vôtre, à penser que d'autres hommes, dans le passé, ont eu de moi ce que j'aurais pu leur refuser et gcirder pour vous seul. Pendant que vous agonisiez d'y rêver, là-bas, en Comouailles, sachez que, dans ma solitude, j'ai gémi de m'en souvenir, moi aussi! Ah! pourquoi votre esprit^ votre sensibilité, votre regard, votre voix,.^ pourquoi tout ce qui fait que vous êtes « vous > ne s'est-il pas incamé dans un jeune être vivant, par^ à vous, lorsque j'étais une jeune fille intacte? Ou plutôt, pourquoi n'ai-je pas vingt ans aujourdlzui pour vous dire : < Il n'y a rien... rien dans mxm passé,^. prenez toute ma vie!..- »

— Albine! soupira Roger, bouleversé.

— Ce n'est pas ma faute si j'ai vécu tant d'années avant de vous rencontrer, tant d'années avant vous!^. Ce n'est pas ma faute^... mais pardonner moi!

A son tour, ce fut elle qui fléchit et ce fut lui qtd la soutint. De la sentir ainsi vaincue, désespérée, elle, dont l'attitude ordinaire était d'une lutteuse et d'une dominatrice, elle qui jusqu'ici^ même avec lui, avait gardé de la distance, cela fondait en lui les dernières glaces de scrupules, et du même cotq>^ela

154 LES DOK JtTAKSS

lui inspirait nn ferTcnt désir àe la consoler, de se sacrifier pour elle s'il le fallait, de briser sa propre vie pour rendre heuretise cette autre vie qui, toujours splendide, pleurait pourtant sur les jours qu'elle ne pouvait plus lui immoler.

Elle sanglotait doucement, et quelques paroles entrecoupaient ses sanglots.

— Pardonnez-moi î Ce que la vie m'a laissé, je vous le donne. On me dit que je suis belle toujours ; îl me semble que c'est vrai. Oui-.. Roger... jamais, je le crois, je n'ai été plus belle. Est-ce que cela ne vous console pas? Je ne le serai pas toujours... et vous serez jeune encore, vous, alors que je ne mériterai plus un regard... Eh bien! ne craignez rien, ^and ces jours arriveront, je partirai.

Elle disait ces choses au hasard, sans lien, sans suite. Et justement le désordre des paroles, chez cetèc femme si maîtresse d'elle-même, avait un effet pathétique, irrésistible.

— Je ne vous quitterai jamais, murmura Roger. Je veux me lier pour la vie. Et votre souhait de tout à llieure se réalisera. Il en sera, entre nous, comme si je vous rencontrais jeune fille. Je ne veux rien de vous, comme d'une fiancée, tant que je ne serai pas votre mari.

H la vit défaillir. Lui, l'ardeur de la décision prise et formulée lui rendait sa fermeté, sa lucidité.

— Prenions garde! murmura-t-il... Ils reviennent,, Les derniers invités refluaient en effet dans le

^rand salon, autour de la duchesse Hilda.

LES DON JUANKS 155

Albîne rajusta ses cheveux dans la pénombre et, de quelques gestes précis, refit son visage.

— Sortez par le jardin et rentrez dans le salon par le perron, dit-elle à Roger.

Il obéit. Elle-même s'avança vers la grandeduchesse, qui n'avait pas remarqué son éclipse et qui l'accueillit en clamant, à la joie ironique des auditeurs :

— N'est-il pas vrai, dear, que notre Kamon fait tout à merveille? La danse... la poésie, la guitare, le chant...!

i — Et elle en passe, murmura Gmlloux à Toreilli?» le Saulnois.

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