Adversùs Jovinianum
3. Il venait de dire auparavant : « J'ai planté, Apollo a arrosé». I Cor. III, 6.
VOUS ne vous soyez acquitté jusqu'au dernier denier ^ . Cet adversaire, disent quelques interprètes, n'est autre que notre conscience, qui si nous ne l'apaisons en cette vie par une sincère pénitence et le retour complet à Dieu, nous livrera , après la mort , à la divine justice , laquelle nous enverra dans cette prison du purgatoire d'où l'on ne sort pas que l'on n'ait tout payé, soit par soi-même au moyen de l'expiation , soit par la charité des vivants qui intercèdent efficacement pour le condamné. Telle est l'explication donnée par S. Augustin, S. Ambroise, S. Bonaventure , le vénérable Bède , S. Grégoire le Grand , S. Anselme-.
Voici m-aintenant un passage sur lequel se sont beaucoup exercés les commentateurs , tiré de la P Épître aux Corinthiens : Que feront ceux qui sont baptisés pour les morts, si réellement les morts ne ressuscitent point? pourquoi se font-ils baptiser en faveur des morts^? Il est utile de traiter avec quelque étendue un texte pareil. Il est, d'une force irrécusable dans la matière. On l'explique de plusieurs façons. — 1° L'Apôtre prouve la résurrection future en faisant allusion à l'erreur de quelques fidèles de son temps qui recevaient le baptême pour un ami ou un parent mort sans la grâce de la régénération, s'imaginant que ce baptême était profitable aux âmes dans l'autre vie, exactement comme les prières. S. Paul ne dit pas un mot pour approuver cette pratique singulière et superstitieuse ; mais il s'en sert à propos , et loue l'intention d'interveni pour les morts. Il croyait donc, et on croyait dans la pri-
1. Esto consentiens adversario tuo ciio diim es in vid, ne forte tvadat te adversariusjudici, et judex tradat te ministro, et in carcerem mit taris : amen dico tibi, non exies indè donec reddas novissimum quadrantem. Matth. t, 25-26.
2. Dans leurs commentaires sur le chap. 5^ de S. Matthieu et le 12^ de S. Luc. Pour S. Grégoire, c'est dans son homélie 39^; S. Bernard, serm. 85 in Cantic.
3. Quid faciunt qui haptizantur pro mortuis, si mortui non resurgunt? Utquid baptizantur pro illis? I Cor. xv, 29.
3U0 LE PCRGATOIRE.
mitive Église, que la prière est utile aux défunts. Or, elle ne leur saurait être utile ni au ciel ni en enfer : il y a donc un troisième séjour pour quelques-unes de ces âmes, et c'est évidemment le purgatoire. — 2" Le baptême dont il s'agit en cet endroit est plus probablement celui des larmes et de la pénitence. Etre baptisé, en effet, équivaut fréquemment, dans l'Ecriture et dans les Pères, à faire pénitence, expier, souffrir. Ainsi Notre-Seigneur dit aux fils de Zébédée : « Pouvez-vous boire le calice que je boirai, être baptisés du même baptême que je reçois ^ ? » Ailleurs : « J ai à être baptisé d'un baptême : et combien je me sens pressé jusqu'à ce qu'il ait été accompli-! » Dans S. Paul : « Tous ont été baptisés en Moïse, dans la nuée, dans la mer Rouge ^ » Les Pères n'appellent-ils pas la pénitence un baptême laborieux, une planche après le naufrage? S. Grégoire de Xazianze dit quelque part : « Je connais un quatrième baptême , celui du martyre et du sang; j'en sais un cinquième, le baptême des larmes et de la pénitence \ » Mais, de plus, la peine même du purgatoire est aussi appelée u7i baptême; comme nous lisons dans S. Matthieu : « Jésus vous baptisera lui-même dans le Saint-Esprit et dans le feu » ^ : ce que S. Jérôme explique ainsi : TEsprit-Saint, c'est-à-dire la vie présente; le feu c'est-à-dire la vie future. Le même S. Grégoire de Nazianze, à l'endroit cité tout à l'heure, appelle dernier baptême le feu expiatoire de l'autre vie. L'Apôtre, selon cette interprétation autorisée, aurait donc parlé, en alléguant le baptême pour les morts, de ceux qui, faisant pénitence dans la prière et le jeûne, prennent sur
1. Potesds hibere calicem qiiem ego bibiiuras sum, et baptismo qiio ego bapiizor bnptizari? Marci x, 38.
2. Baptismo habeo baptizari : et quomodo coarctor usquedùm perficiatur! Luc» xii. 60.
3. Omnes in Moijse bapfizaii sunt, in niibc et in mari. I Cor. x, 2.
4. Scio quartum bapdsma, quod pev martyr ium et sanguinem fit ; scio et quintiim, lacrtjmarvm et pœnitentia'. Greg. Naz. Orat. de Epiphanià.
5. I pse vos baptizabit in Spiritu-Sancto et igné MalUi. m, 11.
eux-mêmes ce baptême de feu, c'est-à-dire lexpiation que ces âmes doivent faire dans le purgatoire. — On pourrait objecter cependant que TApôtre n'aurait pas dû se servir de l'expression Ceux qui sont baptisés pour les morts, mais nous qui sommes baptisés , qui faisons pénitence, puisque tous les chrétiens prient pour les défunts. A cela nous répondons que S. Paul n'a pas voulu tirer son argument de la pratique seule des chrétiens , que les incrédules auraient pu repousser comme nouvelle , mais aussi de la coutume des Juifs, qui de temps immémorial, se fondant sur l'Écriture et la tradition, priaient et jeûnaient en faveur des morts. C'est comme s'il eût dit : S'il n'y a point de résurrection des morts, que font donc tous ceux, même des Juifs, qui intercèdent et expient pour eux?
Le P. Lacordaire, au début des conférences sur l'immortalité de l'âme qu'il adressa, peu d'années avant sa mort, aux élèves de Sorèze, racontait le fait suivant :
« Un prince polonais, incrédule, matérialiste avoué, venait de composer un ouvrage contre l'immortalité de l'âme ; il était même sur le point de le livrer à l'impression, quand, se promenant un jour dans son parc, une femme toute en larmes se jette à ses pieds , et lui dit avec l'accent d'une profonde douleur : « Mon bon prince, mon mari vient de mourir... En ce moment, son âme est peut-être dans le purgatoire; il souffre!... Je suis dans une telle indigence que je n'ai pas même la petite somme qu'il faudrait pour demander la messe des défunts. Que votre bonté daigne me venir en aide en faveur de mon pauvre mari. »
)) Quoique le gentilhomme se tînt pour convaincu que celte femme était abusée par sa crédulité, il n'eut pas le courage de la repousser. Une pièce d'or se rencontre sous sa main; il la lui donne, et l'heureuse femme de courir à l'église et de prier le prêtre d'offrir quelques messes pour son mari,
)) Cinq jours après, vers le soir, le prince, retiré, enfermé
dans son cabinet, relisait son manuscrit et retouchait quelques détails, quand, levant les yeux, il voit à deux pas de lui un homme vêtu comme les paysans de la contrée. « Prince, lui dit l'inconnu, je viens vous remercier. Je suis le mari de cette pauvre femme qui vous suppliait, il y a peu de jours, de lui faire l'aumône, afin de pouvoir faire célébrer la sainte messe pour le repos de mon âme. Votre charité a été agréable à Dieu; c'est lui qui m'a permis de venir vous remercier. »
» Ces paroles dites, le paysan polonais disparaissait comme une ombre. L'émotion du prince fut indicible , et eut pour lui ce résultat : il mit au feu son ouvrage, et se rendit si bien à la vérité que sa conversion fut éclatante, et il persévéra jusqu'à sa mort. »
EléTation. — Qu'il VOUS plaise, ô doux Jésus , mon béni Rédempteur, d'arracher aux peines du purgatoire toutes les âmes de mes proches et de mes amis, de ceux surtout à qui j'aurais pu donner mauvais exemple. Placez-les, Seigneur, dans le royaume du ciel, afin qu'avec tous vos saints ils puissent vous louer, vous glorifier, vous remercier éternellement , comme leur souverain bienfaiteur.