CHAPITRE F
Ce que signifie le nom, et de quelques erreurs au sujet de ce dogme.
Le nom de Purgatoire est assez clair par lui-même , et semblerait n'exiger point d'explication. Constatons néanmoins qu'il répond au dogme de Texpiation après cette vie, suivant la sainte Écriture. Il y a, en effet, plusieurs choses, dans la Bible, auxquelles est attribuée la purification, la purgation des péchés. — Jésls-Christ notre Sauveur d'abord , de qui il est expressément écrit qu'il opère cette purification , et qu'il est V Agneau de Dieu effaçant les crimes du monde '. Il est superflu de s'étendre sur ce point, fondamental dans le christianisme. — Ce sont, ensuite, les souffrances, les peines, les tribulations de cette vie. Le prophète Malachie , exposant l'œuvre de la rédemption et parlant du Messie qui l'accomplira, s'exprime ainsi : « Il » sera comme le feu qui fond les métaux et comme l'herbe » dont se servent les foulons (c'est-à-dire ce qui enlève les » taches des vêtements; : il purifiera les enfants de Lévi , » il les rendra purs à l'égal de l'or et de l'argent qui ont » passé par le feu-. » C'est dans ce sens, en appliquant ce
U Purgationem peccatonim faciens. Hebr. j, 3. — Ecce Agmis Dei ecce qui tollit peccaium 7nundi. Johann, i^ 29. 2. Ipse sedebit quasi ignis conjlans et quasi herba fullonum... te^
texte aux misères de ce monde, que l'interprète saint Jérôme. Voici Notre -Seigneur nous disant lui-même : « Je suis la véritable vigne , et mon Père est celui qui la •) cultive : tout sarment qui ne porte point du fruit en moi " il le retranchera , et tout sarment qui porte du fruit il le » purifiera aûn qu'il en donne plus encore*. » En traitant du Purgatoire , nous ne nous arrêterons pas non plus à cet ordre d'idée. Car, au fond, beaucoup de justes sont en butte à la douleur moins pour être purifiés que comme exercice à leur vertu, suivant ce mot des livres saints : « La fournaise éprouve le^ vases du potier, et le feu de » l'affliction éprouve les hommes justes-. » Gomme il est aussi, ajoute Bellarmin, nombre de méchants livrés à l'affliction , non pour être purifiés , mais pour commencer a sabir les châtiments de leur damnation^.
C'est pourquoi l'expression de Purgatoire , telle qu'ici nous l'entendons, s'applique au séjour où après cette vie , reléguées comme dans un exil, les âmes destinées à la gloire éternelle achèvent de se dégager des fautes qu'ell.n'ont pas entièrement expiées ici-bas : car le ciel ne reçoit pas dans sa lumière la plus légère souillure •*.
Plusieurs erreurs se sont d'ailleurs produites , à différentes époques, sur le dogme du Purgatoire. Nous ne parlons pas de certains historiens récents, parfaitement ignorants des matières religieuses, qui ont osé écrire que
purgabit filios Levi^et colabït eos quasi aurum et quasi argentum. Malach. m, 2-3.
1. Ego sum vitis vera, et Pater meus agricola est. Omnem palmiiem in me non ferentem fructum tollet eum, et omnem qui fert fructum purgabit eum ut fructum pli(s af ferai. Johann, xv, 1-2
2. Vasa figuli probat fornax, et homines justos tentatio tribulationis. Eccli. xxtii, 6.
3. Et multi injusti affliguntur non ut purgent ur, sed ut incipiauî damnationis sua? pœnas gustare. De Purgatorïo, lib. i, c. 1.
4. yon intrabit in eam civitatem saïutani) aliquod coinquinatum, aut abominationem faciens et mendacium, nisi qui scripti sunt in iibro l'ita Agni. Apocal. xxi, 27.
le pape S. Grégoire le Grand est le fondateur de la doctrine du purgatoire , et qu'ainsi elle ne remonterait qu'au VI® siècle de Tère chrétienne ^ . Une telle affirmation ne soutient pas cinq minutes d'examen. — Nous trouvons déjà au iv^ siècle un hérésiarque d'Asie , Aérius , qui s'élève contre les prières en faveur des morts : on les faisait donc dans l'Église ; et, si on les faisait , c'est qu'on croyait au purgatoire, apparemment! — Dans le xii'' siècle, les Vaudois, secte qui prit naissance à Lyon vers 1160, nièrent l'existence de ce lieu d'expiation. Ainsi encore une autre secte qui devait plus tard se réunir aux Vaudois du Piémont, celle des Apostoliques , appelés de ce nom parce que, suivant eux, leur doctrine était la seule et vraie doctrine des apôtres. Le fondateur en avait été Gérard Sagarelli, né à Parme. Il exigeait que ses disciples allassent de ville en ville, vêtus de blanc, avec une longue barbe, les cheveux épars, la tête nue. Les désordes de ces bandes les firent poursuivre et supprimer par les gouvernements.
— Même négation du Purgatoire dans les Wicléfistes, les Hussites, les Albigeois, ces derniers niant même l'enfer.
— Les schismatiques grecs ont longtemps été accusés de la même erreur. Cependant, au concile de Ferrare, convoqué par le pape Eugène IV en 1438, ils affirmèrent, dès la première session, qu'ils ne niaient point le purgatoire, mais seulement la peine du feu. Pour eux, le lieu de purification serait seulement ténébreux et douloureux , mais sans la torture du feu : ce qui , au fond , n'est point une hérésie.
Enfin, le protestantisme, dans ses mille fractionnements, s'unit pour repousser le dogme catholique sur ce sujet. Luther néanmoins, en cela comme en tout le reste, a
1. Cette énormité était encore avancée: en 1861, par un auteur allemand protestant, Rinck, dans son livre Vom Zustande nachdem Tode, p. 37, et elle a été répétée depuis dans maint livre français destiné à pervertir le peuple.
276 LE PLRGATÛIRE.
beaucoup varié. Au début, il déclarait formellement (convention de Leipsick, : « Je crois fermement, je proclame, je sais, qu'il y a un purgatoire, et jai la conviction que lÉcriture l'enseigne K » Plus tard, sans nier encore, il admettait plusieurs erreurs : par exemple , que le purgatoire ne saurait être prouvé par TÉcriture , que les âmes qui y sont détenues ne sont point assurées de leur salut , qu'elles peuvent mériter encore et démériter, qu'elles pèchent en désirant la fin de leurs maux, que celles qui sont délivrées par les suffrages de l'Église parviennent à un bonheur moindre que si elles eussent satisfait elles-mêmes : assertions fausses, qui toutes ont été condamnées par le pape Léon X. Plus tard, de chute en chute, Luther en vint à supprimer tout simplement le purgatoire, le mettant , dans les peines de la vie et plus encore dans les angoisses de la mort, qui, à son dire, achèveraient la purification nécessaire pour être admis au ciel. C'est ce qu'il soutient dans son livre contre les messes privées.
Un autre genre d'erreur auquel il est inutile de s'arrêter est celle d'Origène (m"' siècle», qui confond enfer et purgatoire, enseignant que tous les crimes, sans exception, peuvent s'expier dans l'autre vie . et que par conséquent les peines éternelles n'existent pas. Plût à Diei: qu'il en fût ainsi î mais la sainte Écriture est trop formelle , l'enseignement de l'Église trop exprès, pour qu'on ne soit point obligé de croire à la damnation de certains pécheurs. Hélas I au lieu de la nier, faisons tous nos efforts , par la régularité d'une vie chrétienne, afin d'y échapper un jour.
t II est difficile de révoquer en doute la certitude de la merveilleuse apparition que nous allons raconter. Elle a été l'objet d'un examen juridique de la part de l'ordinaire.
1. « Ego, qui credo fortttcr, imô ausim diceve, scio purgatoriumesse, facile persuadcor in Scripturis de co fieri mendonem. » Cité parBdarmin.
et ni la fraude ni l'imposture , ni la possibilité de l'hallucination, ne sauraient être admises, même à titre d'hypothèse. Elle s'est passée à Foligno, en Italie.
Le 4 novembre de l'année 1859, après le repas du matin, la sœur Thérèse-Marguerite Gesta, de la Corse, religieuse de chœur du tiers-ordre régulier de S. François, fut atteinte d'une forte attaque d'apoplexie , et à huit heures du soir, sans avoir repris connaissance , elle rendit le dernier soupir. La communauté déplora la perte subite, inattendue, d'une digne sœur qui était ornée des plus précieuses vertus , et qui avait toujours été un modèle parfait pour les religieuses du monastère. Le 16 du même mois, la sœur Anne-Félix, compagne de la défunte, se rendait pour son office, vers les dix heures du matin, dans le petit réduit où elle travaillait au linge, lorsqu'elle entendit des gémissements en montant l'escalier : elle s'imagina qu'un chat était enfermé dans la lingerie, et ouvrit la porte. Les gémissements ne cessaient pas, et elle n'apercevait rien. Alors, saisie de crainte, elle s'écria : « Jésus, Marie, qu'est-ce donc? » Ces paroles avaient à peine été proférées, que la voix lugubre de la défunte se fit entendre avec un soupir douloureux : « 0 mon Dieu, que je souffre! » La religieuse vivante reconnut, malgré sa frayeur, la voix de sa compagne décédée, et, affermissant son courage, elle lui dit : « Et pourquoi? » — La morte lui répondit : « Pour la pauvreté ^ — Mais comment î dit l'autre : vous qui étiez si pauvre? — Ce n'est pas pour moi, répondit la défunte, mais pour les sœurs : si une chose suffit, pourquoi en avoir deux; et si deux suffisent, pourquoi en a\'oir trois? Et toimême , sois vigilante !» — A ces mots , l'apparition se changea en une fumée épaisse ; l'ombre de la défunte fit le tour de la chambre et s'éloigna par l'escalier, en proférant des paroles que la religieuse , dans sa frayeur, ne put sai-
1. Il s'agit de la pauvreté religieuse à laquelle on s'est engagé far vœu, et qui, à ce titre, oblige très gravement.
sir. Mais arrivée à la porte , elle dit à haute voix : « Ceci est une miséricorde du Seigneur 1 Je ne reviendrai plus en ce lieu. » Et en signe elle frappa avec sa main ouverte sur la porte; l'empreinte de cette main y resta, comme si un ouvrier l'y eût gravée avec une pièce de fer rougie au feu, et l'apparition s'évanouit.
Dès que la religieuse vit la lumière du jour dans la chambre, elle appela une sœur voisine, qui à sa voix s'empressa d'accourir avec une seconde religieuse. Toutes les autres ne tardèrent pas à venir voir l'empreinte de la main sur la porte. Lorsqu'elles eurent constaté cette preuve de l'apparition, saisies d'épouvante et les yeux remplis de larmes, elles volèrent au chœur et se mirent à prier pour le soulagement de cette âme. Le jour et la nuit ne furent employés qu'à secourir, par des prières, la sœur défunte, afin que le Père des miséricordes daignât la délivrer au plus tôt des peines si douloureuses du purgatoire, et lui ouvrît les portes du ciel. Le jour suivant, vers huit heures du soir, la sœur Anne-Félix reçut l'ordre de prendre un peu de repos: mais, à peine endormie, elle eut un songe plein de mystère. La défunte lui apparut dans la joie. En la remerciant de tout ce qui avait été fait en sa faveur, elle lui recommanda de témoigner en son nom sa reconnaissance à toutes les sœurs pour les prières qu'elles avaient adressées à Dieu, et dont le Seigneur, dans sa miséricorde infinie, avait daigné lui faire l'application.
Alors elle fit connaître que, par la juste sentence de ce redoutable juge, elle avait été condamnée aux peines cruelles du purgatoire pour quarante années parce qu'elle avait été trop condescendante aux volontés des religieuses. Elle ajouta que les sept psaumes de la pénitence et les oraisons lui avaient été d'un grand soulagement, et avec un visage souriant elle dit d'une voix douce : « Oh I heureux les pamTes habits qui ont mérité d'être changés en vêtements splendidesl 0 heureuse pauvreté qui procure une gloire si grande à celles qui l'observent ! Mais combien
se perdent et sont dans les tourments pour ce sujet! Sous prétexte de nécessité, il en est trop peu qui apprécient cette vertu et qui l'observent. »
En outre, le 19 novembre, la religieuse Anne-Félix se trouvait à peine au lit qu'elle entendit la défunte l'appeler par son nom. Elle se dressa pour lui répondre, et elle vit au pied du lit un globe lumineux qui éclairait sa cellule comme un soleil, et une voix pleine de mansuétude lui dit : « Anne-Félix, je suis morte un jour de Passion (c'était un vendredi], et un jour de Passion j'entre dans la gloire. Soyez forte à la croix et courageuse dans la souffrance 1 » Elle dit trois fois Adieu, adieu, adieu! et, sous la forme d'une colombe éclatante de blancheur, elle s'envola au ciel.
La religieuse défunte avait été maîtresse des novices au monastère pendant de longues années : dans les derniers temps, elle avait la charge de la lingerie, avec la compagne à laquelle elle obtint de Dieu la permission d'apparaître. C'était une âme ornée de mérites et de rares vertus. Elle avait revêtu le saint habit de S. -François le 23 février 1826, et fait la profession religieuse de 2'S février 1827. Elle mourut le 4 novembre 1859; elle fut admise au sein des bienheureux le quinzième jour après sa mort , par les suffrages de ses compagnes, dont le Seigneur daigna lui faire l'application.
L'autorité épiscopale de Foligno a fait un procès canonique sur le fait de cette merveilleuse apparition. Dans le but de s'assurer que l'empreinte de la porte brûlée par la main de la défunte était bien celle de la religieuse décédée, l'évêque fît ouvrir le tombeau, et constater, par les soins des médecins et par une commission d'enquête, que la main naturelle correspondait exactement , avec une rigoureuse précision , à l'empreinte surnaturelle imprimée sur la porte ^