CHAPITRE XIX
Qu'il faut prier avec espoir pour ceux même de qui la mort nous^ cause les plus légitimes alarmes.
Est-il une douleur plus grande , qui se refuse autant à la consolation, que de voir expirer sans sacrements, sans repentir, sans préparation, une personne que l'on aime, un parent , un frère , un père peut-être ? Oh ! quelle amertume, quelle angoisse de tous les instants, quelle plaie au cœur! C'est donc à tout jamais que cet être chéri est perdu pour moi! Je ne le verrai plus; l'éternité entière, je l'appellerai sans qu'il réponde à ma voix ; ou plutôt , du fond de Tenfer m'arriveront ses gémissements, ses lamentations, les cris de son désespoir! 0 Dieu, quelle inexprimable souffrance ! Non , au point de vue de la foi , on n'en saurait concevoir de plus amère.
Voilà donc qui est fini pour toujours ! Il ne me reste qu'à pleurer éternellement, et il me semble que le ciel lui-même ne me dédommagera p'oint : car comment goûter ses délices avec le souvenir de celui qui souffre la damnation, et pour qui j'eusse donné mon sang?
Inquiétudes légitimes , hélas ! Mais gardons-nous de les exagérer. En tout cas , prions fidèlement pour tous ceux qui sont morts , dans quelque état qu'ils aient expiré , fûtce même dans l'acte du péché. Les miséricordes du Seigneur sont un abîme comme ses grandeurs. Nul ne peut assurer qu'une âme est damnée ; et , le fût-elle , ne nous est-il pas permis de croire que nos prières adouciront ses souffrances? Elles ne la sauveront jamais, cela est de foi; c'est-à-dire que jamais, en aucune hypothèse, cette âme dévolue à l'enfer ne pourra jouir de la vue béatifique de Dieu; mais ses tourments peuvent être atténués : plusieurs théologiens l'assurent * . En tout cas , nous ne sa-
1. Voici, sur ce point de radoucissement possible des peines éternelles
vons pas, nous n'avons pas le droit de dire, que telle personne, de quelque manière quelle soit morte, est sous le coup de la damnation prononcée. Elle en a pris le chemin, elle s'y est exposée, cela est douloureusement évident;
un passage remarquable de S. Augustin : — « Les interprètes de la misérij) corde divine favorables à l'indulgence sont obligés d'admettre au moins « l'éternité de la colère sur les impies, accusée par léternité des sup- •» plices, s'ils entendent d'autre part que la miséricorde modère la justice, « atténuant la rigueur des tortures qui sont dues aux coupables. Non j> que cette miséricorde les en préserve jamais ou les en délivre un jour, )) mais en ce sens qu'elle leur rende les peines plus douces et plus lé- ■» gères qu'ils ne méritent. Ainsi la colère de Dieu demeure, et cepen- » dant sa colère même ne retient pas le cours de sa clémence. Et toule- » fois, sans rejeter ce sentiment, je suis loin de le soutenir. .Xon ut eas » pœnas vel nunquàm subeant vel aliquandà finiaj\i, sed ut eas mi- >' tiores quàm mérita svnt eorum levioresque patiantur. Sic enini ira -■> Dei manebit, et in ipsd ira sud miseratwnes suas non continebit. » Quod quidem non idcô confirma quoniam non résista. » Xivil. Dei, lib. XXI, 54). En ce même endroit, le saint docteur rappelle que l'Eglise ne prie pas pour ceux qui sont rraiment damnés : « Sumquid jàm pro »> eis, id est pro talium defunctorum spiritilms^orat Ecclesia? » Mais nous ne savons jamais si 1 âme qui nous a quittés est damnée : prions donc pour toutes sans exception.
La doctrine de l'Église orientale sur ce cbef nous est exposée par Marcus Eugenicus. archevêque d'Éphèse, dans un concile tenu à Ferrare {\. Patrologie grecque rfeMigne, t. 94«, p. 354;. Il affirme, dans deux discours, que les âmes même des damnés peuvent quelquefois éprouver un adoucissement de peine : Tantillum quandoquè relaxationis exfidelium precibus percipere. S. Augustin lui-même, nous venons de le voir, ne repousse pas ce sentiment Enchirid. IIO" ; Supplicaiiones et sacrificia defunctis prodesse, illis quidem qui, ciim valdè mali yion essent, mortem obierunt, ut sit plena remissio, et valdè malis ut to- LERABiLiOR FIAT iPSA DAMNATio. — Au ch. 112^, féfutant l'erreur d'Origene qui niait l'éternité des peines, il observe cependant que le ps. 76 dit : yumquid oblivisceiur raisereri Deus, aut continebit in ira misericordias suas? Or. cette parole peut s'appliquer aussi bien aux morts qu'aux vivants : lia ut pœnœ damnatorum certis temporum intervallis aliquatenùs rnitigari putentur; quippè sic etiam intelligi passe manere in illis iram Dei, hoc est ipsam damnationem. Ha:c enim vocatur ira Dei. non animi perturbatio : ut in ira sud, hoc est manente ira sud, 7ion tamen contineat miserationes suas, non xterno suppliciofinem dando, sed levamen adhibendo cruciatibus.
Marcus va plus loin, et ce que S. Augustin permet de supposer il s'efforce de le prouver par un passage de S. Basile qui chez les Orientaux