Meque eos in xternx claritatis gaudio fac videre
leurs, après la résurrection par exemple, nous aurions donc perdu ou le sens de la vue ou notre propre ressemblance si ceux qui ont vécu avec nous ne nous reconnaissaient pas? — Consolez-vous, âmes aimantes : oui, nous nous reconnaîtrons au ciel, tous, sans difficulté, et ce sera lune des félicités que Dieu nous a réservées dans la tendresse de ses miséricordes. Écoutez là-dessus un savant prélat , M^"" Malou , évêque de Bruges ' .
« La société des saints, dit-il, constitue la Jérusalem céleste, la sainte Sion, la cité de Dieu. Mais une ville a ses magistrats et ses princes, comme elle a ses citoyens. Elle suppose entre les personnes qui la composent des rapports de supériorité et de subordination dans Tordre moral, rapports qui n'existent point sans connaissance mutuelle. La société des saints est la famille de Dieu : famille spirituelle , transportée de la terre au ciel ; familk où Marie est encore mère et distingue ses enfants bienaimés : or, conçoit-on une famille dont les membres ne se connaissent point entre eux? peut-il se faire que les enfants connaissent leur père et leur mère sans que les frères et les sœurs aient des rapports fraternels ?
» La société des saints, poursuit le docte évêque, forme une hiérarchie céleste, à l'imitation de celle des anges, si toutefois elle ne se confond pas avec celle-ci. Or, nous savons que les anges se connaissent entre eux, puisque les ordres supérieurs éclairent , illuminent les ordres inférieurs, et que tous s'aident mutuellement à louer, à bénir, à adorer le Dieu trois fois saint. Les bienheureux agiront de même ; et , puisque les saints anges les connaîtront comme les remplaçants des anges tombés , eux aussi connaîtront les anges et se connaîtront réciproquement. — D'ailleurs, l'Église militante n'est-elle pas une image imparfaite de l'Église triomphante? S'il en est ainsi, l'Eglise triomphante conservera donc dans son sein
J. Dans l'ouvrage du P.Blot indiqué ci-dessus, p. 12.
le cachet, si je puis parler ainsi, de TÉglise militante. Je veux dire que l'ordre et Tharmonie qui régnent ici-bas parmi les enfants de Dieu, pour les préparer au bonheur du ciel, passeront avec eux dans le séjour des élus. Ainsi, les pasteurs, au ciel, se trouveront à la tête de leurs troupeaux, les évêques à la tête des fidèles de leurs églises, les souverains-pontifes à la tête de toute l'Église catholique, les patriarches des ordres religieux à la tête de leurs familles spirituelles et de tous ceux qui ont suivi leur règle, porté leur habit, imité leur exemple^ » . Mais cet ordre et cette harmonie reposent sur la connaissance réciproque des personnes , et sur des relations de l'ordre moral qui sans connaissance réciproque sont impossibles. La nature même de la béatitude céleste fournit à ce sujet des preuves irréfutables. Cette béatitude repose tout entière sur la vision béatifique, c'est-à-dire sur la vue intellectuelle de la Divinité. Et qu'est-ce que la vue intellectuelle sinon la connaissance, l'action de l'esprit? Le développement de l'intelligence sera donc en quelque sorte la mesure du bonheur du ciel. Le bonheur résulte, il est vrai, de l'amour; mais l'amour lui-même est nécessairement proportionné à la connaissance que l'on a de l'objet de son bonheur. On n'aime point ce que l'on ignore, et l'on aime infiniment ce que l'on connaît comme infiniment aimable. L'intelligence est donc la faculté par laquelle les bienheureux saisissent le bonheur. Et Ton supposerait chez les élus une ignorance complète de ce qui les entoure et de ce qui les intéresse au plus haut degré ! On pourrait croire qu'ils jouissent de la connaissance de l'essence de Diel', et que dans cette essence ils ne contemplent point les jouissances qu'y puisent les autres bienheureux! Gela est tout à fait impossible. La puissance qu'a acquise leur esprit pour contempler la Divinité, source
1. CeUe dernière opinion de hiérarchie nous paraîtrait moins prouvée; elle n'entre pas nécessairement dans la thèse.
AU CIEL ON SE RECONxXAÎT. 225
de tout bonheur, les aide puissamment à connaître ceux que l'essence divine béatifie autour d'eux. Ils ne jouissent pas seulement du rayon de lumière qui les met en contact avec la Divinité, mais de l'océan de clarté qui les inonde, et qui les met en rapport avec toutes les félicités du ciel.
De plus, encore que le bonheur essentiel des élus consiste dans la vision et la possession de l'essence divine , cependant leur béatitude se complète et s'achève , si l'on peut parler ainsi , par la connaissance qu'ils acquièrent de la béatitude des amis de Dieu. Au ciel comme sur la terre, Dieu reçoit non seulement des hommages isolés, mais aussi les louanges collectives de tous ses enfants réunis. Pourquoi, enfin, dans le ciel ces auréoles ou signes particuliers de vertu et de gloire? Pourquoi les martyrs, les vierges , les justes , les docteurs , les pontifes , les prêtres , porteront-ils une marque distinctive au milieu de la lumière commune, sinon pour être facilement reconnus et glorifiés par leurs frères? Certes, ce n'est point pour fixer l'œil de la Divinité ou des anges que ces sceaux particuliers de mérite et de gloire sont nécessaires , c'est pour attirer les regards des autres élus. Les bienheureux reconnaîtront donc et distingueront les martyrs des simples justes et des vierges , et , tout en reconnaissant leurs mérites, ils reconnaîtront aussi leurs personnes. Il y a donc entre les bienheureux toute une suite de rapports mutuels d'admiration, de félicitations, d'applaudissements, de louanges , qui supposent évidemment une connaissance personnelle claire et directe.
Ce n'est pas tout encore. Ainsi que nous le disions cidessus, la résurrection des corps est certaine. Elle n'est point rigoureusement nécessaire pour que les élus se reconnaissent entre eux ; les âmes, dépouillées de leurs corps, revêtent des formes intellectuelles que les intelligences dégagées de la chair peuvent apercevoir, distinguer, connaître. Cependant il est certain que la réunion du corps à l'âme, qui reconstitue l'individualité terrestre brisée par
la mort, sera un moyen puissant de distinguer les élus les uns des autres ; et , quoique la résurrection de la chair ait d'autres fins sublimes qu il est inutile d'énumérer ici , il est permis de croire quelle contribuera aussi, pour une part, à faciliter aux bienheureux la connaissance qu'ils posséderont de leurs parents, de leurs amis et de leurs bienfaiteurs.
Le dogme de Tinvocation des saints ajoute ses lumières à celles qui viennent d'être indiquées. — S. Pierre écrivait, aux fidèles qu'il avait convertis, qu'après sa mort il se ■ souviendrait deux ^ Ces fidèles avaient donc un droit tout ■ particulier de linvoquer après sa mort. Ce droit, nous l'avons , dans une certaine mesure , à l'égard de tous les saints, mais surtout de ceux dont nous portons le nom, ou qui , à un titre quelconque , sont devenus nos patrons particuliers. Arrivés au ciel, les saints que nous avons invoqués sur la terre, et qui nous connaissaient, cesseraient donc de nous distinguer parmi tous les élus? On ne peut supposer pareille chose. Loin de se briser quand nous montons au paradis, les liens d'amour qui nous unissaient aux saints se fortifient et se resserrent. Les saints qui nous connaissaient nous connaissent donc encore ; et comme cette prérogative est essentiellement commune à tous les élus, tous les élus se connaissent mutuellement pendant toute l'éternité.
Le texte suivant est tiré du grand discours (que nous donnons plus loin) de S. Jean Damascène sur les âmes du purgatoire :
« Que l'on n'aille point s'imaginer que , dans cette immense réunion devant Dieu, nous serons les uns aux autres des étrangers. Chacun reconnaîtra ses proches , sans
1. Certus quôd velox est depositio iabernaculi mei.... Dabo operam et fréquenter habere vos post obitum meumuthorum memoriam faciatis. II Pétri, i, 14-15,
aucun doute et parfaitement : non pas, il est vrai, par les traits du corps , mais par l'œil perspicace de l'âme. Est-il besoin de le démontrer? Notre-Seigneur nous le dit formellement : Le riche, levant les yeux, aperçut Lazare se reposant dans le sein d'Abraham. Abraham reconnut luimême ce mauvais riche. Vainement on objecterait que ceci est une parabole : les paraboles de Jésus-Ghrist s'appuient sur ce qui est, sur ce qui arrive, sur ce qui est arrivé réellement. S. Ghrysostome va plus loin. — « Nous reconnaîtrons, dit-il, non seulement ceux que nous avons connus ici-bas, mais ceux même que jamais nous n'avons vus. Jamais vous n'avez mi Abraham ni Isaac ni Jacob , ni les partriarches ni les prophètes, ni les apôtres ni les martyrs; et cependant vous les connaîtrez alors, et vous direz : Voici Abraham, voici Isaac, Jacob, les patriarches; voici Pierre, Paul, tous les apôtres; voici David V aïeul du Sauveur, et avec lui la troupe des prophètes ; voici Jean le précurseur, Etienne le premier des martyrs ; voici V assemblée des saints. » — S. Basile à son tour, cet homme si expérimenté dans les choses divines , s'adressant aux avares , leur dit : « Ne vous déterminerez-vous point à penser enfin au jugement de Dieu? C'est alors que vos victimes vous environneront en vous poursuivant de leurs cris. Quelque part que vous jetiez les yeux, ils s'arrêtent sur les visibles représentants de vos crimes : voici les orphelins , voici les veuves, ici les pauvres que vous avez maltraités, les serviteurs que vous avez frappés, les voisins qui ont souffert de vous. » — S. Ephrem, à qui fut manifesté dans le détail le second avènement du Seigneur, n'est pas moins formel. « Alors, dit-il, les parents seront condamnés par leurs en- » fants, s'ils n'ont pas accompli les œuvres saintes ; la sé- » paration se fera, et parmi des larmes amères ils s'adres- » seront le dernier adieu. » — Écoutons encore S. Athanase, ce héros de la vertu et de la doctrine, cette colonne de l'Église de Dieu. Il parle des défunts. « Dieu accorde, de » plus, à ceux qui seront sauvés, que jusqu'au jour de la
» résurrection générale, ils vivent ensemble et se réjouisn sent dans l'attente des divins bienfaits qui leur sont encore » réservés. Au contraire, les pécheurs sont privés de cette » consolation, ils ne se reconnaissent point. Mais, au der- » nier jugement, de même que les actions de tous seront )) découvertes, de même tous les visages, et pour tous, » jusqu'à ce que la séparation se fasse , et que chacun se » rende au lieu qui lui est réservé : les justes dans le sein » de Dieu, les méchants dans leur séjour à part, oii, mêlés » les uns aux autres, ils seront les uns aux autres des étran- » gers, sans avoir même le soulagement de se connaître. » — « D'ailleurs, continue S. Jean Damascène, si cette reconnaissance n'avait pas lieu au jugement, les réprouvés manqueraient à la honte qui les attend. Cette honte exige qu'ils connaissent et qu'ils soient connus, qu'ils rougissent et qu'ils cherchent à se cacher. — Que nous devions donc nous reconnaître tous, cela n'est pas douteux, on ne saurait nier ce point. »
Enfin, si les bienheureux ne se reconnaissaient pas les uns les autres, quelle idée pourrait-on se faire du bonheur du ciel? Il faudrait nécessairement s'imaginer une multitude d'êtres isolés les uns des autres, sans action ni rapports réciproques. Leur esprit et leur cœur seraient absorbés, je le veux, dans la connaissance et dans l'amour de la nature divine, mais l'ensemble ne formerait plus ni une société d'amis, ni la famille spirituelle, ni la cité de Dieu.
S. Théodore Studite, qui était abbé en Orient et qui vivait au VHP siècle, commentant le mot de Notre-Seigneur, que les douze Apôtres jugeront les douze tribus d'Israël, en infère justement que pour prononcer la sentence ils devront connaître les âmes, et continue ainsi : — « Croyons, croyons encore, croyons toujours, que nous ressusciterons, que nous serons incorruptibles, et que nous nous reconnaîtrons les uns les autres , comme nos premiers parents se connaissaient l'un l'autre dans le paradis terrestre, avant le péché, lorsqu'ils étaient encore exempts de toute cor-
ruption. Oui, il faut le croire, le frère reconnaîtra son frère, le père ses enfants, l'épouse son époux, l'ami son ami; j'ajoute même : le religieux reconnaîtra le religieux, le juste reconnaîtra le juste, le martyr son compagnon d'armes, l'apôtre son collègue dans l'apostolat. Nous nous connaîtrons tous, afin que l'habitation de tous en Dief soit rendue plus joyeuse par ce bienfait, ajouté à tant d'autres K » On trouve des textes aussi exprès dans S. Athanase, S. Grégoire-le-Grand , S. Bernard, S. Ambroise, S. Jérôme, S. Augustin, S. Chrysostome -.
Les bienheureux ont une science infuse et actuelle, une science naturelle et acquise, et celle-ci n'est point détruite par la première. Ils n'ignorent ni les besoins ni les prières de ceux qui les invoquent, nous venons de le remarquer. S. Grégoire de Nazianze, en finissant l'éloge de S. Cyprien, s'écrie : « 0 vous , du haut" du ciel , regardez-nous avec bonté ; gouvernez nos discours et notre vie , paissez ce vertueux troupeau, aidez son pasteur ^. » Dans l'Écriture, nous voyons Onias et Jérémie , déjà morts , s'intéresser au sort des Juifs, prier pour leur délivrance, et remettre à Judas Machabée le glaive qui doit lui assurer la victoire ^. Dans l'Apocalypse (v. 8), on nous montre les bienheureux offrant au Seigneur les prières qui sont montées de la terre comme des parfums, et ils savent que leurs persécuteurs sont encore impunis. Pourquoi donc ceux qui furent ici-bas leurs protecteurs ou leurs protégés , et qui leur tiennent maintenant compagnie dans la gloire , seraient-ils seuls à n'en être pas reconnus? Pourquoi cette exception, toute semblable à un châtiment? pourquoi cet appauvrissement du cœur , qui serait ainsi privé de toutes ces saintes affections auxquelles il doit peut-être son entrée dans la patrie