CHAPITRE VI
It'Acte héroïque de charité en iaveu-r des âmes du Purgatoire.
Cet acte, assez répandu parmi les fidèles depuis plusieurs années, est un don volontaire que l'on fait de toutes ses œuvres satisfactoires personnelles pendant la vie , et des suffrages qui nous seront appliqués après la mort. On remet cette offrande entre les mains de la Très Sainte Vierge, afin qu'elle en dispose à son gré pour le soulagement ou la délivrance entière de telle âme du purgatoire qu'elle voudra.
Cette offrande n'empêche pas d'agir, de prier, pour soi, pour des parents , pour des étrangers, pour qui l'on veut; car on n'entend abandonner, et on ne peut d'ailleurs abandonner, à la Très-Sainte Vierge que la valeur satisfactoire des œuvres ou prières : il reste le mérite de nos actions et leur puissance propre d'intercession auprès de la divine Majesté. Les souverains-pontifes Benoit XIII, Pie VI et Pie IX , ont approuvé cette dévotion et l'ont favorisée de notables indulgences.
S^^ Gertrude, la grande contemplative, venait de faire cette entière donation , lorsque le démon , se montrant à elle, lui dit : « Orgueilleuse, tu aurais mieux fait de te racheter toi-même ! Un jour tu brûleras dans les feux du purgatoire , et je me rirai de ta folie ! » La sainte fut troublée de cette menace , mais Notre-Seigneur lui apparaissant aussitôt : « Ne crains rien , dit-il à Gertrude : dès ce moment je t'accorde la rémission des peines que tu aurais endurées au purgatoire , et je te donnerai dans le ciel un surcroit de gloire , pour récompense de ta charité envers des âmes qui me sont si chères. » Comment , en effet , un acte de charité si éminent ne toucherait-il pas le cœur de notre Dieu? et serait-i.l possible qu'il ne multipliât point
ses miséricordes envers un de ses serviteurs qui s'est fait tout charité lui-même?
C'est pourquoi , dans cet acte , on offre à Dieu pour les âmes des défunts tout le mal que l'on souffrira d'une manière méritoire pendant toute sa vie , tout le bien que l'on fera en tout genre, pensées, œuvres, paroles, sans rien excepter de ce que l'on peut raisonnablement leur donner.
— Ce que je conseille à cet égard, dit le P. Munfo^d^ et ce que je recommande à tout véritable chrétien, c'est que, par une charité saintement désintéressée, il cède aux âmes des défunts tout le fruit des bonnes œuvres dont il peut disposer à sa volonté. Je ne crois pas qu'il en puisse faire un usage meilleur, puisqu'il les rend par là plus méritoires et plus efficaces, tant pour obtenir de Dieu des grâces que pour expier ses propres péchés et pour abréger son purgatoire, ou même arriver, comme sainte Gertrude, à l'en exempter tout à fait. Nous savons d'ailleurs qu^en les aliénant de la sorte on ne fait rien contre les lois de la charité qu'on se doit à soi-même , et qu'en ne le faisant pas on se prive d'un grand avantage.
Mais , continue le même auteur, peut-on aller plus loin en cette matière , et peut-on encore donner quelque chose après avoir tout donné? Oui : la charité est si ingénieuse qu'elle a trouvé le moyen de donner plus qu'elle n'a! On le verra clairement par l'exemple que nous allons rapporter. — Le P. Jean Rhô , de la Compagnie de Jésus , dans un recueil d'histoires qu'il a composé , parlant du P. Ferdinand de Monroy , de la même Compagnie , dit ces paroles, qui font voir jusqu'oii peut aller l'amour du prochain :
— « La charité trouve où s'étendre au-delà de cette vie mortelle. Car, encore qu'en l'autre monde on ne puisse plus disposer de rien, on peut dire néanmoins que le P.
1. Purgaioire, traduct. Bouix, p. 264. — Ce vœu a été fait par S'* Gertrude, S" Thérèse, S'^ Lidwine, S'« Catherine de Sienne, le pieux cardinal Ximénez.
LACTE HÉROÏQUE. oO"
Ferdinand a fait une chose qui est au-dessus des lois ordinaires. Comme il pensait qu'après cette vie il ne serait plus en état de secourir les défunts , il s'avisa d'un nouveau moyen de les soulager. Toutes les messes qu'on devait dire pour lui après sa mort , tout ce qu'on devait faire pour le soulagement de son âme , il le céda par avance aux autres âmes qui pourraient être avec lui dans le puroatoire. — N'était-ce pas là, vraiment, l'héroïsme de la charité, de l'oubli de soi-même pour le prochain? Je ne sais si, depuis le commencement du monde, on a jamais fait .un si merveilleux testament. Beaucoup de gens laissent à leurs héritiers , et quelques-uns lèguent aux pauvres , des biens qu'ils ne peuvent emporter dans l'autre vie : le P. de Monroy donne libéralement tout ce qui pourra lui être de quelque secours après sa mort; et il le donne non pas à des pauvres pour les aider dans la vie misérable de cette terre, mais à des âmes plus nécessiteuses que tous les pauvres du monde , afin de les mettre en possession d'une vie heureuse et éternelle dans le ciel. »
C'est quand on a ainsi tout donné qu'on peut dire avec le Sage : Si quelqu'un livre tout ce qu'il possède pour avoir la charité y il croira V avoir acquise pour rien\ Dans l'acte héroïque il se passe quelque chose de semblable au miracle que JÉscs opéra dans le désert , lorsqu'avec cinq pains d'orge et deux poissons il rassasia cinq mille hommes, et que des morceaux qui restaient on put emplir encore douze corbeilles : c'est-à-dire que le Sauveur rendit à ceux qui avaient fourni le pain , après en avoir donné à ces cinq mille personnes , beaucoup plus qu'ils ne lui en avaient remis. Il rendait au centuple. Et telle est notre conduite à l'égard des âmes du purgatoire , lorsque nous leur abandonnons le mérite de toutes nos bonnes œuvres. « Sous les inspirations de la charité surnaturelle qui nous les fait
1. Si dederit homo omnein substantiam domits sux pro dilectione, quasi nihildespiciet eam. Cant. Canlic. viii, 7.
o08 LE PURGATOIRE.
donner, ces œuvres et ces prières, qui ne sont entre nos mains que de vrais pains d'orge , se divinisent : elles acquièrent un mérite comme infini , et elles suffisent pour rassasier des milliers d âmes du purgatoire , et pour nous enrichir nous-mêmes en nous revenant centuplées'. » Car. pour les sacrifier généreusement, nous n'en sommes pas absolument privés; loin de là : Dieu ne sera certainement pas moins généreux que nous. Voilà bien ce que dit l'Écriture : // y en a qui donnent tout ce qui leur appartient, et qui n'en deviennent que plus riches- . La Sainte Vierge, à qui nous confions la distribution de nos suffrages, nous accordera les siens plus amplement et avec plus d'amour. S. Thomas enseigne que , quand un homme souffre par charité pour un autre . la satisfaction ou la pénitence qu'il fait est plus agréable à Dieu que s'il souffrait pour luimême : « car l'une est l'effet dune fervente charité, dit-il, et l'autre d'une nécessité inévitable^. » Et comment imaginer une charité plus grande que celle-là? Notre-Seigneur l'a dit : // est impossible quil y ait une charité plus élevée que celle qui nous fait sacrifier noire vie pour sauver celle de nos amis'. Souvenons-nous d'une autre parole de la même bouche divine : On se servira à votre égard de la mesure dont vous vous serez servis envers les autres^. Que notre mesure soit donc large , et à notre tour nous en trouverons une semblable.
Voici le tableau des précieuses indulgences accordées à ceux qui font l'acte héroïque.
1° Pour les prêtres, tout autel est privilégié, quelque
1. yeuvahie en faveur des âmes du Purgatoire, par le R. P. Gay, p. 50.