‹ Les douleurs de la vieChapitre 107 sur 292 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Que DIEU est plein de miséricorde envers ceux qui l'invoquent pour la bonne mort.

« Ne considérons plus la mort comme des païens, écrit Pascal, mais comme les chrétiens, c'est-à-dire avec l'espérance, comme saint Paul l'ordonne, puisque c'est le privilège spécial des chrétiens. Ne considérons plus un corps comme une charogne infecte (car la nature trompeuse se le figure de la sorte ■, mais comme le temple inviolable et éternel du Saint-Esprit, comme la foi l'apprend : car nous savons que les corps sont habités par le Saint-Esprit, qui réside en eux pour cet effet ; c'est pour cette raison que nous honorons les reliques des morts. Ne considérons donc plus un homme comme ayant cessé de vivre, quoi que la nature suggère , mais comme commençant à vivre . comme la vérité l'assure. Ne considérons plus son âme comme réduite au néant, mais comme vivifiée et unie au souverain Vivant. Et corrigeons ainsi, par l'attention à ces vérités, les sentiments d'erreur qui sont si empreints en nous-mêmes, et ces mouvements d'horreur qui sont si naturels à l'homme. Sans JÉèus-CnRisT , la mort est horrible , elle est détestable et l'horreur de la nature : en Jésus-Christ elle est aimable , sainte et la joie du fidèle. Tout est doux en Jésus-Christ, jusqu'à la mort : et c'est pourquoi il a souffert et est mort, pour sanctifier la mort et les souffrances ^ . ^^

Aussi est-il consolant, autant que juste, ce tableau des derniers instants du chrétien.

« La mort, si terrible pour l'incrédule, met le comble aux vœux du chrétien. Il la désire, comme saint Paul, afin d'être avec Jéscs-Christ : il la désire pour commencer de

l. Pascal. Lettre sur la mort de son père.

vivre, pour être délivré du poids des organes, des liens matériels qui le retiennent sur cette terre, oij les plus pures jouissances qu'il goûte ne sont qu'une ombre légère de la félicité qu'il pressent. Vit-on jamais alors un chrétien donner le même exemple que tant d'incrédules, abjurer sa doctrine et regretter d'avoir cru? Ah ! c'est à ce moment surtout qu'il en connaît le prix, que la vérité consolante brille à ses yeux de tout son éclat. La mort est le dernier trait de lumière qui le vient frapper : lumière si vive qu'elle rend presque imperceptible le passage de la foi à la claire vision de son objet. L'espérance, agitant son flambeau près de la couche du mourant, lui montre le ciel souvert, où l'amour l'appelle. La croix, qu'il tient entrt ses mains débiles , qu'il presse sur ses lèvres et sur son cœur, réveille en foule dans son esprit des souvenirs de miséricorde, le fortifie, l'attendrit, l'anime. Encore un instant, et tout sera consommé, le trépas sera vaincu, et le profond mystère de la délivrance accompli. — Une dernière défaillance de la nature annonce que cet instant est venu. La religion alors élève la voix, comme par un dernier effort de tendresse. « Pars, dit-elle, âme chrétienne ! » sors de ce monde , au nom du Dieu tout-puissant qui t'a » créée ; au nom de Jésus-Christ , Fils du Dieu vivant, qui » a souffert pour toi ; au nom du Saixt-Esprit , dont tu as » reçu l'effusion ! qu'en te séparant du corps un libre accès » te soit ouvert à la montagne de Sion, à la cité du Dieu » vivant, à la Jérusalem céleste, à l'innombrable société » des anges et des premiers-nés de l'Église dont les noms » sont écrits au ciel ! Que Dieu se lève et dissipe les puis- » sances des ténèbres ; que tous les esprits de malice » fuient, et nosent toucher une brebis rachetée du sang de » Jésus-Ghrist ; que le Christ mort pour toi, crucifié pour » toi , te délivre des supplices et de la mort éternelle ; que » ce bon pasteur reconnaisse sa brebis et la place dans le » troupeau de ses élus ! Puisses-tu voir éternellement ton » Rédempteur face à face I Puisses-tu à jamais, présente

)) devant la vérité dégagée de tout voile . la contempler » sans fin dans Téternelle extase du bonheur! » — Au milieu de ces bénédictions, l'âme ravie brise ses entraves, et va recevoir le prix de sa fidélité et de son amour. Ici rhomme doit se taire ; sa parole expire avec sa pensée. Non. l'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu^ l'esprit ne saurait comprendre, ce que Dieu réserve à ceux qu'il aime. Ce n'est point comme une mer qui ait son flux et reflux, c'est l'océan immense qui déborde à la fois sur tous ses rivages. Source intarissable de vie et de lumière, ô mon Dieu! s'écrie un prophète, ^'e serai rassasié quand votre gloire m' apparaîtra ^ . »

Oui, la mort est une délivrance quand elle nous surprend dans l'amour de Dieu. Aussi est-elle la plus grande des grâces , le résumé de -toutes les autres , celle que nous devons demander incessamment. C'est pourquoi, dans la Salutation angélique, l'Eglise met sur nos lèvres cette prière : « 0 Marie, mère de Dieu, priez pour nous pauvres » pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. » Heureux qui redit souvent cette invocation ! Comment la Très Sainte Vierge manquerait-elle d'assister celui qui l'a ainsi priée cinquante fois par jour en récitant le chapelet?

1 11 est d'expérience que Dieu exauce avec prédilection ceux qui s'adressent à lui pour les intérêts de cette heure dernière. Sa providence y met un tel amour paternel, que souvent même le genre de mort qu'on lui a demandé est celui qu'elle accorde. Rappelons-en quelques exemples.

Le saint abbé Evroul^ qui vivait à la fin du VP siècle, ayant quitté plein de mérites ce monde qu'il avait édifié par ses prédications, ses miracles et ses vertus, un religieux qui lui était particulièrement attaché, ne pouvant sans une extrême douleur supporter l'absence d'un si bon maître.

1. Chateaubriand. Génie du Christianisme. — Injustitid apparebo conspectui tuo : satiabor cinn opparuerit glorïa tua. Ps. xti, 15.

conjura le Seigneur de ne point prolonger son pèlerinage ici-bas. Il mourut dès le lendemain, fut exposé avec S. Evroul, et mis en même temps que lui dans le tombeau ' . Le cardinal de Gheverus, archevêque de Bordeaux, mort en 1836, redoutait beaucoup les derniers combats de l'agonie. Sa vie sainte le mettait en état de paraître à tout instant devant Dieu, et il demanda longtemps à Notre-Seigneur ce qu'il appelait la grâce d'une morte subite ; lorsqu'il récitait les litanies des saints, il supprimait l'invocation « D'une morte subite et imprévue délivrez-nous. Seigneur! » Sa prière fut entendue : il fut frappé tout d'un coup, et monta près de son juge divin avec la confiance du bon pasteur.

L'illustre cardinal de Bérulle, fondateur de l'Oratoire de France, avait une singulière dévotion pour le Saint-Sacrement. Elle le porta à demander, et à faire demander pour lui par les religieuses carmélites, qu'il avait appelées en France, la grâce de mourir au saint autel. Lui aussi fut exaucé. Le 2 octobre 1629, au moment où il allait consacrer, on fut obligé de l'étendre sur un petit lit improvisé en face de l'autel. Il y fut communié, et, à l'approche de TEucharistie, il s'écriait, dans un transport de joie .* « Où est-il, mon Sauveur? Que je le voie, que je l'adore, que je le reçoive! » C'est là qu'il rendit le dernier soupir -.

A Otrante, ville du royaume de Naples, une pieuse dame, touchée de piété envers la Très Sainte Vierge, mit dans cette divine Mère toute sa confiance. Elle la suppliait de lui obtenir de mourir un samedi, à cause du scapulaire qu* elle portait. Elle sentit que cela lui serait accordé; et, comme elle était tombée malade , et que le médecin l'avertissait qu'elle ne passerait pas le mercredi suivant : « Vous vous trompez, lui dit-elle; je vivrai trois jours de plus, et ne

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