Les Dons du Saint-Esprit
Le traité des Dons du Saint-Esprit, écrit par un des plus grands théologiens thomistes, Jean de Saint-Thomas, est un des ouvrages qui montrent le mieux les richesses :; "les et proprement mystiques contenues dans les principes énoncés par le Docteur Angélique. L’original latin de cet ouvrage a toujours été fort apprécié par les théologiens, si bien que les Carmes de Salamanque, arrivés dans leur Commentaire de la Somme théologique aux articles relatifs aux Dons du Saint-Esprit, renoncèrent à les expliquer, parce que, dirent-ils, Jean de Saint-Thomas l’avait déjà fait de façon si magistrale, qu’il n'y avait qu'à lire ce qu'il avait écrit, en le méditant devant Dieu. De même le dominicain Vallgornera, qui composa en latin une Théologie mystique selon saint Thomas, ne trouva rien de mieux, lorsqu'il dut parler des Dons du Saint-Esprit en général et en particulier, que de transcrire une vingtaine de pages de Jean de S'aint- Thomas. Celui-ci n’était pas seulement un dialecticien émérite, versé dans tous'les grands problèmes philosophiques et théologiques, il était un vrai contemplatif, et par là plus désigné que beaucoup
d’autres commentateurs pour écrire sur cès hautes
questions des Dons du Saint-Esprit, et de la pré-.
sence spéciale de la sainte Trinité dans les justes.
Cette traduction française est de nature à intéresser vivement les âmes d’oraison et plus particulièrement les directeurs, qui ayant approfondi les œuvres des grands spirituels, d’un Tauler, d’une sainte Catherine de Sienne, d’un saint Jean de la Croix, d’une sainte Thérèse, d’un saint François de Sales, cherchent à rattacher leur doctrine aux principes de la théologie relatifs à la grâce sanctifiante ou & grâce des vertus et des dons », comme dit plusieurs fois saint Thomas.
L'importance de la doctrine des Dons apparaît du fait que le Docteur Angélique, suivant en cela les principes énoncés par saint Augustin, déclare que les sept Dons du Saint-Esprit sont nécessaires au salut et qu’en même temps ils sont connexes avec la charité. (cf. I®-II"®, q, 68N a: 21ét 15):
Il montre d’abord que les dons se distinguent des vertus acquises et même des vertus infuses en
ce sens que, par eux, nous sommes plus passifs
qu’'actifs, car üs sont dans les justes d’une façon permanente des dispositions surnaturelles à recevoir docilement et promptement l'inspiration du Saint-Esprit, qui nous fait agir selon un mode suprahumain, non pas précisément extraordinaire comme le serait la prophétie, mais éminent. Ainsi, les voiles disposent la barque à recevoir normale-
PRÉFACE TX
| ment et comme il faut le souffle du vent, et à avancer de façon plus prompte qu’elle ne fait à force de rames. |
Cela posé, saint Thomas et son commentateur insistent sur ce point que les Dons sont nécessaires au salut. Le Docteur Angélique ne l’avait pas nettement affirmé en expliquant les Sentences de
| Pierre Lombard, il le montre assez longuement
dans l’article deuxième de la question de la Saimme théologique consacrée aux dons en général. « Celui, dit-il en substance, qui ne possède encore qu’imparfaitement un principe d action ne peut agir comme îl convient sans être aidé par un agent supérieur. Ainsi, l'étudiant en médecine ou en chirurgie ne peut jaire une opération sans être guidé par le maître qui le forme. Or, le juste ne possèae qu'’imparfaitement la vie de la grâce, même lorsque sa raison est informée, élevée par les vertus théologales ; il faut donc pour qu’il se porte comme il convient vers sa fin surnaturelle, qu’il soit spécialement aidé par le Saint-Esprit, selon ces paroles de saint Paul aux Romains, vx, 14 : Tous ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu sont fils de Dieu ». Sans cela, le juste resterait dans un état d’infériorité, il n’arriverait pas à dépasser une certaine rudesse naturelle, une certaine incompréhension, hésitation, d ne serait pas suffisamment armé pour les combats de la vie.
Comment, en effet, surtout dans les circonstances compliquées et difficiles, concilier, sans une inspiration supérieure du don du conseil, «la prudence du serpent et la simplicité de la colombe ». la force et là douceur, la justice et la miséricorde, la vue
constante de l'idéal à atteindre et l’attention aux détails, aux circonstances diverses dont dépend la moralité de nos actes ? Comment jouer comme il convient sur le clavier des vertus les plus différentes, sans faire de fausses notes ? Il faut pour cela, avoir l'inspiration du morceau à exécuter. Comment, en particulier, devant certaines questions indiscrètes et pressantes, éviter le mensonge en gardant un secret qui nous a été confié ? En d’autres occasions, il est difficile de savoir s’il faut parler ou se taire. Re
Comment, sans une inspiration supérieure du don de sagesse éviter à certains moments pénibles, em des questions brûlantes fort complexes, l’excès de ceux qu'on aime à appeler aujourd’hui les maximistes, sans tomber dans le minimisme ou, du moins, dans le prétendu juste milieu de la médiocrité ou de la tiédeur, qui, comme le modérantisme opportuniste, fuit tous les extrêmes, même celui de la sainteté ? Comment ne pas perdre de vue pra-. tiquement que le juste milieu véritable de la vertu morale est en même temps un sommet au-dessus des vices contraires opposés entre eux comme l’excès et le défaut, que la force acquise est un point culminant au milieu et au-dessus de la témérité et de la lâcheté, que la force chrétienne ou infuse est un sommet supérieur ? En certaines circonstances graves, il faut plus encore : toujours au milieu, mais plus haut, il faut l’exercice du don de force, sans lequel on ne saurait garder, dit saint Augustin, parmi les contradictions de toutes sortes, la faim et la soif de la justice de Dieu.
Comment, devant certains événements très dou-
- FRÉFACE XI
loureux et imprévus, garder, sans une inspiration spéciale du Saint-Esprit, la juste mesure entre la tristesse déprimante des prophètes de malheur et un optimisme de commande qui ne rassure personne ? Sans doute, il faut alors faire un acte de
foi, d'espérance, d'amour de Dieu. Mais le moyen
de se rappeler pratiquement que les vertus théologales ne consistent pas essentiellement dans un juste milieu comme les vertus morales, car leur motif formel et leur objet premier est infini ? Le moyen de se dire efficacement hic et nunc que nous ne saurions trop croire en Dieu, espérer en Lui et l’aimer, si une inspiration spéciale du don de sagesse ne vient pas pour ainsi dire nous faire voir en Lui, non seulement les événements heureux, mais
les plus pénibles et les plus déconcertants, permis
par Lui pour un bien supérieur ? Comment, sans cette lumière supérieure des dons se rappeler comme il faut et quand il le faut, que, pour ceux qui aiment le Seigneur, surtout pour ceux qui l’aiment jusqu’à la fin, tout concourt au bien, comme le dit saint Paul, tout sans exception, ajoute saint Augustin, même les pires épreuves, jusqu’au péché lui-même, permis par Dieu dans la vie des élus, pour les conduire à une humilité plus vraie et, par suite, à un amour plus pur as | L%
De ce que les Dons du Saint-Esprit sont nécessaires au salut, il s’en suit, comme il est bien montré en cet ouvrage, qu’ils ‘sont connexes avec la charité, à raison de laquelle le Saint-Esprit habite
KL LES DONS DÜ SAÏNT-ESPRIT
en nous (1°-I1*, q. 68, a. 5). Ils sont dès lors, en toute âme en état de grâce, comme des fonctions normales de notre organisme spirituel. Par suite, ainsi que les vertus infuses, Us grandissent avec la charité comme les cinq doigts de la main se développent ensemble (1°-IT®, q. 66, a. 1).
On ne conçoit donc pas qu’une âme intérieure ait un haut degré de charité sans avoir les dons de sagesse, d'intelligence, de force et les autres à un degré proportionné, bien que chez les uns la sagesse apparaisse surtout sous une forme contemplative et, chez d’autres, comme chez un saint Vincent de Paul, sous une forme pratique toute orientée vers les œuvres de miséricorde. À ceux-là, elle montre d’une façon éclatante toute l’élévation des mystères de la foi ; aux autres, d’une façon diffuse, elle fait voir les membres souffrants du Christ et le moyen de leur porter efficacement secours. Saint Thomas a montré (II°-II®, q. 45, a. 3) que le don de sagesse est à la fois spéculatif et pratique; chez les uns 1 apparaît surtout sous la première forme, chez d’autres sous la seconde ; mais c’est bien encore une admirable et très fructueuse contemplation, vraiment infuse, qu’un Vincent de Paul conservait, hors d’un cloître, parmi les agitations du monde, en assistant les pauvres, les prisonniers et les petits enfants abandonnés, pour faire d’eux des membres de plus en plus vivants du Christ.
On saisira surtout, en lisant ces pages, comment la foi unie à la charité et éclairée par les dons d’intelligence et de sagesse, devient pénétrante et savoureuse, pour nous faire vivre profondément des mystères de l’Incarntion rédemptrice, de la
& 3 PF è
SRE
: PRÉFACE; xtit
sainte Messe, et du mystère suprême de la sainte Trinité, qui, en surélevant notre âme par la grâce sanctifiante, habite en nous et se fait parfois sentir à nous comme l'âme de notre âme, la vie de notre
vie.
La traduction française du texte latin n’était pas J'acile à faire, pour plusieurs raisons. D'abord Jean de Saint-Thomas avait, pour employer la terminologie de Denys, “conservée par saint Thomas (1), la « contemplation circulaire », qui, Par 0ppPosition au mouvement ascensionnel, soit droit, sou oblique, revient constamment sur les mêmes choses, en décrivant plusieurs fois le même cercle, sans se lasser, pour mieux voir el revoir tous les aspects et toutes les richesses d’une vérité supérieure. Ainsi l'aigle, après s'être élevé très haut par un mouvement droit ou par un mouvement en spirale, se plait à décrire plusieurs fois le même cercle, puis à planer comme immobile, en scrutant l'horizon de son puissant regard. Ces retours circulaires Sur les mêmes choses peuvent fatiguer les lecteurs qui ne sont pas parvenus à une Vue si simple et si haute, qui n’ont pas la même joie que Jean de Saint- Thomas à « redire la même chose sans la répéter jamais »; ils voient la répétition matérielle, et pas assez la continuité formelle du regard intelligent el
(Ci ITS HT, qd 180, a. 6 : Utrum operalio contempla- #tionis convenienter distinguatur per tres motus, circularem, rectum eë obliquum.
xiv LÉS DONS DÜ SAINT-ESPRIT
aimant, comme quelqu'un qui entendrait réciter les Ave Maria du Rosaire, sans contempler le mystère qui est l’âme de cette cantilène.
Ceci dit pour défendre le noble Jean de Saint- Thomas, tout en reconnaissant qu’il paraît quelquefois un peu trop aimer le cercle sur lequel il revient, et qui n’est encore qu'une image He de Dieu. Il peut à cause de cela paraître diffus ; chose se supporte en son latin assez spécial ; u 4 Fe a conformité entre la langue qu ‘il s’est faite et son mode de penser ; ce serait moins supportable dans une traduction française. Il a fallu parfois resserrer le texte pour ne pas donner l’impression des redites. |
Il n'était pas non plus aisé de mettre en français courant un exposé scolastique, qui contient bien des termes techniques difficiles à rendre dans une autre langue.
Ces difficultés ont été surmontées dans la traduction présente, qui a été faite, on le voit, non seu- “lement avec beaucoup d'attention et de patience, mais con amore, en pénétrant et goûütant les choses dites, condition nécessaire pour les redire d’une facon vivante en français. Quelques termes techniques indispensables comme habitus, qui n’est que trop faiblement traduit par «& habitude » ou par € disposition habituelle » ont été conservés. C'ependant ce n’est pas une traduction servile, la pensée de l’auteur a été. assimilée et fidèlement rendue dans le tour libre de la phrase française.
Ce sera une joie et un vrai profit spirituel pour
i ele avec tu de l'amour de Dieu, à ce qu 7 £ ya en nous de plus intime, à ce qui est en notre âme, selon l'expression de saint Thomas, « inchoatio
tæ æternæ DA la vie éternelle commencée.
Fr. BR. ou Liganr, ORE
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