S. Bernard, Vita S. Malachix
fête , il crut qu'il serait exaucé , et que la Sainte Vierge comblerait ses vœux. Le bon religieux communie donc dans cette pensée , passe de longues heures à la chapelle , se prépare, et, revenu parmi ses frères, leur annonce avec une aimable simplicité qu'il ne verra point le lendemain sur cette terre. Sa santé était si bonne, qu'on plaisanta d'une telle préoccupation ; et le soir, au moment de laprière, on n'oublia pas de lui dire : « Eh bien, notre mourant, voici la nuit venue, et vous vous portez à merveille ! — Patience ! répondit-il : je sais bien que mon heure est proche, et que le Bon Dieu m'a exaucé. » Au milieu de la nuit, vers onze heures, on entend quelque bruit dans sa chambre; on y court: il venait d'expirer tranquillement, sous un coup d'apoplexie.
Deux ans auparavant, en 1858, Rome vit une autre mort d'un genre différent, mais rentrant dans le même ordre de prières et de confiance. M^"" Luquet, évêque d'Hésébon, qui, d'athée que l'avait fait son éducation, était devenu par la grâce un apôtre , modèle d'humilité et de pauvreté volontaire, dirigeait l'âme d'une sainte personne qui s'en allait mourant de la poitrine. Arrivée à son dernier terme, la malade se tourne vers son confesseur : — « Monseigneur, dit-elle, je sens que je pars; j'espère être aujourd'hui près de Dieu : avez-vous des commissions pour le ciel? — Oui, répondit le prélat, oui ma fille : dès que vous serez auprès du bon Père , demandez pour moi deux choses : que je meure bientôt, et qu'auparavant je fasse pénitence par de notables douleurs. — Je vous promets. Monseigneur, de faire ce que vous désirez. » L'agonisante expire très peu de temps après. M^'' Luquet est pris d'une maladie terrible, un cancer dans la bouche. Ce qu'il endura ne peut se dépeindre , mais il se réjouissait au milieu de ses souffrances, reconnaissant que le Ciel répondait aux supplications de l'âme sainte partie avant lui. Il attendit ainsi le moment suprême, servant chaque jour, à genoux, la sainte Messe comme le plus humble des clercs. Lui-même, le dernier
jour, indiquait les progrès de sa dissolution. ^ J'en ai encore pour une demi-heure, pour dix minutes, de ce combat terrestre. 0 mon Dieu, soyez à tout jamais béni! » Et il mourut dans ces beaux sentiments, de la façon et au temps qu'il avait désiré.
Dans une maison religieuse des environs de Paris, à Issy, une religieuse, couchée sur un lit datroces souffrances depuis près de deux ans. éprouvait le très vif désir de mourir le 2 novembre, fête de la commémoration des défunts, afin de pouvoir participer aux prières d'expiation qui se font ce jour-là dans toute l'Eglise. Elle fit de cette grâce, pendant quelque temps, lobjet de ses demandes. Elle aussi eut l'assurance qu elle serait exaucée. En 1840, le jour delà Toussaint s'était passé sans aggravation dans son mal; la journée même avait été assez bonne, et la sœur infirmière, en s'éloignant de la malade , lui avait dit : « A demain , sœur Pauline I ^> Celle-ci ne répondit que par un sourire. Vers une heure du matin, elle appelle : l'infirmière accourt, et lui demande si elle se trouve plus mal. — « Non. ma sœur, je ne souffre pas davantage : seulement, je voulais vous faire mes adieux, car je vais au ciel. Le Bon Dieu m'a entendue : vous aussi vous prierez pour moi, n'est-ce pas? » En vain l'infirmière lui représente qu'il n'y a rien actuellement qui lui donne sujet de parler ainsi, que sa fin n'est pas si prochaine, que Dieu la gardera encore à l'affection de sa famille en Jésus-Christ. — « Vous verrez bien, ma sœur, que je serai plus heureuse que vous ne pensez! » Puis, murmurant quelques strophes d'un cantique qu'elle aimait à chanter, elle entra dans une paisible agonie. A trois heures , au moment où les prières commençaient partout pour les morts, elle rendait à Dieu son âme. comme elle l'avait désiré dans sa foi '.
N'oublions donc point de prier souvent pour obtenir une
1. Une femme forte et irne mère, par Eusebe La Rénière. p. 299.
sainte mort, et souvenons-nous que le cœur de notre Dieu est particulièrement tendre à ce genre de supplications. Certes, nous n'avons point de plus grave intérêt, nous n'en avons aucun qui se puisse comparer à celui-là. Qu'est-ce que la vie? qu'est-ce que la richesse et la santé? qu'est-ce que les espérances humaines? Viens nous délivrer, ô MortI Gomme sainte Thérèse, nous dirons :
Oh! qu'il me reste encore une longue carrière, Et qu'il est dur l'exil qui m'arrête en ces lieux!
Que le séjour est ennuyeux Qui retient dans ses fers une âme prisonnière! Attendant que la mort me vienne secourir,
Mais ignorant l'heure dernière, Je me meurs de regret de ne pouvoir mourir.
La vie est à mon goût d'une amertume extrême. Est-ce vi\Te, Seigneur, que de vivre sans vous?
Si l'amour que je sens est doux.
Le terme de Tattente, hélas! n'est pas de même. Ce poids rude et pesant m'empêche de courir,
Et, toujours loin de ce que j'aime, Je me meurs de regret de ne pouvoir mourir.
Je fonde sur la mort toute mon espérance L'arrêt qui limita le nombre de nos jours,
Sitôt qu'il en tranche le cours.
D'un radieux avenir nous donne l'assurance. Mort, dont le coup propice exempte de périr,
Hàte-toi pour ma délivrance!
Je me meurs de regret de ne pouvoir mourir.
La vie habite au ciel : heureux qui l'y peut suivre! Faisons pour la trouver un généreux effort.
Ici la vie est une mort.
Dont la mort cependant à la fin nous délivre. Approche, douce Mort qu'on ne peut trop chérir.
Dans l'ardeur de mourir pour vivre.
Je me meurs de regret de ne pouvoir mourir.
Absente de mon Dieu, je languis triste et sombre. Qu'est-ce que je puis voir où je ne le vois pas?
Ma vie est un affreux trépas ; Mon jour est une nuit, et ma lumière une ombre! La source de mes maux sans lui ne peut tarir :
Lasse d'en voir ci'oître le nombre.
Je me meurs de regret de ne pouvoir mourir.
Vous le savez, mon Dieu : lorsque je vous possède, A peine puis-je, hélas 1 un moment vous garder,
Qu'au bonheur de vous posséder La crainte de vous perdre aussitôt ne succède. II n'est que le trépas qui m'en puisse guérir.
Mourons! c'est l'unique remède!
Je me meurs de regret de ne pouvoir mourir.
EléYation. — Mon DiEU, avec sainte Thérèse encore je continuerai, et n'aurai point ici d'autre prière :
Mettez fin, mon Sauveur, à ma longue agonie.
Sans vous je ne puis vivre , et je meurs pour vous voir.
Ne retardez plus mon espoir.
Rompez, brisez les fers d'une âme assez punie : Il est temps qu'à mes cris le ciel se laisse ouvrir.
Brûlant de m'y voir réunie, Je me meurs de regret de ne pouvoir mourir.
Hélas! en vérité, que faisons-nous ici-bas, et comment ne pas souhaiter l'heure qui nous délivrera pour toujours ! Entre vos mains, Seigneur, je remets pieusement le dernier de mes soupirs , à quelque époque que vous en ayez réglé linstant.