‹ Les Dons du Saint-EspritChapitre 12 sur 47 · CHAPITRE TITI · texte numérisé non relu

CHAPITRE TITI

Le Don d’Intelligence

1. Nous n’aborderons pas iei toutes les difficultés qui se présentent au sujet de chacun des dons, parce que saint Thomas les examine spécialement en diverses questions de la II* II*. Nous nous bornerons à celles qui concernent la nécessité des dons et la distinction des dons et des vertus.

9. Isaïe nomme en premier lieu les dons de Sacesse et d’Intelligence lorsqu'il dit : Et requiescet super eum spiritus sapientiae et intellectus. La difficulté qui se présente d’abord à leur sujet est de les distinguer selon leur raison formelle, d’une part, de la foi — car il semblerait d’abord que tout l’office de ces dons puisse être accompli par elle — d’autre part entre eux, car il semblerait que leurs actes puissent être indifféremment attribués à l’un ou à l’autre. De plus, comme les dons ne sont pas exclusivement liés à la foi, puisqu'ils se trouvent dans le Christ et les Bienheureux, il nous faudra aussi montrer quels actes produisent les dons lorsqu'ils se trouvent sans la foi, comme chez les Bienheureux.

Le don d’Intelligence ne concerne pas. seulement la simple appréhension des termes, ùl comporte un certain jugement.

[Exposé des difficultés]

3. À ce sujet plusieurs conçoivent un doute à cause des termes employés par saint Thomas qui, distinguant (q. 68, a. 4) le don d’intelligence des dons de sagesse et de science, dit que l’appré-hension de la vérité, selon qu’elle concerne l’invention dans l’ordre spéculatif, appartient au don d’intelligence, tandis que le don de conseil perfectionne l’intellect dans l’ordre pratique quant à cette même appréhension de la vérité. En ce qui concerne au contraire le jugement porté sur la vérité, saint Thomas dit qu’il appartient au don de sagesse de le perfectionner quant à l’ordre spéculatif, et au don de science quant à l’ordre pratique.

4. Maïs il ne semble pas que les dons d’intelligence et de sagesse soient suffisamment caractérisés, l’un par l’appréhension, l’autre par le jugement. Car l’une et l’autre fonction peuvent procéder du même-habitus, et l’appréhension est ordonnée au jugement, s’il est vrai que nous jugeons des choses appréhendées.

C’est ainsi que déjà dans l’ordre naturel par un même habitus nous appréhendons la vérité des principes et nous lui donnons notre assentiment : or assentir c’est juger. Et par un seul et même habitus soit de science soit de sagesse, nous apprépréhendons la vérité des conclusions et nous portons un jugement sur elles,

Or cela doit être encore plus vrai des habitus surnaturels comme les dons, car, étant d’un ordre supérieur, ils agissent d’une facon plus éminente et avec plus d’unité .que les habitus naturels, ce qui apparaît clairement dans les dons de force, de piété et de crainte par exemple, qui unissent en eux les diverses perfections des vertus qui siègent dans l’appétit.

9. Si l’on répond que le don d’intelligence ne fait pas seulement appréhender la vérité, mais fait aussi former un Jugement au sujet de cette vérité : — outre que cela est, dit-on, contre saint Thomas, ne tombe-t-on pas encore dans un autre inconvénient, parce qu’alors le don d’intelligence ne pourrait plus être distingué des dons de science et de sagesse ?

Si en effet il appartient au don d’intelligence de juger de la vérité surnaturelle, c’est en vertu d’une certaine cause ou en vertu d’un certain effet qu’il doit porter ce jugement ; sinon il ne pénétrerait -pas la vérité, mais jugerait d’une façon toute superficielle ou suspensive.

Or s’il juge par une cause, cause suprême ou cause inférieure, il n’y a rien en quoi il diffère de la sagesse ou de la science, puisque ces dons n’ont d’autre office que de juger des vérités par les causes. Est-ce par les effets qu’il juge ? Mais üi n’y a pas de raison d’exelure un tel jugement du domaine du don de science, car juger par les effets appartient aussi à la science.

6, “ nous disons après cela que le don d’intelli-

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gence juge seulement des principes, non des con-clusions ou des vérités connues par leurs causes (il correspond en effet à l’habitus des principes appelé aussi intelligence, et cet habitus a bien pour office de juger et discerner, mais des vérités connues de soi ou par leurs seuls termes), on objecte alors qu’à ce point de vue le don d'intelligence ne différerait pas de la foi.

Car les vérités de la foi, qui ont le rôle de principes dans l’ordre surnaturel, ne peuvent être connues en cette vie qu’obscurément, et ainsi l’assentiment et le jugement à leur sujet doit avoir lieu par la foi elle-même ; or si le don d'intelligence juge et assentit à leur sujet, cela doit se produire ou bien obscurément, et cela se fait par la foi et alors le don d'intelligence sera la foi elle-même — ou bien clairement, et alors cela ne peut se faire que par la lumière de gloire et dans la patrie.

7. Si nous répondons que le don d'intelligence ne porte pas sur les vérités elles-mêmes de la foi, mais seulement sur leur crédibilité, ou sur la convenance des choses à croire, ou sur leur appréhension quant au sens et à l'intelligence des termes,

8. — on réplique que tout cela n’est qu’un préambule à la foi, s’il est vrai qu’il faut d’abord connaître la crédibilité même de la foi et le sens des

articles de la foi, et leur convenance, pour que

s’éveille le pieux désir de croire.

Or les choses qui précèdent la foi ne peuvent dépendre d’un don du Saint-Esprit, puisque, au con-

traire, les dons supposent dans l’âme la présence des vertus théologales.

Ajoutons que les motifs qui antérieurement à la foi nous font juger de la crédibilité ou de la convenance des choses de la foi ne sont pas toujours surnaturels. Il est clair que beaucoup de ces motifs sont connus par la raison naturelle, car personne ne pourrait eroire prudemment sans un motif suffisant de crédibilité. Ces motifs subsistent aussi chez les pécheurs ayant la foi, en qui cependant ne peuvent se trouver les dons du Saint-Esprit.

[Exposé de la doctrine]

9. Il faut dire néanmoins que le don d’intelligence produit toujours un certain jugement discriminatif de la vérité, bien qu’il lui appartienne aussi de produire dans l’intellect, d’une manière antécédente et à titre dispositif, la juste appréhension des termes.

Cela est clairement enseigné par saint Thomas tort Ier S ad etc) Car saint Thomas dit en effet en cette question 68 que la raison est spéculative et pratique, et que dans l’un et l’autre cas il y a lieu de distinguer l’acte d'appréhender la vérité, qui se rapporte à la découverte, et l’acte de juger de la vérité. Or pour appréhender la vérité la raison spéeulative est perfectionnée par l'intelligence, la raison pratique par le conseil. Et pour juger avec rectitude, la raison

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spéculative est perfectionnée par la sagesse, et ia raison pratique par la science (1).

Mais la vérité n’est pas appréhendée, ni pénétrée, ni connue, si ce n’est par quelque jugement ; en effet saint Thomas ne dit pas qu’il appartient au don d'intelligence d’appréhender par mode de simple conception Les termes qui composent les énoncés par lesquels la vérité nous est proposée, — laquelle appréhension se rapporte à la première opération de l’esprit, — mais il dit qu’ «€ au don d'intelligence appartient l’appréhension de la vérité, qui se rapporte à la découverte ».

Or la vérité et son appréhension consistent dans

je jugement : la vérité est appréhendée par une énonciation, et par composition et division, ce qui regarde la seconde opération de l’esprit, comme saint Thomas le dit [°, q. 16, a. 8.

Et la découverte ne concerne pas la simple appréhension des termes, mais une certaine vérité et les propositions par lesquelles l’esprit atteint celleel. En effet, il y a des choses que nous apprenons d’autrui, et il y en a que nous découvrons. Or ce que nous apprenons d’autrui, ce n’est pas les simples termes ni leur appréhension, mais des propositions et des vérités ; et de même les choses

À (1) Il est vrai, remarque 1ei Jean de Saint-Thomas, que saint Thomas, dans la Il II de la Somme, qq. 8, 9 et 45, enseigne que lies dons de sagesse, d'intelligence et de seience perfectionnent également la raison spéculative et la raison pratique (comme la foi elle-même, qui non seulement croit, mais aussi opère par la dilectiong et ainsi peut être dite pratique). Mais quant à ce fait que le don d’intelligenee nous fait appréhender, pénétrer et connaître la vérité, l’opinion de saint Thomas n’a jamais varié. | : :

que nous découvrons ne sont pas seulement les simples termes, ce sont certaines vérités et Les pro-: positions par lesquelles elles sont énoncées.

10. Quant à ce que saint Thomas enseigne dans Ja IT [1% sur le don d’intelligence, il en ressort de même clairement qu’à ce don n’appartient pas seulement la simple appréhension des termes, mais aussi le jugement pénétratif et discriminatif de la vérité. Car (q. 8, a. 1, particulièrement ad 1 et ad 2) il compare le don d'intelligence à la lumière des premiers principes qui est aussi appelée intelligence ; et ainsi il dit dans l’ad 2 que le discours de la raison commence toujours à une chose appréhendée par l'intelligence et se termine à l’intelltgence d’une chose d’abord inconnue. Or il est évident que ce qui dans ce processus se rapporte à l’intelligence, ce ne sont pas les simples termes, mais des propositions ou vérités connues de soi dans la lumière des principes, à partir desquelles on parvient par le raisonnement jusqu’à la vérité des conclusions.

11. Le saint Docteur ajoute que « la lumière infuse (portant sur les principes de la foi) est aux choses qui nous sont connues surnaturellement comme la lumière naturelle est à la connaissance des premiers principes ». Ainsi le don surnaturel d'intelligence est comparé à la lumière naturelle des premiers principes, et de même que par la lumière des principes non seulement neus appréhendons les termes maïs aussi nous portons un jugement sur les vérités connues de soi, de même par Île

don d'intelligence nous portons un jen sur les vérités surnaturelles.

Il dit encore, art. 2, que « le don d’intelligence se rapporte aux premiers principes de la connaissance de grâce ». Or les premiers principes ne sont pas des termes, mais des propositions et des vérités.

12. Enfin saint Thomas, expliquant l’acte du don d'intelligence, le fait de telle sorte que celui-ci ne peut être entendu sans un certain jugement. Car dans l’art. 2 il dit que « le don d'intelligence en cette vie ne nous fait pas voir clairement l’essence même de la chose entendue, ni la vérité même de l’énoncé, mais nous fait voir clairement que rien de ce qui apparaît extérieurement n’autorise à s’écarter de la foi ». Ce qui certes ne saurait se produire sans comparaison et jugement.

De même dans l’art. 4 il enseigne que « l’Esprit-Saint par le don d'intelligence illumine l’esprit de l’homme pour lui faire connaître une certaine vérité surnaturelle ». Et la vérité se connaît par un jugement. |

Enfin, expliquant dans l’art. 8 quel fruit correspond au don d’intelligence, il dit que ce don a pour fruit propre la foi, prenant ce mot non pas pour la vertu ou l’habitus, mais pour une spéciale certitude de la foi, en tant que l’homme en pénétrant ef comprenant les vérités révélées est affermi et stabilisé dans son adhésion et sa croyance, de sorte qu’il n’y ait en lui aucune fluctuation. Et c’est ainsi que saint Thomas dit à l’ad 2 que « la foi ne peut pas précéder l’intelligence d’une manière uni-

verselle, ear nous ne pourrions assentir par la croyance aux choses proposées si nous ne les entendions de quelque façon ; mais la perfection de l'intelligence est consécutive à la foi vertu théologale, et elle est suivie elle-même d’une certitude particulièrement vive de la foi »; c’est cette certitude spéciale qui pour saint Thomas constitue le fruit consécutif au don d'intelligence. Et, comme la foi nous fait assentir par un certain jugement aux vérités révélées, si le don d'intelligence produit un fruit d’affermissement et d’assurance plus parfaite de la foi, il est évident que c’est par quelque jugement qu’il le fait.

13. La raison de cela est que le don d’intelligence nous dispose avant tout à l’intellection droite et pure des choses de la foi, sans aucun mélange d'erreurs, et aussi sans immersion dans les images et les choses matérielles qui empêchent de bien entendre ce qui est d’ordre spirituel. Cette intellection pure de tout mélange d'éléments étrangers fait discerner en chaque chose ce qu’elle est, où au moins ce qu’elle n’est pas, — sinon, il n’y à ni intellection ni pénétration, mais plutôt obseurité et confusion.

Or le don d’intelligence aiguise et perfectionne l'esprit afin qu’il procède sans confusion aucune, ni mélange d’erreurs. Et c’est pourquoi parmi les béatitudes c’est la pureté du cœur qui selon saint Thomas (LE IL®, q. 8, a. ?) correspond au don d’intelligence : Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt (S. Matth. v, 8). La pureté du cœur signifie ici non seulement la purification des affec-

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tions mal ordonnées, qui se fait par les vertus et les dons de l’appétit, mais aussi l’éloignement des représentations sensibles et des erreurs, de telle sorte que les vérités proposées au sujet de Dieu ne soient pas reçues selon le mode obscur de notre imagination, ni selon les dépravations hérétiques,

Il faut ainsi que le don d’intelligence nous fasse distinguer dans les mystères la vérité de la foi d’avec les erreurs, et la spiritualité des choses divines d’avec les formes sensibles ; autrement c’est d’une manière grossière et avec une sorte d’hébétude, d’obnubilation ou de confusion, que l’esprit les entendrait. Et le don d'intelligence, lorsqu’tl illumine et purifie l’esprit, en éloigne précisément cette grossièreté et cette hébétude.

Mais un tel discernement, une telle pénétration.

ou illumination n’a pas lieu sans comparaison et confrontation entre la vérité de la foi et les erreurs qu’elle repousse ; comme entre la pureté des choses spirituelles élevées au-dessus de tout l’ordre des sens, et la matérialité des formes corporelles qu'elle rejette comme une lie. Par conséquent le don d'intelligence qui aiguise l’esprit et le dispose à pénétrer les choses et à les connaître limpidement doit être judicatif, car il ne pourrait pas discerner s’il ne savait juger et comparer.

14, Objection : — T’intelligence ne peut en cette vie se passer (complètement) des images et des formes corporelles, puisqu'il est connaturel à l’âme unie au Corps d'exercer l’intelligence en liaison avec les sens. Etre dépouillé des phantasmes et des formes sensibles, cela est pour une autre vie, on

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bien n’arrive que d’une manière extrêmement rare dans celle-ci, par l’effet de quelque ravissement extraordinaire qui n’est pas nécessairement lié au don d'intelligence, parce que celui-ci est commun à tous les justes.

Ainsi on n’explique pas bien le don d’intelligence en disant qu’il purifie l’esprit des représentations sensibles et des erreurs, d'autant plus qu’une certaine erreur matérielle est compatible avec la foi (du moment qu’elle n’est pas accompagnée de cette pertinacité sans laquelle nul n’est hérétique) ; par conséquent l’erreur peut coexister avec le don d'intelligence. En. effet l’erreur matérielle n’étant pas un péché mortel, peut coexister avec la grâce ;. et par conséquent aussi avec le don d'intelligence, puisque celui-ei se trouve en tous ceux qui ont la grâce (LI* IT*, q. 8, a. 4).

15. Réponse : — C’est d’une double façon que l'intelligence peut écarter les phantasmes :

1° de telle sorte que les phantasmes soient complètement éliminés et que le mode lui-même de connaître ne dépende plus d’eux ;

2e par comparaison de l’objet entendu aux phantasmes eux-mêmes, en reconnaissant que cet objet n’est pas comme les phantasmes, et s’élève au-dessus de tout l’ordre sensible — à la facon dont nous connaissons Dieu et les choses spirituelles dans cette vie, à savoir par voie de négation, parce que bien que nous connaissions les choses spirituelles par connotation aux choses sensibles et aux ima-

ges, cependant nous écartons de Dieu ces images sensibles elles-mêmes, et nous affirmons qu’il ne faut pas penser de Dieu selon ces phantasmes corporels. « La connaissance intellectuelle, dit saint Thomas (II° II*, q. 180, a. 5, ad 2), ne s’arrête pas aux phantasmes eux-mêmes, mais en eux elle contemple la pureté de la vérité intelligible. »

Etre délivré des phantasmes par totale carence et élimination de ceux-ci, n’est pas donné en cette vie mortelle, dans laquelle notre intelligence dépend des choses sensibles. Mais se purifier des phantasmes par voie de rémotion comparative et par voie de négation, en discernant qu’une chose entendue selon le mode des choses sensibles, cependant n’est pas comme les choses sensibles, mais tout à l’opposé, — une telle purification des images est possible dans cette vie. Et cette purification n’a lieu que par distinction et comparaison, et par jugement.

16. Que la foi et le don d'intelligence puissent coexister avec quelque erreur matérielle, nous le reconnaissons ; ils sont en effet compatibles avec une certaine ignorance de ce que l’homme n’est pas tenu de savoir dans les choses de la foi. Cela montre que le don d’intelligence n’est pas toujours tellement parfait qu’il délivre de toutes les erreurs, même de celles qui surviennent accidentellement, car chez les Anges eux-mêmes il arrive que les inférieurs soient purifiés de certaines ignorances par les supérieurs. Mais cela ne prouve pas que le don d’intelligence ne purifie pas des erreurs formelles, de celles qui comportent l’advertance, et

qui, provenant d’une obscurité plus ou moins grande dans la connaissance de certaines vérités, pourraient plus ou moins faire obstacle au salut.

17. Si l’on demande : Quel est ce jugement particulier au don d'intelligence, et qui serait distinct de celui de la sagesse et de la science, distinct aussi du jugement de la foi ?

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