‹ Les douleurs de la vieChapitre 34 sur 292 · DIEU CONSOLATEUR · texte numérisé non relu

DIEU CONSOLATEUR

suré que la relig-ion était un frein imaginé par les puissants pour dominer les faibles ; que tout finissait avec nous : que la matière était le dernier aussi bien que le premier mot de la création ; que je pouvais bien me tuer si cela me faisait plaisir, que cela n'y ferait ni chaud ni froid : que mon enfant était bien perdu pour moi, quil avait son rôle d'engrais à remplir dans la nature, et que le trèfle qu'il ferait pousser importait bien plus à l'équilibre des choses que la maigre consolation que j'aurais de contempler pendant l'éternité un esprit impalpable.

» Dans de pareilles conditions, se tuer m'a paru deux fois lâche. C'eût été déserter devant l'ennemi. Si je ne dois pas revoir l'enfant, me suis-je dit, je vais tâcher de faire durer ma vie, quoique j'en souffre, pour faire durer son souvenir, puisque c'est tout ce qui reste de lui.

» Gomme ils m'ont fait du mal , tous ces gens-là !

» Je m'étais cramponnée à cette pensée consolante, que ma résignation me vaudrait la suprême récompense de revoir mon chéri. Et voilà que je doute de tout. Quelle joie puis-je avoir, je vous le demande, s'il faut que je renonce à celle-là! C'est donc le but de la vie de devenir fumier, après avoir pressenti des joies infinies, toutes mensongères? Mon pauvre enfant !... mon pauvre petit !... Qui donc parviendra à me rendre l'espoir que l'on m'a arraché? Est-ce vous? est-ce cet homme qui passe? cet autre ? A qui faut-il que je m'adresse ? Tâchez de me convaincre ; je vous en prie , je vous en supplie ! »

La pauvre femme se mit à fondre en larmes, le visage caché dans ses deux mains. On commençait à s'arrêter, à nous regarder. Elle ne m'écoutait pas. Sa pensée était bien loin de ce monde. Un individu correctement mis, mais d'allures vulgaires, s'approcha de moi et me dit à voix basse :

— « Je vous remercie de votre patience , Monsieur. La pauvre dame n'a plus sa raison depuis la guerre , et nous ne parvenons pas toujours à l'empêcher de s'adresser aux passants comme elle vient de le faire. Il y a des savants

dans sa famille qui l'ont désenchantée. Ils lui ont fait bien du mal 1 Elle était si calme autrefois !... »

Puis , s'approchant doucement de la folle : — « Prenez mon bras, Madame : il est temps de rentrer. »

Elle ne fit aucune résistance, et je les vis s'éloigner Fun et l'autre.

Où est Dante pour forger un cercle d'enfer plus effroyable encore que les autres , où grinceront des dents les désenchanteurs ? Tous les monstres qu'il a jugés, flétris et punis, avaient du moins laissé à leurs victimes un refuge au-delà de la mort. Nous fermons les paradis parce que nous n'y saurions prétendre ; nous nions l'expiation parce qu'elle nous menace. La mort a gardé son secret; nous n'avons rien pu surprendre : donc rien n'existe au-delà de la vie ! La création est un incident dont il ne faut déduire aucune conséquence, une erreur qu'a commise le néant! La pensée affranchie en fait de belles ! Les désenchanteurs s'en donnent à cœur-joie !

Une fois mort, l'être adoré n'est plus qu'une immondice qu'enlève et enfouit la municipalité prévoyante. Le tombereau et le corbillard ont la même destination.

Que dites-vous de cela, sottes gens qui aimez?

Le matérialisme est l'ornière dans laquelle nous averses le prétendu progrès. Mais peu importe ! Barrez toutes les voies, coupez les ailes, étouffez les cris de la conscience, abrutissez l'homme dont vous voulez faire l'auxiliaire aveugle de votre ambition malfaisante ; continuez votre œuvre de désespérance ; parquez l'être dans la vie ; développez les appétits que vous ne pouvez satisfaire ; attisez les haines dont vous comptez profiter : vous aurez beau faire. Dieu est au bout du chemin. Ce qu'il nous réserve, je l'ignore ; ce que je sais, c'est qu'il élève la pensée, qu'il soutient, qu'il console, qu'il est le bon sourire de toutes choses. Je sens en lui la vérité, et je suis fier, quoi qu'il advienne, d'être son client et non le vôtre. »

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